Level 1. La Fabuleuse Histoire du Pokémon Sushi-Pute.

Maître Koba est le dépositaire d'une tradition qui remonte au 8ème siècle de notre ère, lorsque le sushi n'était pas aussi kawaii que la tronche d'Hello Kitty et qu'il s'appelait narezushi1. Les Japonais, en ces temps reculés, n'avaient pas de frigo. Par conséquent, ils ne pouvaient pas conserver leur pêche bien longtemps. Les japonais étaient tristes, ils aimaient sincèrement le poisson, ce qu'ils désiraient plus que tout était d'en faire des stocks pour les anniversaires, les mariages et autres soirées cuites. C'est très précisément ici qu'intervint le narezushi, la première grande découverte nippone qui facilita grandement la vie des marins et de la ménagère. Le narezushi, littéralement, signifie « vieille poiscaille qui pue avec du riz pourri »2. En gros, les gars se sont dit qu'en alternant des couches de riz et de poisson dans une jarre puis en faisant fermenter le tout pendant une année, ils obtiendraient un délicieux repas pour les grandes occasions. D'après des informations de première main, le narezushi dégageait une odeur pestilentielle3 et seul le poisson était consommé puisque le riz partait à la poubelle. Bref, ce met délicat et ses différentes variantes satisfirent nos amis sadomasochistes durant des siècles, jusqu'au jour où Hanaya Hohei décida une bonne fois pour toute de faire évoluer ces pokémons archaïques en pokémons sushi-pute.
Nous sommes à la fin de la période d'Edo4, en 1824, Tokyo connaît une grande augmentation de son nombre de putes et de maisons de jeu5. Hanaya Hohei 6, quant à lui, aimerait bien aussi faire un tour au bordel mais il est trop affairé à faire cuire et mariner du poisson pour servir cette clientèle lubrique. Observateur, il se rend compte que tous ces mâles en rut sont incroyablement pressés et qu'il leur faudrait quelque chose de rapide à préparer et à manger. C'est alors qu'il invente le nigiri-sushi, qui se traduit mot à mot par « petit repas avant d'aller voir les prostituées »7, en combinant tranche de poisson cru et boulette de riz vinaigré. Succès immédiat. Le sushi moderne était né. Et cela, indirectement grâce aux putes8. Et cela, l'histoire officielle l'a volontairement oublié. Et cela, retenons-le à jamais.

 « Hop, un sushi, une pute et au lit... »
 « Hop, un sushi, une pute et au lit... »


Level 2. Soft Power et Hard Maki. 

Le pokemon sushi-pute constitue l'un des axes majeurs de ce que les gros cerveaux de Washington appellent le soft power japonais. En français, « soft power » veut tout simplement dire « Je ne t'envahis pas avec des armes mais avec mes dessins animés et ma bouffe ». Certes, si aujourd'hui nous ne louperions pour rien au monde un épisode inédit de Ken le Survivant devant un bon plateau de futomaki, tout ne fut pas si facile pour le sushi-pute, car pour lui, tout ne tint qu'à un fil.
Son invasion de la planète des gaijin9 commence en effet tout en douceur après-guerre, lorsque les nippons partirent chercher fortune dans les pays côtoyant le Pacifique (U.S.A, Amérique du Sud, Australie...). Au début, le sushi reste anecdotique et tapine seulement dans sa propre communauté, il a du mal à séduire tous ces nez-longs qui lui préfèrent les hamburgers. Sur le front californien, par exemple, le maki-pute tente une percée mais se prend un vent, car les blondinets des plages de Malibu rechignent à manger du riz entouré d'algues.
Enfermé dans son Q.G de campagne à Los Angeles, le général Ichiro Manashita élabore un plan de contre-attaque en 197310 : « Puisque ces maudits yankees ne cèdent pas aux charmes du maki, maquillons-le comme une bagnole volée » lança-t-il du fond de sa cuisine. Tour de passe-passe génial, ce dernier intervertit la couche de riz et de nori, et remplace le thon cru par de l'avocat, du crabe et du concombre. Sous l'impulsion du général Manashita, le pokémon maki-pute se transforme dès lors en pokémon california roll-pute, véritable arme de putasserie massive prête à conquérir l'univers. Les blondinets des plages de Malibu tombent dans le panneau, commencent à fréquenter les restos japonais et s'habituent peu à peu aux charmes des multiples variétés de sushis11.
L'offensive de la bataille de Californie fait finalement tomber les U.S.A dans les années 80, puis se solde par une victoire totale sur l'ensemble du monde libre fin 90-début 2000. De nos jours, dans notre magnifique pays, le nombre de restaurants à sushis égale presque celui des fast-food traditionnels12 (Mc Do and co...) pour un chiffre d'affaire annuel cependant largement inférieur (864 millions d'euros pour le premier contre 4,5 milliard pour le second). Malgré son expansion et sa démocratisation, le pokémon sushi-pute et ses petits camarades restent donc dans le fond... des petites putes de luxe.

Jeux vidéo, dessin animés et sushis plus forts qu'un bataillon de kamikazes.

Jeux vidéo, dessin animés et sushis plus forts qu'un bataillon de kamikazes.


Level 3. Capitaine Morita, sans doute un pote de Maître Koba.

Dans le milieu très fermé de la restauration rapide, le sushi garde une place à part car il est éminemment sain et léger. Les poissons gras crus sont plein d'Oméga-3, de protéines et de vitamines, et ça, le corps il aime bien. Le riz est bourré de fibres, donc parfait pour les transits un peu trash. De ce côté, rien à redire, le sushi c'est bon et c'est un super partenaire minceur. Mais en grattant un peu, on se rend compte qu'il y a des trucs pas cool qui peuvent arriver à cause des sushi-putes.
Tout d'abord, le premier grand ennemi du sushi, sa Némésis, porte le doux nom d'anisakis13. Non, l'anisakis n'est pas une sorte de pastis grec, mais bel et bien un vers qui se développe dans la poiscaille et qui peut se transmettre à l'Homme. La solution pour ne pas chopper des vers au cul est de faire convenablement cuire le poisson, ou s'il est consommé cru, de le congeler de 24 à 72 heures à -20 degrés.
Ensuite, l'engouement généralisé pour les sushis a eu pour conséquence de défoncer les stocks de thon rouge dans la Méditerranée, et ça, c'est encore plus grave que les vers dans le cul. Un homme l'a bien compris et en a fait le combat de sa vie : le capitaine Morita14. Ce mec est un poissonnier d'Uruyasu qui s'est lancé dans le rock pour faire la pub de sa poissonnerie puis très vite, il s'est senti investi d'une mission divine. Une nuit en effet, le Dieu à tête de thon rouge lui est apparu en rêve pour lui dire qu'il acceptait que ses congénères se fassent buter par le genre humain, mais pas de cette manière-là. « Notre génocide doit être fait artisanalement et avec respect, m'as-tu bien compris Morita ? » souffla le dieu avant de disparaître. Le lendemain, le capitaine Morita écrit son premier tube « Maguro » (thon, en japonais) et se lance avec son groupe Gyoko dans une campagne de sensibilisation sur les conséquences dramatiques de la pêche industrielle. En souvenir de la nuit passée avec la divinité aquatique, le capitaine Morita sacrifie à la fin de chacun de ses concerts un thon rouge puis lui coupe la tête.
Aux dernières nouvelles, une performance de ce grand rocker au coeur pur est programmée vers fin 2012 chez Maître Koba pour célébrer l'apocalypse. Une date à ne rater sous aucun prétexte.

Capitaine Morita, l'homme qui parlait à l'oreille des thons.
 

L'illumination finale

Voilà, vous avez gravi les trois paliers qui mènent au temple du maître Koba, vous êtes maintenant prêts à venir manger chez lui ses monstro-sushis. Mais cela ne répond toujours pas à la question : pourquoi sont-ils aussi gros ? Et bien, c'est très simple, il y a 14 ans de cela, Maître Koba s'était retiré du monde pour s'adonner à la luxure et au sudoku. Un jour, ses fidèles disciples vinrent le chercher et lui expliquèrent qu'à Paris, capitale de la France, les sushis étaient tombées aux mains de la mafia cambodgienne. Pire, en manger était devenu branché, cher, et carrément chiant. « Il va falloir que le sushi retrouve sa pureté originelle, qu'il se reconnecte à ce qu'il a toujours été : un plat populaire que l'on déguste avant d'aller voir les putes » médita alors le maître. Puis ni une ni deux, il partit à Paris et fonda au 7, rue de la Michodière dans le 2e arrondissement son institut de revalorisation du sushi-pute, nommé sobrement Un Bon vin.






Certes, la devanture du temple n'est pas tape-à-l'oeil, gardons cependant à l'esprit ce fameux proverbe japonais : « Peu importe la fontaine, c'est l'ivresse qui compte et je boirai de son eau. »
Preuve en est, le resto est toujours bondé et une bonne partie de la clientèle parle la langue de San Goku. Sur une carte des menus plastifiée et toute collante, Maître Koba propose un large éventail de ce qui se fait de mieux en matière de sushi-pute.
La commande est prise, ce sera Nigiri et California Roll. Sept minutes plus tard, un plateau de sushis à faire pleurer de joie Hanaya Hohei arrive. Les productions culinaires de Koba Sensei se révèlent être à la hauteur de leur réputation : riz parfaitement cuit, légumes frais et gargantuesques tranches de poisson. Pour une vingtaine d'euros par personne, il est même difficile de finir son assiette, tant les portions sont monstrueuses... Seul bémol, le maître semble se rattraper sur le prix des boissons (une canette de 50 cl de bière japonaise coûte 6 euros...)

Les sushis mutants du maître.

Les sushis mutants du maître.
Les sushis mutants du maître.

Enfin, dans sa compassion infinie, Koba a construit sous son resto un abri anti-atomique en cas d'attaque des communistes. Une fois le bide bien rempli (ce qui est très rare après avoir mangé des sushis), Koba nous invite donc à descendre un escalier secret, qui conduit à un tunnel secret... Le long du tunnel, cinq portes secrètes. Derrière chacune de ces portes, se trouve la fierté du maître : dans l'attente d'un hypothétique conflit nucléaire, ce dernier a aménagé des cabines karaoké où l'on peut chanter du ABBA avec ses amis tout en buvant des litres de saké chaud.

Bourré et perdu dans l'abri anti-atomique.
Bourré et perdu dans l'abri anti-atomique.

Votre serviteur en train de chanter avec Jean-Paul, l'un des disciples du maître.
Votre serviteur en train de chanter avec Jean-Paul, l'un des disciples du maître.

Pour finir, après avoir passé une soirée mémorable, le maître vous saluera en faisant des gestes mystiques dont lui seul comprend la signification profonde.

Maître Koba dit au revoir à chacun de ses clients en prenant la posture du thon rouge.
Maître Koba dit au revoir à chacun de ses clients en prenant la posture du thon rouge.


Pour finir intelligemment cette initiation débile

Ce voyage merveilleux dans le monde du sushi touche à sa fin. Nous avons tour à tour fait connaissance avec le narezushi qui fouette, Hanaya Hohei et ses putes, le général Ichiro Manashita, l'anisakis, le Dieu à tête de thon, le capitaine Morita, et last but not least, maître Koba. Ce que nous retenons surtout, c'est qu'il fut incroyablement difficile d'écrire cet article sans faire une vanne sur Fukushima ou un jeu de mot foireux sur le mot « sushi ». Dernière précision, aucune fille de joie n'a été maltraitée après ce délicieux repas chez le roi du riz et du poisson cru.


Texte : Michael Pécot-Kleiner
Remerciements : Anna Gorynsztejn
Photos 1, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11 : Denys Beaumatin


1 : Ce mode de préparation remonte au 4e siècle av. JC et se localise en Asie du sud-est. L'introduction du narezushi au Japon se fait au 8e siècle de notre ère. En savoir plus à ce sujet ici.
2 : Presque ça ! En fait ça veut dire poisson fermenté avec du riz.
3 : Faire un effort d'imagination.
4 : Wikipédia. L'époque d'Edo ou période Tokugawa est la subdivision traditionnelle de l'histoire du Japon qui débute vers 1600, avec la prise de pouvoir de Ieyasu Tokugawa lors de la bataille de Sekigahara, et se termine vers 1868 avec la restauration Meiji. Elle est dominée par le shogunat Tokugawa dont Edo (ancien nom de Tokyo) est la capitale.
5 : Wikipédia. Peu à peu, durant cette période,  les « maisons des plaisirs » se multiplient pour satisfaire la sexualité des hommes isolés.
6 : Voir sur ce personnage un excellent article du Guardian.
7 : Sa vraie signification est sushi pressé à la main.
8 : Théorie personnelle mais plausible.
9 : Les étrangers, en japonais.
10 : Sur Manashita et l'expansion du sushi, toujours cet article du Guardian.
11 : Les différents types de sushi.
12 : Wikipédia. En 2010, on compterait en France 1 580 restaurants de sushis contre 1 750 fast-food de hamburgers
13 : Wikipédia, encore.
14 : Sur le capitaine, voir ici.