Reprenons. J'écris ici pour témoigner de mes dix ans de night clubbing avec Respect, soirée que nous avons fondée, David Blot, Fred Agostini et moi-même à l'âge de 25 ans. Soit en quelques clichés : la French Touch, la fin des années 90, les breakdancers sur la piste, la vie de DJs stars, les hôtels de luxe à Miami, la Playboy Mansion… Tous ces polaroïds qui sentent bon l'avant onze septembre, l'avant crise de l'industrie musicale, l'avant réchauffement climatique, l'avant néo-conservatisme, bref le revival d'insouciance discoïde qu'ont connu les dernières années du vingtième siècle. “Party like it's 1999” dit Prince ? Nous l'avons suivi au pied de la lettre.

 

Sauf que cette période-là est finie depuis belle lurette. Et pour la séquence nostalgie, faudra vous adresser ailleurs. Pas envie de tout reprendre à zéro - ou si, tiens, juste histoire de poser une pierre blanche : première Respect le mercredi 2 octobre 1996 au Queen. Entrée gratuite sur les Champs Elysées. 1700 personnes sur la piste. La première nuit d'une saga qui nous emmènera jusqu'à Hollywood.


Imaginez maintenant qu'il y a un mur devant vous, celui qui me fait face, dans notre bureau de Belleville. Et scotchés dessus : des flyers, des photos, des cartes postales et quelques babioles…

Souvenir un. Une carte postale du fanzine eDEN, avec ce slogan : “La tension monte”. eDEN était le fanzine du début des années 90 consacré à la House Nation, l'un des seuls médias français à soutenir ce courant musical. Avec eDEN, deux radios faisaient du bon boulot : Nova et FG et un seul magazine : Coda. Mais pour le reste… C'était affligeant. Il faut croire que tous les autres médias musicaux et généralistes s'étaient ralliés contre la House et la Techno. Résultat : “La tension monte” ! Un milieu underground de musiciens, DJs, labels, clubbers, ravers, fait de la résistance contre l'adversité mainstream, et disons-le, rock. Difficile à imaginer aujourd'hui. Et pourtant… C'est dans ce contexte que Respect voit le jour.



Souvenir deux. Un flyer du Twilo, énorme club new-yorkais fermé en 2001 suite aux pressions policières. C'est une soirée Respect. Vous lisez bien, nous avons tenu une résidence parisienne à Manhattan pendant plus de trois ans, soit une trentaine de soirées en tout, rien qu'à New York, dont la moitié au musée d'art contemporain PS1. Plateau de cette soirée : Dimitri from Paris et Junior Vasquez. Anecdote : chaque DJ avait une cabine séparée - les deux se faisant face. A 6h00 du matin, quand Junior a posé son premier disque, notre cabine s'est mise à trembler. Un frisson : cinq ans après notre première au Queen, nous vivons l'apogée de la croisade Respect à l'étranger.

Souvenir trois. Le flyer “Daft Club” doré, format carte de visite. Les Daft Punk jouaient toujours gratuitement pour la Respect, le patron devait juste arroser les potes de tickets consos. Entrée gratuite, file d'attente qui remonte les Champs sur quelques centaines de mètres. Et le feu à l'intérieur. Des dizaines de breakers. Un mélange de looks et de générations comme on ne l'avait plus vu depuis... les années 80. Des racailles à la cool, des vogueurs en action, Monsieur Calvin Klein qui retarde son retour à New York pour être là, et tout ce que Paris comptait de DJs et de producteurs à buzz… La date ? Mercredi 15 avril 1998. C'est une autre date culminante, celle des Respect au Queen. La résidence sur les Champs s'arrêtera en juillet 1999... Ennui, lassitude, formatage musical. D'autres résidences nous attendaient à New York, Bruxelles, Copenhague. Et d'autres fêtes partout ailleurs : de Caracas à Sydney en passant par Kuala Lumpur.


Souvenir quatre. Un flyer “Kill the DJ” photocopié avec cette mention : “Ton avis nous intéresse : comment ferais-tu pour tuer un DJ ?” On peut le dire, Kill the DJ, c'était la dark side de Respect. La force obscure. D'ailleurs, un secret : le nom “Respect”, c'est Ivan Smagghe (résident de KTD) qui nous l'a soufflé. Respect pour « Respect the DJ ». À un moment, il faut bien tuer ses héros, surtout quand ils se prennent pour des idoles. À force de voyager, notre retour à Paris en 2002 ne sera pas facile. Perte de repères : le Paris branché veut la peau du DJ. On s'y fera, et on passera de très bonnes nuits au Pulp.


Souvenir cinq. Un bracelet rose, “été d'Amour”. En 2002, Respect ouvre sa résidence saisonnière sur un bateau au coeur de Paris. Un “été d'Amour” qui vient de clôturer sa cinquième édition le 21 septembre dernier. Mots d'ordre : éclectisme musical, mélange des bandes, et une fête grand écart de la fin d'après-midi au lever du jour. Des DJs historiques, des selectors qui n'en font qu'à leur tête, des lives à gogo, mais pas (encore) de révolution musicale à l'horizon. En revanche, des dizaines de nouveaux couples et des millions de baisers. Sans exagérer.

On arrêtera là pour aujourd'hui. Des madeleines comme ça, il y en aurait autant que de soirées. Des questions pour finir ? Non, non, on n'a pas fait fortune, loin de là. Non, nous n'avons pas révolutionné les nuits mondiales. Ni même les nuits parisiennes. Mais oui, on s'est bien amusé. Le futur ? On verra bien. Nous avons tenu dix ans - ça vaut bien une fête d'anniversaire, non ?


5 Titres en Bande Sonore :
- Aretha Franklin, Respect
- Norma Jean Bell, Baddest Bitch (Motorbass Mix) , extrait de la compilation Respect Is Burning vol.2.
- Stetasonic, Talking All That Jazz (Dimitri from Paris remix), extrait de la compilation A Night At The Playboy Mansion.
- Kimara Lovelace, Misery (Lil Louis Extended club & Harmony mix), extrait de la compilation Respect To DJ Deep.
- Grace Jones, Feel Up (Danny Tenaglia remix) , extrait de la compilation After the Playboy Mansion.

 

Par Jérome Viger-Kohler // Photos: Agnès Dahan