Sorti il y a un mois, un an, un jour, peu nous chaut. Les albums et les singles ne "sortent" plus à proprement parler depuis longtemps. Ils sont toujours déjà là, partout, dilués dans la vie quotidienne, des réseaux pour asociaux à Franprix. Impossible donc dans un premier temps d'écouter le single Hold It Against Me, obligé de l'avoir déjà entendu/vu/vanné : yo t'as vu Britney est trend topic depuis 6 jours, tiens je t'ai taggé dans le clip trop golri où elle est déboudinée numériquement, viens je te le fais montrer sur mon téléphone intelligent mais attends faut que la vidéo charge putain y a pas de Wifi dans le 11ème ou quoi.
 
Bon il faut bien dire que ce premier single est un peu une catastrophe au départ. De l'omnidance standard, des paroles en braille, un clip où l'on apprend que dans le futur il y aura des fils qui pendent - sans compter le dernier format club blackeyedpitoyable à la mode : un couplet gros kick sans modulation harmonique, un premier refrain sans beat, un riff de Nexus ou n'importe quel autre instrument virtuel sous Logic. Jurisprudence Red-One / J-Lo, la Lambada en moins. Pas étonnant : ce 1er single, signé comme quasi tout le reste Max Martin et Dr Luke, avait d'abord été écrit pour cette grosse courge de Katy Perry, puis finalement proposé à Britney. Mais on ne laisse pas Britney dans un coin. Et du coup on s'afflige : Britney Spears, notre Britney Spears, celle de ma choré sur Toxic, celle qu'on peut revendiquer passé bac + 12, celle qui a embrassé Madonna pile avant que ce soit un vieil homme, a elle aussi été victime de la pénétration rihannale de David Guetta dans tout ce qui fait danser/consommer aux Etats-Unis.
 
Ca semble même empirer à l'écoute du reste de l'album : dance autotunée partout, 100% musique club bovine. Deux ans de production pour ça ? Mais rapidement quelques détails ne collent pas et intriguent : un mellotron Herta ici (Criminal), un piano pop majeur bizarre là (How I roll), un bout d'Ace of Base qui traîne (I wanna go). Il faut réécouter. Ah tiens il y a des mélodies, presque des textes parfois (notamment des fois ça parle de zizi un peu), il se passe quelque chose. En fait on comprend rapidement que dire qu'il s'agit d'un album dance revient à dire que tous les Asiatiques se ressemblent. Ce n'est que partiellement vrai. En réalité, les producteurs du disque ne font que sacrifier à une grammaire dance à la mode, montrer qu'ils la maîtrisent, mais ne s'y arrêtent jamais. Sur cet album, Britney n'a pas d'ailleurs pas exactement fait appel à un producteur à la mode. Au contraire elle est revenue à la maison, en Suède, vers celui qui l'a faite dans les charts avec Baby one more time en 1999 : Max Martin (Mr Ace of Base, Backstreet Boys, TLC). Viré en 2003 au moment au Britney souhaitait enlever ses couettes et changer sa couche, le hitmaker mi-génial mi-dégueu revient ici en grâce après l'ouragan médiatique et la déchéance physique de sa créature. La lecture dance du disque ne colle décidément pas, la dance étant par définition une musique sans histoire et sans interprète. Ici au contraire, tout est construit autour d'elle, de sa voix, de ses affects réels ou simulés, de sa puissance évocatrice à nulle autre pareil dans la pop aujourd'hui. L'habillage robotique du disque n'est que surface, et surtout ne serait rien sans la chair flasque de son interprète : toutes les banalités synthétiques et les mélodies a priori surfaites deviennent pop et élégantes une fois incarnées par Britney. Surtout elles autorisent toutes les audaces de production chapeautées par Martin et Dr Luke (responsable de Pink, Katy Perry, Ke$ha, et accessoirement guitariste du Saturday Night Live pendant 10 ans). Prenez Trip To Your Heart de Bloodshy & Avant (Toxic) : nappes techno stadium découpées dans tous les sens sur prod mirwaisienne agrémentée d'une mélodie invertie au faux glockenspiel sur le refrain. Garanti ringard sur n'importe qui. Juste beau sur elle.
 
Et on commence à se dire que ce disque devient important. Car il illustre peut-être plus que tout autre un paradoxe que l'on observe dans la pop contemporaine depuis les Neptunes : l'innovation sonore radicale s'est déplacée de l'underground au mainstream. En arrière-fond de top lines vocales ultra ultra travaillées et ciselées pour la radio les producteurs se permettent tout, décontextualisent tous les sons, tentent tous les décalages. D'une contrainte marketing maximale naît une forme de liberté et d'audace. Là ou l'on reçoit chaque semaine moults disques électro où des musiciens déculturés et/ou flemmards s'extasient 6 minutes sur le premier preset d'arpégiateur qui passe, on entend ici des producteurs chercher des textures, et prendre des risques réels pour une musique qui sera réellement écoutée. Et il y a au final plus d'idées de production et de beauté dans un Big fat bass bien crade de Britney que dans les répertoires combinés de Discodeine et Aeroplane.
 
Et si le disque n'est certes pas révolutionnaire du point de vue des arrangements et des mélodies, il l'est sans doute du point de vue du traitement des voix. Il synthétise tout ce qu'il est possible de faire aujourd'hui avec des plugs-ins vocaux : autotune bien sûr, edits, compression et gates violents, glitch en tous genre, filtres, vari-fi. Et il ouvre même de nouvelles perspectives : généralisation du time stretch à des fins rythmiques, utilisation transgenre du pitch, qui voit Britney tantôt transformée en chaise qui grince, en homme, ou en bout de rythme (Criminal, Inside Out). Mais aucun de ces traitements n'efface son grain, sa diction, ses tics gutturaux et sexissimes uniques. Aucun de ces outils ne peut remplacer la matière qu'elle leur offre. Parfois même c'est un bruit de gorge qui est isolé, dupliqué, collé ailleurs, pour recréer une attaque et une intention. Certains journalistes trouvent que Britney est anonyme sur ce disque. Qu'ils retournent écouter Adele. Malgré la technologie et grâce à la technologie, Britney reste d'abord sur ce disque une grande interprète. Mais une grande interprète d'un nouveau genre, le seul que nous connaîtrons dorénavant : une banque de sons à la disposition des producteurs certes, un catalyseur d'idées, mais avec un énorme talent de base, une histoire, des affects - Britbot, le robot qui a des sentiments et de la cellulite. Les albums d'Uffie ou Nicky Minaj effrayaient en annonçant le règne des chanteuses-Dictée Magique assistées par ordinateur. Femme fatale démontre que cela ne sera un problème que si c'est subi et non choisi. 
 
C'est ce mélange de froideur technologique et de présence sensuelle qui rend ce disque attachant et bizarrrement rassurant. Dans le contexte actuel de la profusion d'une musique gratuite, interchangeable et sans histoire, Britney incarne une forme de continuité humaine au travers des modes et des formats. Et donne à notre époque le seul type de chef d'oeuvre pop qu'elle peut désormais espérer.

 


Cyril 2Real.