Il est 15H. A l'arrière du bar, dans une salle de type polyvalente, tout le monde est là, assis, à attendre le top départ de Jean Claude et Bernard, alias l'orchestre Jean Claude Bernard.

On commence par une valse. La piste se remplit aussitôt. On se dit que la piste est bien trop petite, qu'ils vont tous se rentrer dedans, mais non, comme le saumon qui remonte le fleuve, les danseurs ont le mouvement fluide et inné.

La chanson se termine, une courte pause de 30 secondes pour que tout le monde puisse se rasseoir, et le groupe redémarre sur un boléro. Les couples se forment pour la danse suivante, on vient chercher sa partenaire, ou on lui fait un petit signe de la main. Ici, il règne une ambiance familiale. Bien sûr, il y a plus de passage le dimanche surtout depuis que le Moulin de Sannois a fermé, mais on est loin de l'ambiance salace, pervers pépère que définissent certaines chaînes de télévisions.

Un couple non-officiel ne souhaite pas apparaître sur les photos. De même pour un homme, seul, avec une fine moustache et un chien.

- "Lui c'est un ancien flic, sa femme, elle est à la maison alors lui il sort le chien, tu comprends ? "

On fait preuve de discrétion avec nos indicateurs. Mais, au fond, les gens sont là pour danser sans se soucier du regard extérieur. Un peu comme en boîte de nuit pour jeunes sauf que les gens dansent beaucoup mieux et qu'ils ne sont pas ivres.

Chez Pierre, c'est le paradis de la Vittel citron et du jus d'orange. Il y a bien deux ou trois bières qui traînent, mais pas de quoi saoûler un syndicaliste.

Les danses se suivent et les danseurs gèrent leur capital tonus, car il faut tenir jusqu'à 19h, heure de la fermeture. Un vrai marathon. La pause de 30 secondes entre chaque morceau prend tout son sens et devient un allié précieux.

Les Cloches de Lisbonne remportent un franc succès. Le sosie de Jean Gabin est élégant, bien plus d'ailleurs que son miroir féminin. Un homme porte une cravate piano, sa femme une chemise guitare. 

Apolo nous tire par la manche. Il est classe, toujours aussi beau que sur la photo qu'il nous montre, celle où il joue un petit rôle dans Les Bonnes Femmes de Claude Chabrol en 1960. Il a la passion, il connaît tout, des débuts du bal musette à la rue de Lappe, à la radio Enghien en passant par Verchuren et consorts.

"-Quand on a la chance d'avoir une partenaire dans les bras on n'hésite pas."

Il ne comprendrait pas ces jeunes, dont le seul pas de danse consiste à sauter sur place, seul, les mains en l'air en effectuant un signe sataniste dont ils ignorent tout de l'histoire.

Apolo, il est MMS.

"-A vingt ans, matin, midi et soir. A quarante, mardi, mercredi et samedi. A soixante, mars, mai et septembre. Et à quatre-vingt, mes meilleurs souvenirs."

Il a le mot juste et le sourire qui te donne envie de l'adopter. Mais Apolo, il n'a pas besoin de toi. Il a 83 ans et il va vendre sa maison, pour reformer un orchestre. En voilà un qui n'est pas mort à la retraite et à qui je souhaite que l'on paiera encore longtemps le minimum vieillesse.

Au bar, les habitués qui n'en ont rien à faire du Thé Dansant sont collés à la vitre. Dehors, une dizaine de flics ont encerclé un immeuble car un jeune en difficulté à pris en otage sa mère. Même les pompiers sont là, avec un dispositif impressionnant au cas où le jeune voudrait se défenestrer. Il n'en sera rien. 20 minutes plus tard, il est embarqué par les policiers.

Au bar, ça commence à afficher la couleur Bleu Marine.

"-Et le pire c'est que c'est nous qui payons les flics pour qu'ils interviennent, y en a ras le bol.
-Oui c'est un drogué. Moi j'en ai jamais pris de hashi, c'est de la merde, il savent même pas ce qu'ils fument.
-Les mecs comme ça faudrait les piquer."

Et tout ce petit monde continue la discussion en s'arsouillant au whisky glace.

A la droite du bar, Franconville porte très bien son nom.

Dans la salle de danse, pas le temps pour ce genre de propos.

"-Balance le rock and roll !"

Il y a moins de monde sur la piste pour le rock. Peut-être par manque de place ou de vitalité de la part d'une partie du public. Il est 18h et le pain perdu apporté par la serveuse est aussitôt dévoré par une horde sauvage à dentiers en manque de glucide.

"-Des vraies goinfres.
-Y a des sauvages.
-Qu'est ce qu'on devient con quand on devient vieux" (dixit Miss France 1938.)
 
La bonne humeur et l'eau de Cologne se sentent dans toute la salle.

Après un Syrtaki endiablé, le chanteur balance:

"-Et bien on va bien dormir ce soir."

Le public, beau joueur, rigole.

La soirée se termine par une série de slows. On sent poindre une certaine mélancolie teintée d'une joie de vivre. La tête posée sur l'épaule de leurs partenaires, les femmes repensent peut-être aux amants de Saint Jean. Les hommes eux rêvent sans doute des bals musettes où ils ont dansé toute leur jeunesse et qui disparaissent inexorablement des bords de Seine.

La dernière chanson se termine par "c'est du passé, n'en parlons plus".

Mais loin de disparaître en silence, une femme pleine de vitalité nous dit :

"-Allez, une soupe et au lit. On remet ça demain."

 

 

 

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Texte et photos: Quentin Cherrier.