« Quand on y pense, c’est le seul instrument que les gens détestent » lance d’emblée Fixi. Et il sait de quoi il parle : en créant à la fin des années 1990 Java, groupe de hip hop en français où l’accordéon occupe une place centrale, François-Xavier Bossard savait qu’il touchait par excellence à un symbole « beauf, franchouillard ». Le seul nom de l'’accordéon évoque chez la plupart d’entre nous les bals musette, Yvette Horner et la France qui passe. Et on a beau chercher, on ne trouve pas d’'exemple comparable d’un autre instrument paria connoté aussi péjorativement. Il y a bien les instruments que Björk se fait construire à chaque nouvel album, mais en l’'occurrence le problème c’est plus la diva yaourt elle-même que les instruments. Le saxophone peut-être ? Mais même lui revient en grâce après les excès eighties, malgré son association légendairement fausse aux BO porno, et malgré cette cochonne d’'Inde de Lady Gaga qui en a truffé sa dernière bouse séchée. Et puis le saxo a son Coltrane. Personne ou presque ne songerait a priori à sauver l’accordéon parce que Richard Galliano a fait du jazz world avec, ça aggraverait plutôt les choses. Quant aux instruments apparentés à l’'accordéon, ils ont tous une facette distinguée et bien considérée : le tango classe et le générique de « rendez vous avec X » pour le bandonéon, Stevie Wonder pour l’'harmonica, et le meilleur morceau des Zombies pour l'’harmonium.
 
Le son musette
 
Instrument détesté, mal-aimable (et son orchestre), on s'’en doutait. Instrument mal-connu surtout, nous apprend Fixi. Premier étonnement : « On pense souvent à tort qu’il s’agit d’un instrument typiquement français ». Depuis bientôt un siècle, l’accordéon est en effet 'l’un des symboles même de la France, au côtés de la tour Eiffel, de la baguette et des essais nucléaires. Dans tout blockbuster américain qui se respecte, 9 fois sur 10 un plan de Paris est illustré par un air d'’accordéon – comme dans tout blockbuster français améliepoulaid d’ailleurs. En musique, même chose : quand Bonnie Tyler est lost in Paris, c’'est bon on est sauvés, il y a un mec qui joue de l’accordéon. Quand Joe Coker reluque Deneuve sur la coulée verte dans "N'oubliez jamais" : accordéon. Quand le groupe Téléphone veut aller à New York avec toi, il compte bien emporter son branle-poumon en cabine, chic alors. Mais comment expliquer cette représentation dominante ? Pourquoi la France n’aurait pas droit à un truc un peu sympa, comme la cornemuse ou le hautbois ? Fixi explique : « Dans les années 50-60, la chanson française a pas mal rayonné, avec Piaf, Aznavour, et elle était toujours accompagnée d’'accordéon, mais avec un son particulier : le son de Paris, le son musette. Du coup l’accordéon s’est trouvé associé à la France, et à ce son musette ». Et ce alors même qu’un accordéon peut évoluer sur divers registres selon le nombre de lames qui jouent, et la façon d’'accorder ces lames entre elles. On peut ainsi obtenir des sonorités proches du bandonéon, lorsqu’'une seule lame joue à la fois, ou encore selon le degré de modulation, le son « américain », ou le son « swing ». Le fameux son « musette », lui, se caractérise par  « une lame donnant la note, une lame plus aigüe, et une lame plus grave accordée différemment. Cela donne plus de puissance, pour jouer dans la rue, dans les bals. Mais plus les années ont passé, plus le chorus [l’écart entre l’accordage des lames] s’est amplifié, jusqu’à la limite de la fausseté. C’est pour ça qu’on a associé l’accordéon a un son gueulard, criard, aigre ». Autour de ce son populaire et d’'abord fonctionnel s’est alors monté après-guerre un véritable business, et certains accordéonistes sont devenus des vedettes. Tout un système fondé sur un culte de la nouveauté, de la virtuosité, le clinquant, les sourires figés sur les posters, les reprises de tubes anglo-saxon, la vie de gala, « beaucoup de vide ». Car dans le même temps, pourtant, « toute une génération de vrais accordéonistes, de vrais jazzmen français, des grooveurs de folie, qui jouaient pour l'’amour de la musique dès les années 30, se sont trouvés placardés, crucifiés sur l’autel du musette, ou forcés à rentrer dans un cliché ». Un rouleau compresseur musette roule sur les campagnes françaises, dans les mariages et les concours de pétanque, poussé par une armée de clones souriant de Jo Privat, Gus Viseur ou André Verchuren.

 


Tuning
 
La France pré-rock, pré-disco, gominée par l’'accordéon. Une France rurale qui voit en lui l’'instrument idéal pour scander ses fêtes et ses rites collectifs : moderne, inventé à la fin du 19ème siècle seulement, ce « piano du pauvre » fut conçu pour être bon marché, portable, utilisable dans la rue et  les bals. Mais ces caractéristiques purement fonctionnelles se sont bientôt transformées en une esthétique. Avec ses propres codes distinctifs : « Un accordéon ça doit forcément être neuf, comme une belle bagnole. Ca ne se répare pas, il faut en changer. Je me suis battu pour avoir le droit de jouer sur un vieil accordéon, et j’ai même failli me battre physiquement avec un patron parisien qui refusait de me réparer un vieil accordéon brésilien ». Ancêtre du tuning, l’'accordéoning, avec ses bleus paillette et ses chromes rutilants, s'’épanouit à l’ère de la démocratisation des loisirs de masse, et de la constitution d’un marché du disque spécifiquement français, avant l’'invasion de la pop et du rock anglo-saxons. Un train que le milieu de l'accordéon de variété essaiera de prendre en route, en multipliant les reprises des hits du moment. Les jeunes aiment un truc qui s'appelle le djerk ? André Verchuren leur pond illico un djerk à l'accordéon. Tradition de la reprise accordéonée aujourd'hui plus que jamais vivace sur Youtube (Nicky Minaj au soufflet, ça vous tente ?). Ce que l’'arrivée du rock, des synthés et bientôt de la disco aura ringardisé, c’'est donc une caricature qu’on a du mal à regretter : une musique au mètre pour le marché naissant des hypermarchés. Yvette Horner à tous les rayons, et jusque dans les disques d’illustration des Mammouth ou des COOP.
 
Au fin fond de la brousse
 
Bizarre destin "français" de cet instrument, qui est en réalité tout sauf français. « Au fin fond de la brousse, à Madagascar, dans le désert du Brésil, en Egypte, tu as de l’'accordéon. C'’est l’'un des instruments les plus universels qui soit mais personne ne s’en rend compte ; pour les Français l’accordéon c’'est Français ». C’est d’ailleurs l’éloignement du contexte hexagonal qui amènera Fixi à avoir une autre perception de l’'instrument. Musicien doué et inspiré qui accompagnait notamment Sinclair (« s’'il y a bien un instrument que je déteste, c’est l’'accordéon ») aux claviers dans les années 1990, il n'’avait en effet a priori aucune raison de s'’y intéresser : il aurait pu rester à ses Rhodes, wurlitzer, clavinet et synthés analogiques qui revenaient alors en force dans l'’acid-jazz et l’'electro naissante. Mais au moment où tout le monde cherche des Moog, il se dirige vers l’'accordéon, d'abord à la demande de Lio pour un morceau de fado sur scène, puis par goût, pour le « mélanger à du SH-101 ». Il se passe alors quelque chose pour lui avec cet instrument. Pile au moment où la France se complait musicalement dans ce qu’elle sait le mieux faire en musique, comme dans le milieu musette d’'après-guerre : copier palement, adapter la musique de l’étranger. Avant la poussée french touch, on singe alors en France le funk américain, ou le hip-hop à sample. En écoutant The Roots, Fixi se convainc lui qu’'il faut « faire du hip hop avec des vrais instruments », et qu’il y a, grâce à l’accordéon, un chemin spécifiquement français à trouver, quelque chose « entre le classe et le populaire », le traditionnel et le contemporain. Un mélange qu'’il a déjà vu fonctionner ailleurs : « au Brésil, l’'accordéon est joué par plein de jeunes, de manière explosive, rythmique. Il fait partie de la nuit, de la danse, des jeux. Pas du tout l’'image française. Eux avaient réussi a mélanger les traditions et quelque chose de plus contemporain. L’'accordéon était l’instrument emblématique pour cette recherche de modernisation du traditionnel ».



 
Zydeco 

Une fois que l'’on quitte ce contexte français spécifique, l'’accordéon n’apparaît donc plus vraiment comme un instrument paria, mais plutôt comme un instrument ninja : toujours déjà là, partout, alors qu’on ne le sait pas. Il est présent dans tous les pays du monde, comme le démontre par exemple le coffret « Planet Squeezebox », mais également dans à peu près tous les styles musicaux, bien loin de la seule musique folklorique, voire du jazz de Galliano. Et parfois dans des morceaux que l’'on croyait pourtant connaître par cœur. Le saviez-vous ? Wouldn’t It Be Nice des Beach Boys est blindé d’'accordéon (mais attention dans We Can Work It Out des Beatles, c'est de l'harmonium malheureux). Elvis, Bill Haley, les Stones, Springsteen, Aerosmith, Talking Heads, tous en ont tâté au moins une fois dans leur carrière. Paul Weller, Blur, et même les Stoner, t'imagines. L'’instrument est parfois certes utilisé surtout comme simple élément décoratif évoquant au choix la France terroir de Rock Amadour, un héritage vaguement celte pour The Wire ou vaguement exotique  pour Tropical loveland d'Abba, et Kokomo des Beach Boys. Mais à d’autres moments, il devient le personnage principal d’un morceau entier (l'Accordéon de Gainsbourg) ou est exploité pour sa portée sexuellement métaphorique de « branle-poumon » ( Squeeze Box de The Who). Et oui, l’'accordéon, pour beaucoup, c’'est également sensuel, et sexy. Fixi a d’ailleurs toutes sorte de souvenirs de filles attirées par l’'accordéon, venant lui faire part de leur amour pour cet instrument, avec, à chaque fois, « une histoire derrière » : un papa qui en jouait, ou autre. Score. Certains styles musicaux méconnus sont même entièrement fondés sur l'’accordéon, comme le folk-métal scandinavomito de Turisas, ou le zydeco de Louisiane, sorte de mélange de blues, de soul, et de musique traditionnelle cajun et créole. En hip hop, les Neptunes lui doivent tout simplement l’un de leur premiers hits, construit autour d’un sample "accordion" Casio joué à l'’ASR-10, sur Shake That Ass de Mystikal. Ils ont même récidivé avec une recette identique sur Momma I'm Sorry de The Clipse et  I Gotcha de Lupe Fiasco.  MF Doom également s’'est laissé tenter sur un instru deep darkordéon. Dans la musique indie, dès Pearl Jam et Nirvana, rien de plus chic que d'’avoir au moins un titre lent et profond à accordéon, de Mark Linkous à Matt Elliott en passant par Beirut et Magnetic Fields. Et si en plus c'’est une fille qui en joue, attention chef d’œ'oeuvre, vous jouez soudain dans la cour d’'Arcade Fire. Et ah, on oubliait le principal : bien sûr, dans la variétélectro et dance, de Gotan Project à Deep Forest, il ne se passe quasiment pas une année sans un hit de boîte de nuit plus ou moins caca dont l'argument sonore est l'accordéon ou tout instrument associé. "Salut Yahoo jé entendu 7 été un morsseau avek un son tro golri d'aKordéon tout chelou dedans, c Koi lol ??". Cher Kevinus, il s'agit au choix de l'excellent Stereo Love ou de l'infâme Lambada de cette grosse J-lope de J-Lo.
 
Comme dans Rabelais

Mais au final ce qui frappe le plus lorsqu’on fait le tour d’'horizon des diverses incarnations de l’'accordéon, c’'est que malgré les styles et les époques, sa sonorité essentielle demeure, et avec elle un ensemble de représentations puissantes. Même pour Fixi, qui l’'utilise comme sans doute nul autre avant lui : majoritairement en accord, de manière extrêmement percussive, et dans des registres harmoniques inattendus. « J’'ai pris cet instrument pour le charcuter, pour jouer dessus comme je jouerais d’un clavier ». Mais ce qu'’il cherche avec cet instrument, ce n'’est pas le tirer vers le distingué. C'est au contraire assumer l’'irruption du populaire, du vulgaire, dans la musique cultivée, considérée : « on essayait avec Java d'’être à la fois classe et franchouillard, poétique et orgiaque à la fois. Ce qui correspond à mon avis pas mal à l’'identité française, comme dans Rabelais ». Retrouver les dimensions primaires occultées par l’'intellectualisme de la chanson française d’'après-guerre, plus irrigué par la musique classique que par la bourrée ou la carmagnole : « la musique folklorique a été détruite en France, du fait qu’on ait détruit les langues et identités régionales à la Révolution. On a oublié un pan immense de notre culture, la culture du corps et de la transe, comme accompagnement des fêtes et rituels qui rythment notre vie ».
Et on comprend pourquoi Les Inrocks ou Libé n’ont jamais soutenu Java, dont la quête était pourtant salutaire. Il y a avait sans doute trop de scandale popu dans cette l’'irruption du profane au sein de la culture cultivée, donc sacrée. La musique devant trop souvent rester un moyen élitiste de se distinguer, l’'accordéon angoisse, car il est le produit direct de l’'alphabétisation et de la démocratisation des masses rurales françaises. Il force par nature à contempler une identité française oubliée, celle qui précède l’'exode rural. Et oblige à se souvenir que nos grands-parents, nos parents parfois, s'’amusaient différemment, sur d’'autres rythmes, d’'autres sons, fêtaient d'autres fêtes, dansaient d'autres danses. N'’étaient pas nous. L'’heure standard de musette au bal du 15 août, pour papy et mamie. Leur musique, pas la nôtre, nous nous avons grandi. Tout un monde spontané de bouffe, de corps, et de festivités collectives que nous avons pour certains voulu quitter. Instrument passionnant et redoutable en vérité, qui somme l’individu distingué d’accepter qu'’il a un passé.
 

Josselin Bordat (merci Guido, Baz et Monem)


++ En bonus pour ta musette, le meilleur du bizarre en accordéon
 
*ABBA - Tropical Loveland
*Yuri Kazakov, Moscow Region Symphony Orchestra & Veronika Dudarova - Accordion Concerto in B-Flat Major: II. Andante, Non Troppo Mosso
*Myron Floren - Disco Accordion
*Donnel Jones & MF Doom - Feelin' U/ Accordion (DJ Guto Mdureira Remix)
*Lupe Fiasco - I Gotcha
*Louis Ferdinand Céline - A Noeud Coulant
*André Verchuren - Minet Jerk
*Tony Allen - Nina Lowo
*Java - On
*The Brian Jonestown Massacre - (David Bowie I Love You) Since I Was Six
*The Who - Squeeze Box
*Talking Heads - Road To Nowhere
*The Beach Boys - Wouldn't It Be Nice (Highlights From Tracking Date)
*Yang Zhangping, Wan Jingui - Huanle De Miaojia
*Zydeco Force - B-Flat
*Yvette Horner - Play Yvette