« Pour photographier la tombe de mon chien, c'est 150 Euros! » Sérieux ? « Non, je rigole avec vous! » Mme Coudray ne donne pas son prénom. Mais elle a filé son nom de famille à son York, « Elvis Coudray. » La cinquantaine, Antillaise, les sourcils tatoués, elle chasse les moustiques autour de la tombe de son chien, mort d'un œdème au poumon l'an passé. « Je viens deux ou trois fois par semaine. Je nettoie sa tombe, je jette les fleurs fanées, j'arrose... J'ai mis toutes mes économies dans cette tombe: caveau, cercueil en chêne sur mesure, je voulais que ça ressemble à Elvis... 6 000 Euros. » Are you kidding me? « Je me prive, mais je n'ai jamais privé Elvis. Elvis, c'était mon enfant. Il était propre couramment, il allumait la lumière quand j'arrivais le soir... A Noël, c'est lui qui choisissait ses cadeaux. Il repérait un jouet, je regardais le prix, j'hésitais et je disais d'accord mais j'ajoutais: « Pas d'autres! » Il me répondait « Ohohoh... ». Vous donnez ça, l'animaux vous rend ça. » L'animaux? « Attention, il était bien traité. Elvis, il mangeait pas par terre: set de table, plateau, serviette. Et quand j'oubliais la serviette, il me faisait « Ohohoh... » Gros, gros vocabulaire. « Il est mort dans mes bras. Il a survécu vingt minutes après la piqûre du vétérinaire. Il léchait mes larmes. J'ai plus pleuré Elvis que la mort de mon père. Quand il est mort, je titubais, je bavais, je hurlais « Elvis! » Aujourd'hui encore, je l'appelle tous les jours, parfois en pleine nuit. J'ai des angoisses, des pertes d'équilibre... » La preuve en images: « Elvis 1997 – 2010. A mon fils bien-aimé, ta maman qui ne t'oubliera jamais. » Okééé.


 

    Des stèles comme celle d'Elvis, il y en a des centaines au cimetière animalier d'Asnières. Depuis 1899, les cinglés du Frolic peuvent éviter à Choupette de finir à la benne, le museau dans une couche et un reste de quiche. Pour 136 Euros par an, le cimetière d'Asnières enterre des chiens, des chats, des chevaux, des poules, un lion, des singes, une gazelle, un fennec et 30 millions d'amis. « Y'a un maki aussi. » Le truc qu'on mange au Jap'? « Non, une race de singe avec des grands bras. »

Côté déco, chacun fait ce qu'il veut. Total, des pierres de granit rose, des ba-balles en plastoque et des poèmes à la Amandine du 38. Ernestine vient presque tous les jours au cimetière. « Avec le 54, c'est pas loin. J'habite à Crimée, c'est direct. J'ai enterré mon chat ici il y a trois ans. Atchoum, un siamois sublime. Une bête dévouée, avec un sixième sens: il venait me masser quand j'avais ma sciatique. A force de venir ici, j'ai sympathisé avec d'autres maîtres, on se téléphone, on se retrouve entre copains. Depuis, je connais toute l'histoire du cimetière: le monument des chats, la fontaine avec le lierre... Attention, c'est pas rien! Là par exemple, vous avez Rintintin, le berger allemand du cinéma. Il jouait dans les Westerns. Vous savez pourquoi il est là? » Non Mère Castor, raconte. « Rintintin, il est Français. Il est né dans un chenil pendant la guerre. C'est un soldat américain qui est parti avec. A sa mort, les studios l'ont ramené. » Et sinon, y'a d'autres chiens connus ici? « Là, c'est la tombe de Barry. » Tu veux dire que sous cette stèle de trois mètres de haut et d'1,50m de large, sculptée dans la roche, y'a un chien-chien à sa mé-mère? « C'était un St Bernard. Il vivait avec les moines de l'hospice du Grand-Saint-Bernard. Ils élevaient des chiens pour chercher les voyageurs perdus dans la montagne. Barry a sauvé la vie à quarante personnes mais s'est fait tuer par la 41ème. » Oups. « Un soir d'orage, un voyageur voit le St Bernard, la gueule ouverte. Il croit que c'est une grosse bête qui vient l'attaquer. Il attrape un bâton. Boum, sur la tête. Vous remarquerez, les croix sont interdites sur les tombes, par respect pour les morts. Je vois pas pourquoi: les bêtes sont souvent meilleures que les Hommes. » Bien dit.

« Et puis y'a les animaux de la Reine Elizabeth, de Sacha Guitry et d'une fille qui s'appelait Courteline mais je sais pas qui c'est. » NB: Courteline est un homme. Et Adeck, le chien de Dechavanne? « Il est pas mort, si ? » Sans oublier les super-chiens qui font la une du Parisien-Aujourd'hui en France: Loulou, qui a sauvé un enfant de la noyade dans la Garonne en 1902 avec une patte cassée,  Bijou qui a sauvé sa maitresse attaquée par des voyous... « Celui-là, c'est le monument des chiens policiers, il a cent ans: il y a Dora du commissariat d'Asnières, Papillon, Turc... Et Léo, tué en service... Et puis les chiens de la guerre: Mémère, la mascotte des chasseurs à pied. Et Dick. Un jour dans la tranchée, il a senti les gaz arriver, il a prévenu tout le monde... C'est intelligent un chien. » Pas toujours. Le cocker de ma gardienne se met des races au Canigou et mange ses crottes... Un jour, il a gobé un emmental encore emballé au bord de la table de cuisine. Il a été constipé pendant quinze jours à cause du cellophane. « Et là, c'est le 40 000ème animal enterré ici. C'est un chien errant, il est venu mourir à la porte du cimetière en 58. Ils lui ont fabriqué un monument. Mais l'important, c'est surtout les autres, les anonymes: Choupette, Vanny, Nikki... C'est souvent les plus belles tombes aussi. » Moué. « C'est beaucoup moins triste qu'un cimetière pour Humains. Regardez les déclarations d'amour sur les pierres: « A notre bébé chéri Kiki... », « A toi mon Eliot d'amour, mon merveilleux amour, mon inoubliable amour...» Et ça: « La mesure de l'amour, c'est d'aimer sans mesure. » » Funny or die, non? Ça dépend.


 

    « 20% des gens que j'ai interrogés comparent leur animal à « un enfant », « un membre de la famille » ou « un meilleur ami » raconte Annique Lavergne, psychologue et spécialiste du deuil animal. « Aujourd'hui, je reçois des mails du monde entier de personnes qui cherchent du réconfort pour traverser cette épreuve. » Ok Docteur-comment-ne-pas-être-un-pitbull-quand-la-vie-est-une-chienne, pleurer son chien quand il cane, d'accord. Mais aimer son Yuki plus qu'un père ou une mère, avoue que c'est che-lou. « C'est révélateur de notre époque. Les familles comptent moins d'enfants et de plus en plus de gens, jeunes ou vieux, vivent seuls. Les animaux de compagnie viennent combler un vide, ce besoin d'aimer, de se sentir utile et responsable envers un autre être vivant. En plus, les rapports avec un animal de compagnie sont toujours beaucoup moins compliqués qu'avec une personne. Il n'y a pas de jugement, pas de reproches. » C'est vrai qu'un bichon afghan fait rarement la gueule devant Barça-Real. Mais pour Marina Von Allmen, véto suisse et auteur de Quand l'animal s'en va, certains tirent sur la laisse: « Un jour, j'étais à un congrès à Bologne. Ils vendaient tout un tas d'accessoires pour animaux, des paniers, des coussins... Mais il y avait aussi des lits à baldaquins, des vêtements... J'étais choquée! » Comment ça? « Souvent, les gens qui aiment leur animal plus qu'un être humain sont des gens qui ont des problèmes relationnels depuis l'enfance. Pour ceux-là, l'animal est plus qu'un copain: il devient le consolateur, le confident. Parfois même, il remplace l'enfant qu'ils n'ont pas pu avoir ou le mari qui est parti. Il ne faut pas encourager ça! » Glauque! Résultat, des dizaines de sites internet proposent de chialer en chœur autour d'une gamelle de Royal Canin sur communicanis.com par exemple, on prévient les proprios qu'ils vont morfler vénère à la mort de Nonos: « D'abord le choc: celui qui reste, heurté, secoué dans tous ses fibres, atteint jusque dans sa santé, il gémit... (…) Puis vient l'état dépressif. » Tu déprimes ? Prends-toi un chien.


Plus de photos:

 

 

Les tarifs complets:

 

Texte et photos: Vincent Martin.