Pour les non-septentrionphiles, la Deûle est un canal qui coule salement dans le Nord de la France. En un an, on y a repêché cinq noyés qui avaient disparu en rentrant de soirée. Sexe, drogue et noyade...  
Commençons par un rapide rappel des faits. Saison 1 Épisodes 1, 2, 3. Trois jeunes disparaissent entre octobre 2010 et février 2011 avant d'être retrouvés dans la Deûle. Le calme revient, l'été aussi, puis saison 2 Épisodes 1, 2 , entre septembre et novembre 2011. Deux nouveaux corps sont repêchés.


Les victimes ont un profil assez similaire : des garçons entre 20 et 40 ans qui rentraient de soirée. Comme on ne les retrouvait pas tout de suite, la ville se couvrait d'affiches avec leurs photos et une adresse pour contacter la famille. Voir ces visages partout les rendait familiers. C'est pourquoi entendre aux infos qu'on les sort un à un du canal, ça plombe pas mal l'ambiance... Car voilà, ce qui est étonnant c'est que ces cinq corps ont tous été retrouvés plus ou moins au même endroit de la Deûle, près d'un grand parc en plein centre-ville. La police n'a aucune explication à donner autre que la thèse de l'accident. Je me dis que moi aussi j'ai une moustache et un flingue, et que donc je peux aussi enquêter.

 


Je prends donc mon petit guide du détective privé, me rêvant Jonathan Ames franchouillard, et décide d'aller jeter un œil près du canal la nuit. La Deûle passe dans un coin où se rencontre le quartier luxe/nuit du Vieux Lille, le centre ville et ses grands boulevards ; Wazemmes, coin prolo-bo, et sa rue de la soif pour étudiants en école de commerce ainsi que le quartier de l'université catholique, affectueusement nommée La Catho. C'est un peu le terminus de tous ces endroits. Ça brasse du monde, notamment des étudiants en goguette. Il est bon de préciser que si la journée le parc est un agréable lieu de pique-nique familial puis de promenade digestive, c'est aussi un lieu  de choix pour copuler nuitamment, en mode boys on boys ; ou acheter de la drogue qui pique.


J'y arrive vers 21h. C'est l'hiver, on n'y voit rien. Je me promène en essayant d'analyser les lieux, d'imaginer ce qui a pu arriver aux victimes. Je me sens bien dans ma nouvelle vie d'enquêteur free-lance. Tout d'un coup, ça m'arrive au cerveau : le flippe. Et s’il y avait un flic en planque qui me voyait avec ma petite lampe torche et mon carnet prendre des notes ? Suis-je devenu un suspect ? Va-t-on marquer mon vélo et suivre mes déplacements ? Merde, j’ai une tête de premier de la classe, forcément, ça va intriguer. J'ai rien fait monsieur le commissaire, je ne suis qu'un jeune curieux. Et puis je suis beaucoup trop mignon pour aller en prison. Je compte doucement jusqu'à cinq. J'inspire profondément et reprends mon calme ; me tourne et retourne, mais je ne vois pas de voiture banalisée, encore moins de gars en uniforme. Ouf. Je me détends, mais pas pour longtemps. Je commence à me dire que je suis dans la tranche d’âge des victimes et que j’ai un look vaguement étudiant. Et si tout cela était l’œuvre d'un serial killer et qu'il était là ? Merde, tous ces risques pour un article. Ça en valait la peine ? Pourquoi moi ? Je commence à croire aux rumeurs. Bah oui, on ne peut pas l'empêcher cette vilaine rumeur. Cinq mecs noyés au même endroit en un an. Forcément, ça excite l'imagination. Ça a du mal à rester une coïncidence. Et puis ça titille la fierté régionale. On se dit que Lille mérite tout autant un serial killer que l'Est parisien ou Boston. Non, mais si on veut devenir une ville qui compte, il nous faut un massacreur digne de ce nom. Je joue dans ma tête les différents scénarios:


-  Ça pourrait être un mec qui pousse d'autres mecs pour qu'ils se noient. Mouais. C'est pas en regardant des séries américaines qu'il a eu l'idée. Ça manque de folie, de panache, de pentagrammes et de sacrifices de jeunes vierges. On a parlé de motifs homophobes pour les deux premières victimes (le premier étant homosexuel et le second sortant d’un bar gay quand il a disparu) et puis le bois de Boulogne (ça ne s'invente pas) est un grand centre de « Viens mon ami que je te goûte dans les buissons ». Mais ça ne colle pas avec les autres victimes. Et puis je n'aime pas ce scénario alors je le rejette. Je fais ce que je veux.


-  Et pourquoi pas une fille ou un groupe de filles ? Ne me croyez pas sexiste mais je vois bien des filles se venger des hommes en les poussant dans l’eau dans une ambiance de récré mortelle. Je les imagine en blouson et bottes de cuir, tapies dans les fourrés à attendre le mâle dominant avant de le pousser vers sa mort. Et puis, comme l'eau est à proximité, ne pourraient-elles pas être sirènes ? Et pourquoi pas ? Des êtres mi femmes mi poissons -chats (les femmes adorent les chats, demandez à Annie Duperey) qui, toutes mamelles dehors, aguicheraient le passant avec pour seul but qu’il tombe dans le panneau puis à l’eau. Et le pauvre se noierait pendant que les créatures ricaneraient la bouche pleine d’eau douce. Monde merveilleux de merde. Mais bon, je ne vois pas le moindre téton ce soir, ni d'écailles qui luiraient à la lumière de la torche. Des filles qui poussent des mecs dans l'eau ? Bof, on est pas à la piscine municipale du Cap d'Agde. Ça ne tient pas.

 

 

La seule chose bizarre ce soir, ce sont tous ces gens qui font leur jogging. Quelle idée de courir le soir après le boulot.  Mais voilà, ça semble acceptable socialement. Et ce n'est pas une raison pour tuer des inconnus. D'autres promènent leur chien. Un soir normal en somme.

 

Je décide donc de repartir. Il n'y a toujours pas de lumière sur les bords de la Deûle, ni de rambarde. Merde, j'ai failli glisser. Je me vois déjà comme le nouveau fait divers. Je ne pensais pas finir comme ça. Et là, ma raison revient : alcool +/- drogue + nuit + lieu dangereux = fait divers.  Si un mec bourré décide de faire un petit tour du côté de la rive - parce qu'il se sent d'humeur romantique ou autre - et se dit que ça serait marrant de pisser dans le canal, et bien, vu la hauteur des berges et l'équilibre chancelant de l'alcoolisé, ça ne peut se terminer qu'au fond de l'eau. On pourrait appeler ça le théorème de la Deûle. Surtout qu'autour il n'y a ni habitation ni bar pour vous entendre crier.  
Je rentre chez moi, tout heureux d'avoir résolu le mystère. Les braves gens peuvent redormir sur leurs deux oreilles, ou leur oreille s'ils sont des peintres hollandais malheureux. Je viens d’œuvrer pour rapporter le calme à mes concitoyens. De rien.


---- Épilogue ----
2012 devait être l'année où on oubliait tout pour repartir à zéro. Le champagne du réveillon avait remplacé l'eau croupie de la Deûle. C'était un nouveau commencement, un retour à l'innocence. Et puis, non. Voilà que début janvier 2012, les journaux annoncent deux nouveaux disparus. Depuis, on a retrouvé le premier. Sous une couche de terre, pas sous l'eau. Il a été étranglé et égorgé par un « ami » après un deal d'herbe qui a mal tourné. La Deûle n'y est pour rien cette fois. Alors après tout, méfiez-vous de l'eau qui dort, mais surtout de vos amis qui dealent. A Suivre...


Sean-Paul Sartre.