François d’Angleterre, Première


Tout a commencé un jour de printemps des années 90, alors que le François n’en avait qu’une quinzaine. Réunion de famille, discussions avec les parents et vlan : le voyage en famille d’accueil à l’étranger atterrit sur la table de la cuisine… Merci le paternel, éternel voyageur frustré, qui veut pour sa progéniture des « vacances culturelles ». Le temps de protester mollement et le futur François d’Angleterre était inscrit à un programme linguistique de trois semaines dans le sud de l’île royale... Malgré plusieurs tentatives d’annulation, il se retrouvait ni une ni deux devant une maison blanche usée, sans personne pour l’accueillir, la larme à l’œil, la gorge sèche, le verbe court. Le résultat de cette première fut plus ou moins concluant. Il y apprit tout sauf à maîtriser la langue, à commencer par apprécier avec grand appétit ces repas familiaux muets, vivre ses premiers moments de liberté absolue au loin des siens, défier du regard le patriarche, ou encore découvrir un village entier de maisons glauques et insalubres. Mais la vraie révolution, celle qui l’attendait impatiemment, c’était la cuisine Anglaise, avec une mention spéciale pour la Marmite du petit déjeuner. Délicieuse pâte brunâtre très riche en levure dont les Anglais raffolent, la Marmite laisse un goût inoubliable... Either you love or you hate it. Cependant, les premiers contacts avec les sauces menthe épicées, le pain sec, le jambon vert ou les pâtés de foie de dinde avaient également fait forte impression dans le mou du cerveau du François… Une lente alchimie était en marche, conquérante et acidulée, l’attirant un peu plus vers le Bonheur à l’Anglaise.

François d’Angleterre, Deuxième


Après ce sympathique séjour au tréfonds du pays, le week-end entre potes dans la capitale allait confirmer ses premières impressions. Quatre années s’étaient écoulées et il n’était toujours pas en mesure de comprendre la langue. Le principal changement venait de l’aspect plutôt trash de ses sorties en meutes viriles... Peu finirent bien… Mais elles lui permirent par contre de passer un nouveau cap, de développer une plus grande acceptation du Royaume, non pas culinaire cette fois, mais bien sémantique... Tout en mots choc et en onomatopées. Il n’avait pas vu grand-chose de Londres par ailleurs lors de ce week-end : les trois soirées s’étaient toutes passées avec ses amis dans le même pub, les trois matinées à dormir à l’hostel. Cette routine lui avait d’ailleurs beaucoup plu et lui permettait de se projeter aisément. Le premier soir, alors qu’il rentrait du pub totalement alcoolisé et chaud comme la braise rougie d’un barbecue jetable, il accosta trois espagnoles qui semblaient proches de son état… Bilan : un coquard et une nuit au Poste. Mais le François restait persuadé que cette excursion avait été excitante. Les flics s’étaient très bien comportés, il avait pu discuter avec un compagnon de cellule et ressortir le lendemain sans amende... Cette nuit aurait pu mieux se terminer, il aurait pu se la couler douce en douce, mais il était maintenant convaincu qu’il pourrait très certainement épanouir sa petite personne unique et délicate dans cette bourgade aux mille et un pubs.

Épilogue psychologique


Ces deux grandes expériences furent essentielles pour comprendre le François d’Angleterre. Ses goûts culinaires et culturels hors du commun et son attirance pour les histoires improbables l’avaient aiguillé subtilement vers la voie royale. Le temps d’y penser et la décision était déjà prise. Alors oui, il prit un risque le jour où il passa la frontière en solo à la gare de l’Eurostar. Son passé, ses angoisses… Oui, la décision de venir tenter l’expérience londonienne était assez étrangère à sa personnalité et oui, il avait déjà eu beaucoup d’occasions de le regretter. Mais, il partit tout de même, afin de se prouver qu’il en était capable et avec la fine, étrange et douce illusion de sa capacité à se muter en une sorte de super-François. Même s’il n’avait pas vraiment de plan, juste une valise Auchan. Voilà à peu près son état d’esprit quand il accosta l’île magique.

Et l’oiseau François fit son nid


Le François d’Angleterre arriva finalement en terre promise avec, sur place, des amis déjà installés. La communauté Françoise était inévitable, ce fut le premier choc, personne ne l’avait prévenu : 400.000 ressortissants*... Mais le deuxième choc fut bien plus grave : le François d’Angleterre découvrait un London full of successful François... Ces mêmes amis qui lui avaient donné envie de venir se révélaient maintenant être des concurrents directs de son projet d’expatrié. Il n’avait plus le choix, il devait se battre et réussir. Tous cool et blasés, ces amis se moquaient du jeune François, ils le jaugeaient pour savoir jusqu’où il serait capable de kiffer et de grimper l’échelle du cool... Eux, ils vivaient ici depuis des années, ils n’avaient plus rien à prouver, ils connaissaient tous les endroits du moment. Ils avaient évidemment des potes argentins, brésiliens, espagnols, polonais, japonais, ils en connaissaient des tas et lui aussi le nouveau François il finirait par en rencontrer. Et c’est ainsi que les premiers jours, le nouveau François d’Angleterre embrassa la ville iconique sans trop rien comprendre à la langue mais tout en se laissant pénétrer par la ferveur british, par la vie nocturne dégoulinante de papiers gras, de vomis et de pipis. Il constitua aussi son réseau à partir de son QG en maison partagée. Sa chambre de neuf mètres carré ne correspondait pas encore aux standards qu’il pouvait espérer mais il s’y sentait chez lui : quelques bibelots et sa couette IKEA à damiers rouge et orange, ça le faisait bien. OK, Chi, son colloc asiat’ restait enfermé à double tour dans sa chambre et ne parlait jamais. Jamais. Tonio, l’Italien passait son temps à se foutre de sa gueule et ne connaissait pas le concept « wash » et Soren,  l’Allemand, ne pouvait déjà pas le piffrer, prêt à en venir aux mains si nécessaire… Mais bon, l’ambiance générale lui allait quand même. Ces premières journées consistèrent à déchiffrer la télé et chercher un premier job. Des heures de joie optimiste et de déceptions pas toujours faciles à vivre. Au bout de deux semaines et demie, il n’avait toujours rien trouvé… Ni passé un seul coup de fil, rien.

* Chiffre officiel

Réflexes de François
Côté sorties, il avait déjà chopé des numéros et passait à l’attaque. Après quelques jours, il se prit une baffe dans une soirée : « J’ai pas compris, elle a tourné les talons quand je lui ai demandé ce qu’elle faisait comme job. J’ai pas dû utiliser le bon vocabulaire... ». Mais il faut bien avouer que le François avait un énorme avantage pour s’intégrer : le pied*. Sa passion lui permit de se lancer à la recherche d’autres mates en balançant des blagues rustiques et typiques autour de pintes qui ressemblaient à des demis. Et quand le François rencontrait d’autres François fraîchement arrivés, là, c’était l’osmose, le top du top, la nuit sans barrière, l’euphorie collective ! Le François pu enfin se détendre : la bière, le pied* ! « L’humour François ! Imbattable, pas possible de partager ça avec les étrangers ! ». Le François progressait, il se sentait vraiment chez lui. Evidemment, il fallait encore répéter quatre fois la commande au bar mais ce n’était que le début ! Le début d’une folle histoire communautaire qui devrait durer des années… ou quelques semaines…

* Foot en Anglais Moderne

 

 

Ludovic Chazaly // Montage photo de prestige : Stephane Haiun.