Clubs New York

 

 
Hitler a inventé le clubbing.
Le clubbing tel que nous le connaissons prend racine dans la révolte et la Résistance contre le nazisme. Les jeunes Allemands qui refusaient l'obligation de rejoindre les jeunesses hitlériennes se sont organisés en plusieurs groupes comme les Swing Jugend à Hambourg. Ils s'inspiraient des speakeasy américains, ces bars clandestins où les gens se retrouvaient pour boire et écouter de la musique pendant la prohibition. La musique importée des Etats-Unis était considérée comme dégénérée et donc interdite. Les garçons portaient les cheveux longs ce qui allait à l'encontre des lois hitlériennes. Ils se réunissaient discrètement pour écouter la musique de Louis Armstrong en portant des tenues extravagantes. Himmler, le chef de la Gestapo finit par instaurer un couvre-feu pour les adolescents à partir de 21h00. En vain. Le phénomène se répandit dans tout le pays et puis à Paris sous l'occupation, où les jeunes Français contestataires prirent le nom de Zazous (dont parle Brigitte Fontaine dans sa chanson du même nom) en hommage aux onomatopées de Cab Calloway. Ils se retrouvaient dans des caves du quartier latin ou en dehors de Paris pour écouter leurs disques de swing sur des gramophones. Lorsque l'occupant nazi imposa le port d'une étoile jaune aux Juifs, les zazous protestèrent en portant une étoile jaune sur laquelle ils avaient écrit zazou ou swing. Plusieurs centaines de Zazous et de Swing Jugend furent arrêtés et déportés. Ce qui ne portait encore le nom de clubbing était à la base un mouvement contestataire contre l'oppression.

L'idée fut reprise par Régine lorsqu'elle reprit le Whisky à Gogo après la guerre. Le petit plus qui fit la différence ? Mettre un jukebox à la disposition des clients. Les gens sortaient pour écouter des disques d'où le nom discothèque.

Quelque chose se met en place.
New York au début des années 70. La ville est en banqueroute. Petit à petit les entreprises quittent le quartier de Soho laissant derrière elles de grands entrepôts et des ateliers, les loyers sont bas et la ville attire tous les hippies et les rescapés de la Beat Generation qui vont investir les lieux. Le Lower East Side de New York plus communément appelé Downtown devient le repère de toute une jeunesse d'artistes, de poètes, d'écrivains et de peintres. Ils viennent de tout le pays à New York attirés par leurs modèles d'alors Bob Dylan, William Burroughs et le fantôme de la Factory d'Andy Warhol.
C'est à New York et non pas à Londres qu'est né le mouvement punk. Le CBGB's et Max's Kansas City dans le quartier mal famé du Bowery offrent à cette jeunesse une plateforme pour expérimenter. Ils ne savent pas jouer de la musique mais montent des groupes et y font des concerts. Les Ramones, MC5, Patti Smith, Blondie, The Talking Heads, The New York Dolls, Television ou encore Richard Hell viennent de cette scène. D'ailleurs Malcolm mac Laren le manager des Sex Pistols avouera s'être complètement inspiré de Hell pour "fabriquer" Sid Vicious et les Sex pistols, tout comme David Bowie, alors chanteur folk à cheveux longs, s'inspirera des tenues glam des New York Dolls pour devenir Ziggy Stardust.

Le Peppermint Lounge fut le premier club qui a ouvert à Manhattan, moins effrayant que le CBGB's avec ses punks et ses freaks. Avec ses ghettos et sa population multi-éthnique, New York était le terrain idéal pour devenir la Mecque du nightclubbing. Quelque chose allait coller toutes ces influences entre elles : le Disco. La musique disco prend ses racines dans la soul noire américaine de Detroit et Philadelphie et la musique latino des immigrés d'Amérique du sud. New York, ville portuaire, va attirer l'avant-garde européenne. New York, exemple parfait (et presque unique) du melting pot américain va faire se rencontrer toutes ces mouvances et les mélanger pour composer le rythme de son coeur.
Le disco est partout. Il devient un phénomène culturel et populaire. Et comme tout phénomène il s'est pris un retour de hype. Disco sucks ! l'Amérique du Midwest refuse cette musique de pédés. Mais le disco ne va pas disparaitre, il va se transformer grâce à ce mélange que vont permettre les clubs de la grosse pomme. Le disco va coucher avec le punk (Heart of Glass) et tous les autres courants musicaux pour donner les plus beaux bébés pops devenus classiques aujourd'hui.

Downtown waiting for you tonight.

Tout a été dit ou presque sur l'époque du CBGB's dans les années 70 et les Club Kids de Michael Alig de la fin des années 80 et du début des 90's mais le coeur du phénomène est moins connu. Et pourtant de 1978 à 1987 (environ), New York a connu ses plus belles années de clubbing d'où ont émergé tous les mouvements musicaux, artistiques et alternatifs de ces 30 dernières années. Tout cela grâce à des clubs mythiques où les rencontres les plus improbables se sont faites. Attention name dropping : Debbie Harry, Melle Mel, Grandmaster Flash, Afrika Bambaataa, Fab five Freddy, Beastie Boys, Madonna, Sonic Youth, Vincent Gallo, Jean-Michel Basquiat, Keith Haring, Futura 2000, Andy Warhol, Maripol, Rudolph, Klaus Nomi, Ann Magnuson, Sade, Run Dmc, Nick Cave,The B-52's, The Smiths, Jesus and the Mary Chain, Marc Jacobs, David Lachapelle, Steven Meisel, Ru Paul, Glenn O'Brien.....
Ces clubs vont en quelques temps faire tomber les barrières raciales et sociales.
Il y a bien sûr les plus mythiques comme le Studio 54, le Paradise Garage ou la Danceteria mais dans leur sillage se trouvent d'autres clubs avec chacun sa particularité, sa folie, son propre son et son public. Les clubbers et les DJs vont, telles de petites abeilles, aller d'un club à un autre en créant une pollinisation artistique. Chacun va inspirer l'autre.
Impossible d'être exhaustif en dressant une liste de tous les clubs de la scène new-yorkaise des années 80 mais en voici les principaux :

Pour visualiser les clubs sur la carte de New York, c'est ici.

 

Le Paradise Garage
Cet ancien garage comme son nom l'indique se situait vers Hudson Square au 84 King street. Ce club se focalisait uniquement sur la musique avec au centre son DJ vedette Larry Levan à qui le terme Icone s'applique sans exagération. Le club ne servait ni alcool ni autres boissons et était considéré du coup par certains comme un club d'after où se terminait le circuit de leur nuit de clubbing. L'autre plus du Paradise Garage était un excellent sound system. C'est Levan avec d'autres DJs de l'époque qui est à l'origine des versions longues, ancêtres des remixes qu'il faisait lui-même quand il considérait que le morceau original n'était pas assez long.
La clientèle était composée de gays, blacks et porto ricains en majorité. La musique était un mélange de post disco et de soul connu sous le nom de Garage music tant elle était particulière au lieu. Chaque année Keith Haring y organisait La fête de la vie pour fêter son anniversaire. Madonna y a filmé sa première vidéo Everybody.

Pyramid Club
Situé sur l'Avenue A dans le Village, le Pyramid club fut un des premiers clubs gays avec des shows et des performances de drag queens. La version alternative du Studio 54, alors réservé à l'élite. Le repère de Lady Bunny et Lypsinka. Premier club à avoir donné une soirée de bienfaisance pour lutter contre le Sida.

Area
Sur Hudson Street. Le thème du club et de ses soirées changeaient très régulièrement (au maximum tous les 6 mois) et la décoration avec. Les cartons d'invitation étaient aussi originaux que ce qu'il se passait dans les toilettes du club.

Roxy
Cet ancien entrepôt situé dans le quartier de Chelsea a d'abord été un club où l'on faisait du roller jusqu'à ce la mode passe pour faire place au Hip Hop émergeant en accueillant les plus illustres représentants du mouvement comme Afrika Bambaataa en DJ résident. Le Roxy avait aussi ses soirées gays. Frankie Knuckles officiait alors aux platines.

Studio 54
Le plus connu de tous. Fermé en 1978, ce club à la réputation hédoniste et sulfureuse avec sa clientèle de stars hollywoodiennes et son historique comme repère de substances illicites a connu une seconde vie après sa réouverture en 1982.

Limelight
Cette ancienne église épiscopale située sur Avenue of the Americas et transformée en club en 1982 avait son équivalent à Londres. Les vitraux à travers lesquels on devinait les lumières et flashs rouges à l'intérieur lui donnaient l'apparence d'une église de Satan. Le club sera un des rares survivants de cette époque dans les années 90 et deviendra le repère des Club Kids qui prendront la relève en perpétuant ce que Manhattan avait connu de plus fou dans les années 80.

Club 57
Ann Magnuson s'occupait de ce petit club situé dans la cave d'une église à St Mark's place. Il s'agissait d'un lieu de performances artistiques. Klaus Nomi, un ami proche d'Ann Magnuson y a fait ses débuts ainsi que Keith Haring ou encore Joey Arias. Chacun se mettait en scène et mélangeait le théâtre, le burlesque et la culture pop et gay dans des performances scéniques ou artistiques comme la réalisation d'oeuvres en temps réel par Haring, Basquiat ou Futura 2000. Typiquement New York. Le lieu se revendiquait fièrement comme l'anti Studio 54 qui représentait tout ce que sa clientèle détestait. Johnny Dynell y était le DJ. Ann Magnuson a abandonné le Club 57 pour devenir actrice. On l'a vue dans Les Prédateurs avec David Bowie et Catherine Deneuve, Making Mister Right de Susan Seidelman ou dans Recherche Susan Désespérément de la même réalisatrice où elle joue le rôle de la vendeuse de cigarettes au style rétro du Magic club.

Mudd Club
L'autre club anti Studio 54 situé dans le quartier de Tribeca. Décrit davantage comme un Cabaret qu'un nightclub, le lieu accueillait aussi bien des lectures d'Allen Ginsberg et William Burroughs que des défilés de mode de designers encore inconnus. Le Mudd Club serait aujourd'hui qualifié de club typiquement hipster et élitiste. Keith Haring avait été chargé de décorer le club. La No Wave de DNA (le groupe d'Arto Lindsay) ou la pop rétro des B-52's étaient le genre de musique qui passait au Mudd Club. Autre détail important, les toilettes étaient communes ni séparées par le genre ni par des parois. Le Mudd club tout comme la Danceteria sont mentionnés dans l'ode aux nuits new-yorkaises de Nina Hagen New York, New York.

Carte du Mudd de Keith Haring

Danceteria
Meet me at 30 West 21st Street. C'est ce que dit Susan le personnage que "joue" Madonna dans Recherche Susan Désespérément au mari de Rosanna Arquette. C'est l'adresse de la Danceteria où la scène de club du film a été tournée mais c'est aussi le club où Madonna donna une démo d'Everybody à Mark Kamins l'un des DJs résidents (avec Johnny Dynell entre autres) qui après avoir passé le morceau qui reçut une réponse favorable des clubbers démarchera Sire Records pour qu'ils la signent. Il produira également le single. Si vous n'aimez pas Madonna : Blame Danceteria !


 
Le club s'étendait sur 6 étages (plus le toit) avec une ambiance différente pour chacun, on y accédait par ascenseur. L'excentrique Rudolph y organisait les soirées aux thèmes les plus extravagants. Keith Haring y a tenu le vestiaire et Sade le bar. Les Beastie Boys y ont débuté. La clientèle était majoritairement noire. La Danceteria était le point de convergence de tous les clubbers peu importe leurs goûts car il y en avait pour tous. La musique y était surtout New Wave. S'il est un lieu où toutes les mouvances des clubs new yorkais se rencontraient c'était à la Danceteria.

The Ritz
Anciennement connu sous le nom Webster Hall (qu'il a repris aujourd'hui) ce club situé sur la 11eme rue entre les avenues 3 et 4 était surtout couru pour ses concerts. Tina Turner y fit son grand retour en solo et PIL y fit scandale.

Club Ritz

The Palladium
Cette ancienne salle de concert d'Irving Place où The Clash avaient donné un de leurs premiers concerts à New York fut reconvertie en club par les propriétaires du Studio 54 après la fermeture définitive de celui-ci en 1985. Basquiat, Haring et Scharf en avaient fait la décoration murale.

Xenon
Sur la 43eme rue. Des X géants découpés dans le faux plafond laissaient passer la lumière en projetant des X sur les clubbers. Le DJ était Jellybean Benitez. Célèbre aussi pour ses barres de danse à la disposition de la clientèle pour être le temps d'un soir d'éphémères gogo dancers.

Funhouse
Ce Club de la 26eme rue avait entre autres pour dj's résidents Jellybean et Lil'Louie Vega. La clientèle y était principalement latino. Le DJ Booth était à l'intérieur de la bouche de (l'horrible) tête de Clown qui surplombait le dancefloor. On y pratiquait des danses comme le Webo (Huevo) et aujourd'hui encore la maison d'édition de Madonna s'appelle Webo Girl, en souvenir de son possee de girlfriends (dont l'actrice Debi Mazar): les Webo girls. Le producteur Arthur Baker y faisait tester ses productions et le groupe New Order y a tourné la vidéo de Confusion. La musique y était principalement de l'electro et du breakdance. Pour justifier son nom, il y avait aussi une pièce remplie de jeux d'arcade.

Negril
Seconde avenue entre la 11eme et la 12eme rue. Le premier club Hip Hop downtown. D'abord un club reggae il fut petit à petit colonisé par la culture hip hop naissante. Bambaataa et sa Zulu Nation, le Rock Steady Crew, Futura...

Private Eye
Un petit club sur la 12eme rue dont l'attrait principal était les écrans de télé disposés un peu partout qui diffusaient la chaine MTV qui débutait sur le câble new yorkais. Les kids qui n'y avaient pas accès allaient au Private Eye pour voir le nouveau média à la mode : le vidéo-clip.

8BC
Pour 8eme rue et Avenues B et C. Un club de performances artistiques situé dans Alphabet city alors considéré comme l'un des quartiers les plus dangereux de Manhattan. On y accueillait des groupes Punk mais aussi des One Man Shows et des spectacles de danse contemporaine. Acclamée par la critique, la sélection pointue de 8BC reste légendaire.

Club Underground
Sur Broadway. Le club a ouvert après la première fermeture du Studio 54 et l'emprisonnement de ses propriétaires dans l'espoir de récupérer sa clientèle. La musique y était principalement New Wave.


Imaginez que vous avez 20 ans, vous êtes dans la première moitié des années 80 à New York. Futura 2000 et Keith Haring, entre autres, commencent à couvrir les murs de la ville et du métro de fresques. Vous vous habillez chez Screaming Mimi's ou chez Fiorucci (dont la boutique était aussi un repère pour toute la faune artistique de la ville, surtout la machine à café). Afrika Bambaataa sample Kraftwerk, The Clash collabore avec Futura 2000 et s'inspire de Grandmaster Flash.
Le Punk n'est pas tout à fait mort, il flirte avec le Hip Hop. L'Angleterre exporte ses New Romantics et la New Wave. La House Music de Chicago commence tout doucement à faire son chemin vers New York qui a alors les meilleurs clubs, les meilleurs Sound Systems et les meilleurs DJs. Une véritable culture jeune a pris possession de la ville. Chacun apportant sa différence et ses références pour enrichir "la bête". Les galeries s'ouvrent partout. Basquiat devient une star du monde de l'art. Andy Warhol est encore là. Tout est possible avec rien. L'hédonisme est de rigueur.
Plus que la spéculation immobilière ou la réglementation, de plus en plus rigide, que la ville de New York qui n'est plus en banqueroute impose aux clubs, ou les overdoses, c'est un mal terrible encore sans nom qui vient lentement mais sûrement mettre fin à la fête. The big disease with a little name comme le chante Prince. Le cancer gay comme le surnomme alors la presse. Petit à petit des artistes prometteurs disparaissent, des amis, des proches, des gens pleins de promesses d'avenir dont la mort prématurée privera le monde de leur créativité. C'est le Sida qui a stoppé net la party. New York la ville qui ne dort pourtant jamais va se réveiller avec la gueule de bois.
De cette époque il reste aujourd'hui un énorme héritage. La culture née à New York entre la fin des année 70 et la fin des années 80 est présente partout. Que ce soient les versions originales ou les copies, l'influence de ces années est partout dans le Hip Hop, la Pop, la Dance, l'art ou la mode et même si Downtown a déménagé à Brooklyn abandonnant Manhattan aux plus riches, aux élites, faisant de la ville un centre commercial à ciel ouvert, Downtown est aussi à Paris et dans toutes les villes où les Kids créatifs font leur propre histoire.
C'est cette époque qui a démocratisé les moyens d'expression, brisé les barrières, les tabous, osé la différence. Cette génération aujourd'hui cinquantenaire qui sortait pour s'amuser et participer à la fête et non pas pour être divertie, passive. Ce n'était pas mieux avant, ce n'est jamais mieux avant, c'est toujours mieux maintenant parce qu'on peut tout changer. Pas de nostalgie mais continuer dans la direction que tous les acteurs de l'époque ont montré en créant avec peu sans oublier de s'amuser en le faisant. Prendre le flambeau et le transmettre aux Kids suivants. Certains sortent dans le but de ne pas rentrer seul, d'autres pour se montrer, il y a ceux qui viennent pour la musique et ceux qui viennent pour boire et la plupart pour tout ça en même temps. Certains ont oublié la forme de libération et d'expression qu'il y a dans le phénomène parce qu'ils n'ont plus 20 ans. Tout est résumé dans un tag célèbre du métro new-yorkais de l'époque et dont la paternité n'a pas été déterminée (Futura ?) : It's just kids growing up.

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Philippe Doux-Laplace.
En partenariat avec la House of Moda (rendez vous le 15 Juin).