LAURENCE MULLER
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En plus de posséder des mocassins à palmiers d'une rare beauté et d'être tout à fait abordable (choses suffisamment rares pour être notées), Laurence Muller fait aussi, et surtout, partie de l'équipe de management de Phoenix, Yelle, Jamaica et Digitalism. Elle est donc connue pour être l'arme fatale du music biz? Celle qui se définit comme une « femme de l'ombre » se fait effectivement rare dans les médias, mais a accepté pour Brain de décrocher de son Blackberry, pourtant greffé à l'oreille, pour nous parler.

Etre manager : Une envie et une évolution de carrière naturelles.
J'ai commencé en tant que juriste de propriété intellectuelle dans le secteur de la musique car c'est ma passion. Mais j'ai vite compris que je ne ferai pas ça toute ma vie, je me sentais à l'étroit. Après quelques années en tant que juriste je suis donc passée au département export d'EMI (désormais appelé développement international). Là bas j'ai appris à aider les artistes à se développer partout dans le monde, de manière artistique et commerciale. Ce métier m'a naturellement amené vers le management car j'ai été amenée à toucher à tout.
C'est un métier de feeling, de stratège et de connaissance très pragmatique du marché de la musique dans le monde. On n'apprend pas ça dans les livres. On ne peut apprendre qu'en étant en conversation permanente avec les acteurs locaux de ces marchés qui sont les maisons de disques, les attachés de presses, les distributeurs, les bookers, les tourneurs, les avocats, etc.

La pédagogie, une grosse partie du travail
Chaque journée amène à être au plus près de l'artiste, de ce qu'il est fondamentalement, de l'encourager à se développer artistiquement. C'est une ligne très fragile car je n'ai pas des robots en face de moi, mais des artistes et il n'y en a pas un qui ressemble à l'autre. Le management est un gros travail de pédagogie. Je ne suis pas là pour demander à l'artiste de faire des compromis, ou pour altérer sa nature, mais pour lui expliquer comment on peut opérer pour faire la différence avec la foule d'artistes extrêmement brillants qui sont autour de lui. C'est ma ligne directrice à moi.
Il faut savoir faire matcher un artiste foufou avec une réalité du marché, tout en expliquant systématiquement pourquoi. Je dois lui faire choisir le meilleur moyen d'expression possible à un moment T, est-ce que cela pourrait être une vidéo, un show télé ou une publicité ? Il faut tout envisager et toujours expliquer pourquoi.

Une évolution du marché et donc du rôle de manager
Le rôle du management est devenu essentiel dans ce foutoir qu'est devenue l'industrie du disque. Le manager est devenu un pilote dont le rôle s'est renforcé ces dix dernières années car les différents intervenants de ce milieu (maisons de disques, tourneurs etc.) sont sur des terrains branlants. D'où la nécessité d'un arbitrage du management, qui prend des décisions en dépit de ou grâce à ce qu'on lui dit, s'est renforcée.

Une vision internationale du music biz
Je ne m'intéresse qu'à des artistes dont je pense qu'ils peuvent intéresser le monde, mais je dis ça en toute modestie ! Je ne peux pas m'occuper d'artistes « franco-français », c'est une question de goût. Je ne peux pas fonctionner en vase clos et il y a quelque chose d'étouffant et de consanguin à ne considérer que la France comme marché. En l'occurrence j'ai bien senti que Yelle pouvait intéresser ailleurs, bien qu'ils chantent en Français.

Une connivence artistique et humaine
Je ne pourrais jamais faire ce métier de manière mécanique, donc je ne peux travailler qu'avec des artistes dans lesquels je me reconnais. Pour le coup je ne suis pas sûre que ce soit une remarque qui vaille pour tout le monde mais pour ma part je suis incapable de m'investir si je ne suis pas convaincue. Je ne suis d'ailleurs pas une ayatollah d'un style ou d'un autre. Si je ne crois pas à 1000 % en l'artiste, ça ne sert à rien, je n'y arriverai pas.
De même, si je devais passer mes journées à expliquer des choses à quelqu'un que je ne supporte pas humainement et dont en plus je n'aime pas la musique, je pense que je pourrais finir par me tirer une balle. Je ne peux travailler qu'avec des artistes que j'aime humainement et artistiquement, et c'est le cas à l'heure actuelle. D'ailleurs avec Phoenix on s'est choisis comme dans un couple, c'est de l'affect mais c'est essentiel.


SEBASTIEN FARRAN

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Faut-il encore présenter Seb Farran, le mythique et médiatique manager de NTM ? L'homme d'affaires et le passionné de musique qu'il est a encore prouvé qu'il est un renifleur de talents en produisant Outlines cette année. L'homme est aussi à la tête de la société de production Lickshot et le créateur du Big Festival de Biarritz. Rencontre avec un homme très occupé.

Vocation manager
J'ai toujours baigné dans le monde de la musique, mon père était envoyé spécial pour Paris Match à New York dans les années 70, il baignait dans le milieu rock. Vers 10-11 ans j'ai fait la tournée de Police en France avec mon père, mon parrain et Miles Copeland, le manager du groupe, qui est le frère de Stewart Copeland le batteur de groupe. Miles me fascinait totalement, il organisait tout, il gueulait tout le temps, il prenait plein de décisions, il avait l'air d'avoir beaucoup de pouvoir et ça me laissait rêveur.
Je ne crois pas avoir eu envie de faire autre chose que manager depuis que je suis né.
J'ai toujours eu un truc pour les artistes, ces gens qui ont des personnalités uniques, j'ai un rapport très étrange avec eux. Je ne suis pas dans le registre du fan mais je suis très admiratif car je trouve ça très compliqué d'en être un. Mais je ne suis pas frustré, mon truc c'est le management.

Les débuts en tant que manager, la rencontre avec NTM
Je travaillais en stage dans un label en même temps que mes cours à la fac où je suivais un deug d'histoire et où je ne savais clairement pas ce que je foutais. J'étais dingue de hip hop, ca venait d'arriver. Un de mes meilleurs potes de l'époque m'a parlé de Joey, en me disant qu'il faisait un truc sur Radio Nova toutes les semaines. On a commencé à trainer ensemble, il m'a fait écouter la première version de « Blanc et noir » où ils disent ? je suis blanc, il est noir, la différence ne se voir que dans les yeux des batards?. J'avais 19 ans et j'étais un petit fils de bourge, inutile de te dire que ça m'a bouleversé. Depuis ce jour on ne s'est pas quittés avec Joey.

Manager, faire matcher la créativité et le marché
A partir du moment où un artiste décide de faire partie de « l'industrie du disque » sa créativité devient bloquée car créativité et commercialisation ne vont pas ensemble.
Le juste milieu est le secret de la réussite. La créativité seule ça marche avec la peinture, car c'est une industrie subventionnée, ça ne marche pas dans une industrie telle que la musique où il y a une relation commerciale avec les gens.
L'ambigüité de notre métier réside dans le fait qu'on veut faire plaisir aux gens, mais il ne faut pas pour autant leur donner ce qu'ils attendent.
Le manager sert à élargir le public potentiel de l'artiste mais aussi à défendre la vraie personnalité et la vraie valeur de l'artiste.

Un métier encore peu reconnu en France
Par définition le métier de manager n'est pas reconnu par la loi en France, il n'y a pas de statut. Aux Etats Unis c'est le métier le plus important de la musique.
La France est en retard sur ce type d'activités et pense que la musique n'est pas une chose sérieuse, que c'est encore un métier de saltimbanque. Tout le problème qu'il y a eu avec les intermittents du spectacle est une aberration. En fait, le gros pourcentage qui constitue les intermittents sont des chefs operateurs de télé, c'est pas du tout des artistes, on devrait avoir une protection sociale pour les artistes créateurs qui ont une vraie difficulté, dont la France a besoin et qui ont une vraie légitimité dans ce pays. Si le métier d'artiste n'est pas reconnu, le métier de manager ne pourra pas l'être non plus. Aux Etats Unis et en Angleterre et dans tous les pays où la musique fait partie de la culture au même titre que le sport ou la philosophie les artistes ont une reconnaissance totale.
Aujourd'hui en France il faut être Joey Starr pour être reconnu.

Devenir producteur, la continuation du métier de manager
J'ai dû créer une structure pour pouvoir exercer mon métier de manager, c'est très compliqué au niveau administratif en France donc je me suis associé avec Nicolas Dardenne avec qui j'avais déjà fait du co-management. Lickshot s'est crée comme ça en 1997. Je suis ensuite venu à la production de manière naturelle car séparer toutes ces fonctions est une aberration, c'est même logique de venir à la production.
Je me suis simplement dit que si nous produisons nous mêmes nos concerts on sera sûrs que nos artistes seront programmés ! Frontline et Live Nation se sont fondés sur le même modèle. Si on développe nous mêmes nos artistes et si on bénéficie des structures de productions qui permettent de les diffuser, on est sûrs de pouvoir imposer nos choix artistiques et de ne pas avoir le barrage d'une radio qui se plie à tel ou tel format.

La rémunération du manager
Il faut avoir une vraie ambition, une vraie certitude, il faut savoir qu'on met beaucoup de temps à gagner de l'argent.
Pour moi un manager doit être intéressé à l'intégralité des parts de l'artiste, sur les cachets des concerts, sur l'édition, sur les ventes de disques. Ca se passe au pourcentage, qui est plus ou moins gros suivant la notoriété de l'artiste.
Evidemment, plus le manager est rémunéré, mieux il travaillera.


FREDERIQUE DE ALMEIDA

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Frédérique de Almeida est manageuse depuis une dizaine d'années. Elle conseille Alister, mais aussi Orwell tout en travaillant en parallèle pour le FAIR (Fond d'action et d'initiative rock) qui prévoit des bourses, des aides juridiques et des conseils en management pour les artistes.

La passion, à défaut de la rémunération
Je pense que les gens s'imaginent que les managers sont souvent blindés, alors que c'est franchement pas le cas. Si la motivation pour être manager vient par l'ego ou l'argent c'est un mauvais plan, on tombe dans la caricature de l'agent à l'ancienne.
Etre manager c'est un métier à long terme, ton artiste est ton investissement. Au départ tu ne gagnes pas forcément bien ta vie, il faut le savoir et avoir une autre source de rémunération.
Moi je ne pourrais pas m'occuper de groupes dont je n'aime pas la musique, et je pense par exemple qu'en variété française il y a de l'argent à se faire. Mais je n'arriverais pas à passer outre mes goûts personnels, cela dit j'ai une certaine admiration pour ceux qui parviennent à être cyniques. En même temps ils doivent pas rire beaucoup, et ils doivent pas donner des interviews au Lautrec !
Je pense qu'il est nécessaire de s'occuper de groupes qui font partie de ta culture musicale, il faut que ça te plaise, que t'aies envie d'en parler. Donc par exemple moi je ne pourrais pas m'occuper de groupes de variété ni de groupes de reggae car je déteste ça. De plus je ne pense pas que je pourrais m'occuper de groupes électro ou techno car ce n'est pas mon réseau, ce n'est pas ma culture donc ça serait une perte de temps incroyable pour un artiste de ce registre-là de s'adresser à moi.
Et c'est quand même super agréable de bosser avec des groupes que tu aimes, j'ai bossé un temps en maison de disques et je peux te dire que c'est pas du tout évident de devoir vendre un artiste que tu n'aimes pas du tout.

Un métier encore assez misogyne
Je garde un souvenir atroce des sessions d'écoute de maquettes d'Alister avec des directeurs artistiques. Certains aimaient, d'autres pas, c'est leur droit mais les remarques qu'ils me balançaient étaient totalement inappropriées du genre « Mais pourquoi tu t'occupes de ce type ? C'est ton mec ? » ou encore « C'est toi qui fais les choeurs ? ». Je mets ma main à couper qu'un mec n'aurait pas eu droit à ce genre de remarques. Le pire c'était quand je croisais les mêmes mecs qui, une fois que tu as réussi à faire signer ton artiste, te font de grands sourires et de grandes accolades.
Pareil quand je débarquais avec Orwell dans une salle de concerts, on me demandait systématiquement si j'étais la chanteuse. Parce qu'il y a une fille dans le lot il faut forcément qu'elle soit la chanteuse ! Il y a plein de raccourcis débiles dans ce métier mais ça commence à changer petit à petit.


MANU BARRON

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Vieux loup du music biz, Manu Barron a environ 10000 cordes à son arc. Ancien DA et programmateur, il gère le Social club et le Silencio, et manage aussi, entre autres, Brodinski, Gesaffelstein et les Bewitched Hands, le tout sous l'égide de sa société Savoir Faire (Production, MGMT, Edition, Booking).

Le management ? C'était la dernière chose qui m'intéressait
J'ai été Directeur Artistique, Programmateur pendant très longtemps parce que c'était ce qui me faisait kiffer depuis toujours. On m'a sollicité pendant des années pour que je fasse du management mais ça ne me disait rien du tout.
Ce qui me plaisait dans la prog c'est le fait de toucher à tout, d'avoir une vision très globale de la musique, de n'être attaché à rien. Pour moi être manager ça voulait dire trainer toujours avec les mêmes mecs, être le « cinquième membre du groupe », alors que j'en ai rien à foutre de tout ça, je ne suis pas musicien donc les coulisses, la scène, la renommée, je m'en tape.
Le déclic s'est fait quand les mecs de Soulwax m'ont convaincu de rencontrer les mecs de Das Pop pour que je les manage. Après un moment de réflexion j'ai fini par accepter car je me suis rendu compte que mon expérience professionnelle me donnait une légitimité et une connaissance qui pouvaient aider des artistes à se développer.
Donc j'ai commencé avec Das Pop, puis Brodinski, puis les Bewitched, etc?

Etre manager c'est donner de son temps mais aussi de son argent
Si tu travailles avec de jeunes artistes, il y a un long processus de développement. Travailler avec un artiste c'est un investissement de temps mais aussi d'argent. Je pense que 90% des managers en France voient leur boulot comme un investissement de temps, comme la vente de leur temps et de leur matière grise. Moi je le vois aussi comme un investissement financier, il y a un moment où si tu veux que ton artiste aille plus loin il faut sortir de la maille. Les jeunes artistes que je manage peuvent sortir des EP sur des labels, mais la majeure partie de ceux-ci n'ont aucun pognon, il faut donc laisser définitivement de côté le modèle old school des maisons de disques car il n'y a plus rien à en tirer.
Si tu veux aller plus loin, il faut que tu donnes de l'actu à ton artiste et que tu réfléchisses avec lui à un investissement stratégique, ça peut vouloir dire investir dans un PR (public relations ndlr) en Angleterre, faire une vidéo ou bien tout autre chose.

Un artiste peut tout à fait s'en sortir sans un manager
C'est un mythe de dire que l'artiste ne peut pas fonctionner sans manager. Ça dépend avant tout de son envie, s'il souhaite rester indé et toucher ses quelques cachets avec ses quelques dates, alors il n'y a aucun souci, il n'a pas besoin d'un manager. Moi je le dis souvent aux jeunes qui viennent me trouver : « Quelle est votre envie ? ». Si tu veux d'un mec qui dit non à ta place, qui fait les merdes à ta place, là ça sert à rien, prends ton cousin qui est étudiant en école de commerce. Si leur choix est d'aller vers une aventure économique qui nécessite un tel service, s'il y a un potentiel de développement, alors on peut discuter. Un management n'a de sens que s'il intervient pour un projet qui vient du leftfield pour aller vers le mainstream, il faut qu'il y ait un projet et ensuite on peut réfléchir à l'accompagnement adéquat.

Je peux travailler avec quelqu'un dont la musique ne me touche pas
Quand je travaille j'ai pas la même perception musicale que quand je suis au repos, j'ai pas les mêmes goûts. Quand je bosse je suis super ouvert artistiquement, d'ailleurs je le suis aussi dans la vie de tous les jours, j'aime autant le punk que Kylie Minogue, j'ai aucun problème avec ça.
Parfois je me sens pas du tout français quand je vois les mecs de l'underground taper sur ceux du mainstream et vice versa, y'a du bon dans tout. La pop music c'est rien de moins que de la musique populaire quoi !
Il m'est déjà arrivé de pas kiffer un morceau d'un de mes artistes mais pour autant de lui trouver un potentiel, et un intérêt pour son projet.
Et puis j'écoute pas systématiquement la musique de mes artistes, il y a des trucs que j'adore et d'autres choses que j'écouterais jamais chez moi mais c'est pas un problème.

« Moi je suis pas une nounou »
On fait plus dans la responsabilisation que dans le babysitting, je suis pas nounou non plus, j'apporte pas les cafés, je fais pas le sale boulot. Faut savoir où tu mets ton curseur. Moi j'ai pas un seul artiste qui ira m'appeler en pleurant parce qu'il a perdu les clés de sa bagnole parce qu'il sait que je l'enverrai chier.
Moi je suis là pour aider l'artiste à prendre les bonnes décisions aux bons moments et aussi à lui apporter d'autres compétences. Généralement si un mec vient me voir c'est parce que sa compétence s'arrête à la musique, et qu'il sait pas faire de business.
Pendant un moment il y a eu toute une vague d'artistes électro qui se prenaient pour Thomas Bangalter, genre « je suis zicos et je sais grave gérer mon image ». Mon cul ! N'est pas Thomas Bangalter qui veut, et puis surtout Thomas ne bosse pas seul en management, il a une équipe de 8 personnes avec lui.

Il faut avant tout de l'expérience pour être un bon manager
Ce que les artistes demandent à un manager c'est de l'expérience, c'est d'être rassurant et de connaître les rouages de ce métier. C'est clair qu'avec l'âge j'ai appris à prendre du recul et à intégrer une certaine résistance au stress. Je ne pense pas que tu puisses être manager à 20 ans, tu es tout fou et puis surtout tu n'as aucun bagage et aucune crédibilité.


Sarah Dahan // Illu: Naila Guiguet.