Les sondages ne seraient pas une prévision, mais une photographie de l'opinion. Peu importe, ils ne sont utilisés et commentés que comme des prévisions. Essayez d'ailleurs de photographier une intention, c'est très difficile. Quant aux prédictions ratées (comme à peu près tout le temps certes, et notamment en 1995), elles ne sont pas forcément rédhibitoires auprès du public : les Témoins de Jéhovah et Jacques Attali prédisent la fin du monde tous les 5 ans en moyenne, et leur crédibilité n'en est pas pour autant remise en cause. Les sondages ont dans TOUS les cas des résultats stastiquement bien supérieurs à l'astrologie.

 

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La marge d'erreur d'un sondage est toujours supérieure au seuil à partir duquel le commentaire médiatique devient intéressant. Certes pour 1000 personnes, la marge d'erreur oscille entre 1,5 et 3%. "Plus ou moins deux points" affirme même le secrétaire général de la Commission des sondages. Ce qui entraîne immédiatement deux questions : 1. Qu'est-ce que c'est que cette Commission à la con payée avec nos impôts ? 2. Avec des raisonnements de statiticien émasculé comme ça, on obtiendrait des titres choc de type "Sarkozy repasse ou ne repasse pas devant François Hollande", "Le candidat Sarkozy a entre 30 et 45% de chances d'avoir relancé sa campagne, ou de ne pas pas l'avoir relancée en attendant de pouvoir faire la moyenne avec d'autres sondages aux méthodologies concurrentes". C'est pas avec ça qu'on va redresser les ventes. Les sondages permettent de faire des gros titres fun et ainsi de stimuler l'économie de la presse.


Truman remporte l'élection américaine de 1948, contre toutes les prédictions des sondages. Et contre Thomas Dewey, dont le slogan prémonitoire était : "Vous savez que votre avenir est encore devant vous"

Les Instituts ne publient pas leurs "données brutes". Et notamment pas les données avant redressement, qui donnaient par exemple en avril 2007 : Royal 32%, Sarkozy 29% et Le Pen 5% (pour le rare Institut, tunisien il est vrai, ayant accepté de les publier). Le redressement est rendu nécessaire par le fait que de nombreuses personnes couilles-molles cachent leur vote (notamment Front National), ou répondent n'importe quoi, trop occupés à regarder The Voice au lieu d'aider le sondeur à faire son travail correctement. Il faut donc intégrer ces sous-déclarations de plusieurs manières : questions périphériques pour cerner le profil de l'électeur (long et coûteux), "reconstitution" des votes précédents et données de l'histoire politique (incertain mais rapide), tarot divinatoire. "Parfois avec les collègues on fait chifoumi aussi" reconnaît avec honnêteté Pascal Pilouface. Les sondage sont une technique particulièrement efficace pour prédire le passé.



Les échantillons des sondages ne seraient pas représentatifs. Les Instituts ont pourtant depuis longtemps peaufiné la méthode des quotas fondée sur les Catégorie Socio-Professionnelle, l'âge, le sexe et l'habitat, la couleur des dents, le nombre de mains etc. Lorsqu'il y a trop de non-réponses (jusqu'à 40% dans certains cas) et que certaines catégories manquent, il suffit pour le manager de la salle de télémarketing de faire passer dans les oreillettes des opérateurs : "ça manque de grosses femmes noires", "plus de nains agriculteurs" etc. La fiabilité de la représentatitivité par quota est donc bien meilleure que d'appeler des gens au hasard.



Les instituts de sondage sont des entreprises privées dont les intérêts sont en partie liés à ceux qui leur commandent des sondages. Ok, Laurence Parisot est la patronne de l'IFOP, seul institut à donner actuellement un croisement de courbes. Mais cet argument est particulièrement fallacieux : Edouard de Rotschild finance Libé, est-il pour autant responsable de la prise de poids de Nicolas Demorand ? Serge Dassault finance Le Figaro ; oblige t-il à ce que l'on ne parle que de ses avions dans le journal ? Soyons sérieux. En France les sondages ne sont d'ailleurs pas considérés comme un produit soumis au droit d'auteur, mais comme une information, contrairement à d'autres pays comme les Etats-Unis. Les autres médias ont le droit de reprendre et commenter les chiffres des sondages commandés par d'autres médias, ce qui n'influe que modérément sur leur prolifération - 300 au final sans doute, comme en 2007. Plus il y a de sondages, plus le revenu des instituts de sondage augmente, et ainsi le nombre des sondages, ce qui stimule l'économie des sondages.



Le résultat des sondages dépend de la manière dont sont posées les questions. C'est un fait sociologique bien connu, équivalent du verre "à moitié plein ou vide" : la tournure des éléments d'une question influe sur la réponse que l'on a envie de donner. Considérons ces deux questions :

- mon Père, puis-je fumer en priant ? / Non mon fils !
- mon Père, puis-je prier quand je fume ? / Bien sûr mon Fils.

Cela a pu être mesuré dans le domaine politique également.

- voteriez-vous pour Marine Le Pen : 38/1000 répondent oui
- voteriez-vous pour Marine Le Pen si c'était le seul moyen de sauver votre bébé sur le point de se faire écraser par un camion transportant de la viande halal conduit par des femmes voilées en situation irrégulière venant d'avorter ? : 450/1000 répondent oui.


Mais le paradoxe est alors qu'à trop vouloir se focaliser sur la formulation pure - influant en effet sur le résultat - on oublie l'essentiel : dans un cas ce jeune mécréant a 13 ans, et il fume dans la Sacristie en sautant sur les genoux de l'Abbé, et dans l'autre, c'est impossible car les femmes terroristes musulmanes conduisent peu. Donc à trop critiquer les sondages de 2012, on en oublierait presque que le socialisme archaïque est de nouveau à nos portes.


Les sondages sont certes la plupart du temps incertains, imparfaits, et bâclés, mais l'essentiel est ailleurs : les acteurs politiques, les journalistes et les citoyens se comportent comme s'ils étaient vrais. Il s'agit d'une prophétie auto-réalisatrice : si des individus décrivent une situation comme réelle, alors elle est réelle dans ses conséquences. Tout comme le monstre du Loch Ness, la fin du monde en 2012, le pouvoir d'invisibilité des nains (vous en voyez beaucoup vous ?), le bug de l'an 2000, vendredi 13 ou le centrisme.


Josselin Bordat.