CHOU-CHOU
Blonde de 55 ans au solide 95 E, Chou-Chou peut compter sur une clientèle d'habitués pour remplir ses après-midi. Derrière ses lunettes Christian Dior se cache une ancienne actrice qui n'aura jamais eu la chance de connaître la gloire.

Un mac, des maux
« Quand j'ai commencé, j'avais un mac qui était par ailleurs mon mec. C'est la période de ma carrière où j'ai pris le plus de coups et c'est lui qui me les donnait. Il me ponctionnait mais en plus, il me servait à rien. A chaque fois que j'avais des emmerdements, j'essayais de l'appeler mais il était jamais là. Par contre, quand je me rentrais, il était toujours là pour compter les sous. C'était pas un mac, c'était un comptable ! Un jour, j'ai décidé de m'en séparer. Le problème c'est qu'on se débarrasse pas d'un mac comme ça. Il faut ruser, attendre le moment propice. A cette époque là, j'étais encore à Montpellier. Je me suis débrouillée pour mettre un peu d'argent de côté en faisant des passes dans son dos, ce qui était simple étant donné qu'il s'absentait souvent. Comme il voyoutait par ailleurs, un jour il s'est retrouvé en inculpation. J'en ai profité pour monter à Paris. Il m'a pas couru après. Ca l'a même arrangé car les flics lui tournaient autour. Je ne l'ai plus revu. Il est mort depuis, mais je n'y suis pour rien. Maintenant, je m'occupe de moi comme une grande. J'ai un pistolet au cas où et je sélectionne mes clients. Il y a des collègues qui se font agresser tout le temps. On est jamais trop prudente.»


MOMO
A 57 ans, celle que l'on nomme Momo de Ménilmontant se porte comme un charme. Après une enfance pas racontable, 40 ans de prostitution, 2 enfants et 3 agressions à main armée, elle compte se reconvertir dans l'écriture. Et en effet, il y a de la matière.

Le lancement
« Avec une enfance comme celle que j'ai eue, t'as pas 40 000 choix. Soit t'étais un garçon et tu devenais un voyou, soit t'étais une fille et tu devenais une prostituée. Mon frère est voyou et moi prostituée. La première fois c'était dans un bar à hôtesses, en province. La patronne m'a présenté au client. J'ai joué le jeu. Il s'est mis à côté de moi et il a commencé à me tripoter. T'as 17 ans. T'es toute jeune. Forcément tu flippes. Je l'ai repoussé et je suis partie en courant. J'ai attendu de me remettre de mes émotions et j'y suis retournée. Quelques heures plus tard, j'étais dans la chambre avec mon premier client. J'en ai fait 5 ou 6 ce jour-là. Après j'étais lancée.»

Sado-maso mais pas trop
« Il m'est arrivé un truc marrant une fois avec un client SM. Le mec en question était énorme. Il faisait peut-être 2 mètres de haut sur 2 mètres de large. Quand je le monte et qu'il se met à m'appeler maîtresse, je comprends qu'il va falloir sortir le grand jeu avec les chaînes, la cagoule en latex et tout le reste. A peine arrivé, il se met à 4 pattes. Même à 4 pattes il faisait presque ma taille. Il me demande de lui mettre les menottes et je les trouvais pas alors il s'impatientait. Quand je les ai retrouvées, il était tellement agité que j'arrivais pas à les lui mettre. En plus de ça il avait des poignets tellement gros que les menottes étaient trop petites pour lui. Finalement, en forçant un petit peu, j'ai réussi à lui accrocher en lui tordant les bras dans le dos. Apparemment les menottes étaient réellement trop petites car je n'ai réussi qu'à enclencher le premier cran et il me suppliait déjà de lui desserrer. Là je cherche, je cherche et je trouve pas la clé. L'autre est en train de geindre à genoux dans ma chambre. Je réfléchis 2 secondes et je lui dis : « Bouge pas. Je reviens ». Jean-Marc, un ami flic, avait ses habitudes au bistrot du coin. J'arrive en courant et par chance il était là. Je lui explique la situation, je remonte avec lui et il défait les menottes de mon client. Je l'ai remercié avant de refermer la porte et de finir ma passe.»

Les clients favoris
« Il y a un handicapé qui venait me voir. Il était à moitié paralysé, avec un pied-bot. Comme il arrivait pas à fermer sa bouche, il pouvait pas parler et il avait de la bave qui coulait en permanence. C'était assez répugnant. Mais quand il venait, il avait une petite machine à écrire et il m'écrivait :« Momo, je suis vraiment content de te voir. Je t'aime beaucoup tu sais ». Et ça, c'est des moments où on a vraiment l'impression de faire du bien. C'est comme Jean-Pierre, un vieux de 70 ans qui vient souvent me voir. Celui-là, il se déguise en danseuse. Il se met en tutu, il fait des arabesques et il te demande si tu le trouves mignonne. Alors je lui réponds : «Oh oui Maryvonne, que tu es gracieuse ». Des fois, il me demande de l'accompagner au restaurant pour déjeuner. Si on a rendez-vous à midi, il va être là dès 10 heures, avec son bouquet de fleurs. Et si je lui fais remarquer qu'il est en avance, il me dit que c'est pas grave et qu'il a tout son temps. C'est des clients qu'on apprécie plus particulièrement.»

Dégueulasse
« Le jour où la propriétaire de la chambre dans laquelle je travaillais s'est fait attraper pour doublage (cf. lexique), il a fallu que je déménage rue de Budapest. Là-bas, la cadence était infernale. Les passes duraient 5 minutes. Je baissais mon collant, hop hop, c'était fini et je redescendais. C'était avant 1987, date à laquelle le port du préservatif est devenu systématique chez les prostituées. Laisse-moi te dire qu'on pouvait pas trop se nettoyer entre chaque client, ce qui faisait le bonheur des soupeurs. Les soupeurs c'est des mecs qui sont prêts à payer parfois 2 fois le prix d'une passe pour venir te sucer le sperme que tes clients ont laissé en toi. Avec les capotes, c'est devenu plus compliqué. Dès fois, il y en a qui me demande de leur laisser les capotes des clients de côté mais quand je dérouille pas (cf. lexique) comme ce soir, c'est compliqué. Je sais, c'est vraiment dégueulasse mais moi je suis pas là pour juger et encore moins pour faire la morale. Un peu dans le même genre, il y a les scatos. Ceux-là, ils veulent que tu leur chies dessus. Si t'as pas envie de chier, c'est pas un problème, tu pousses un peu, tu leur envoies 2, 3, pets et ils te disent, tout contents: « Ah dis donc toi, quelle odeur ». Il y a certains fantasmes qu'il faut pas chercher à comprendre.»

Les collègues
« Les filles s'entendaient mieux avant. Ne serait-ce que sur les prix déjà. Aujourd'hui, il y a des bombes de 20 ans qui couchent pour 30 euros. Pour 50 euros, tu peux les avoir à domicile pour toute l'après-midi. Comment tu veux lutter ? Avant, quand c'était l'anniversaire d'une fille, on se réunissait toutes, on louait tout un bar. C'était des soirées incroyables. Cela dit, même à cette époque j'ai eu quelques frictions. Quand t'arrivais et que t'étais nouvelle, les autres filles étaient pas forcément contentes de voir se pointer la concurrence. Rue Saint-Denis, il y avait une fille qui s'appelait Mia. Elle faisait chier tout le monde. Le premier soir où je suis arrivée, elle a commencé à me prendre la tête. Je lui ai dit qu'on règlerait ça à la fin du boulot. A cette époque, j'étais toute gringalette et elle, elle était énorme. A 8 heures du matin, je l'attendais depuis le café d'en face. Quand je l'ai vu sortir de l'immeuble, je me suis pointé devant elle. D'un coup, c'est elle qui a eu l'air de flipper. Elle a sorti un couteau et elle a sectionné mon manteau. Comme on dit, la meilleure défense c'est l'attaque alors je lui ai mis 3 coups de poings de bonhomme. Après, il y a des mecs qui nous on séparées et qui l'ont mise en garde de ne pas recommencer. Le lendemain, elle m'a demandé, comme si de rien n'était : « Ça va aujourd'hui ma chérie ?».

Agression
« Je me suis fait agresser 3 fois dans ma carrière. La première fois, c'était un mec que je sentais pas trop mais quand tu as des enfants à nourrir, il y a des moments où tu peux pas te permettre de refuser un client. Et bien ce jour-là, j'étais dans cette situation. Donc j'emmène le client dans la chambre. Le temps passe et au bout d'un quart d'heure, je le laisse pour aller faire ma toilette. Là, le type commence à se plaindre comme quoi il a pas joui. Alors je lui dis : « Mon coco, tu y arrives pas, tu reviendras plus tard ». Là, il sort un couteau et me le met sous la gorge. J'essaye de le calmer. Il voulait récupérer son fric. Je lui ai montré mon manteau en lui disant de se servir. Le mec a pris mon manteau avec toutes mes recettes de la journée et il est parti. Je pouvais plus bouger. J'étais en larmes dans la chambre. C'est seulement au bout de 10 minutes que le videur (cf. lexique) est venu taper à ma chambre en demandant si ça allait. Je le payais 150 francs par jour mais quand il aurait dû être là, il y a eu personne. Je te raconte pas comment je l'ai envoyé chier. Depuis, je cache l'argent que je gagne au fond de la chambre.»


ULLA
Ulla s'est prostituée de 1973 à 1979. C'est au cours de l'année 1975 qu'elle se fait connaître du grand public en menant la révolte des prostituées lyonnaises. Aujourd'hui, Ulla a refait sa vie. Elle a créé, en Auvergne, un centre de réinsertion pour jeunes en difficulté qu'elle dirige avec celui qui a été son mac, avant de devenir son mari.

Prisons closes
« Pour les avoir testées, je peux vous dire que les maisons closes ne constituent pas une solution au problème du proxénétisme. J'ai travaillé en maison close au Luxembourg et à Stuttgart. Ce sont des endroits où les proxénètes sont à l'abri de toute possibilité de répression. Et les filles travaillent sans relâche de 8 heures du matin à 4 heures du matin tous les jours. Elles n'ont pas le droit de sortir ou seulement accompagnées du tenancier ou de la tenancière. Ce sont les conditions sine qua non pour pouvoir travailler comme buvetière (cf. lexique)».

Répression
« Je soutiens l'action du Mouvement du Nid qui milite pour une société sans prostitution parce que c'est une expérience traumatisante. Pour autant, je trouve scandaleux la régression des droits des prostituées à laquelle on assiste. Le mouvement que j'ai initié en 1975 avait pour but de protester contre la mise en application d'un décret qui nous condamnait à terme à la prison. Aujourd'hui, sous prétexte de lutter contre la supposée augmentation des filières étrangères, nous avons fait reculer les droits et les conditions de travail des prostitués de 30 ans. La prostitution provenant des pays étrangers a pourtant toujours existé. Sauf qu'avant c'était les Libanaises et les Maghrébines et qu'aujourd'hui ce sont les filles de l'Est et d'Afrique Noire.»



PETIT LEXIQUE
- Dérouiller : Réussir à faire une passe.
« J'ai pas dérouillé depuis lundi. Je crois que je plais plus.»
« Te bile pas Régine, c'est à cause des vacances!»
- Se faire emballer : Se faire embarquer par la police.
« Je mets plus de maquillage comme ça j'ai moins de chance de me faire emballer.»
- Videur : Personne payée pour assurer la sécurité des prostituées.
« Mon videur, je le paye que 30 euros par jour, alors je fais quand même attention à qui je monte.»
- Doublage: Sous-location d'un studio à une prostituée, qui s'en servira dans l'exercice de ses fonctions.
« Faudrait que je dérouille ou que je mette ma chambre en doublage, mais après j'aurai plus où dormir.»
- Buvetière : Prostituée travaillant dans un bar à hôtesses.
« Quand j'étais buvetière, j'avais jamais le temps de finir mes verres. C'était frustrant.»


CHIFFRES CLES DE LA PROSTITUTION
20 000 : Estimation du nombre de personnes prostituées en France
15%: Proportion de prostitution masculine
56% : Proportion d' étrangers
45€ : Montant moyen d'une passe à Paris
80,90%: Proportion de clients interrogés ayant recours à la prostitution par timidité
12%: Part de la Prostitution dans le PIB de la Thaïlande
3 750€: Peine, assortie de 2 mois de prison, encourue pour racolage passif
(Fournis par l'Office Centrale de la Répression de la Traite des Etres Humains et le Mouvement du Nid)


Par Raphaël Cros // Photos: Sébastien Charlot