10h10 : Rendez-vous dans les bureaux du Fab’ dans le chic 8ème arrondissement. Embonpoint confortable, jean très ajusté, chemise marron avec chaîne en or apparente, le détective de 40 ans porte aussi la barbe et ses joues sont gentiment teintées de rose. En fait de bureaux, j’entre dans une pièce impersonnelle sous les toits. Pas de photos, pas de bibelots. Juste un ordinateur portable, un carnet et un casque de scooter. A la poubelle les images romantiques et surannées d’Antoine Doinel dans son agence vieillotte avec pardessus pas du tout passe-partout. « Ah ça c’est des conneries, c’est le meilleur moyen de se faire repérer ! Alors qu’est-ce que vous voulez savoir ? » D’abord commercial, le monsieur a décidé un jour d’être flic, il passe le concours, le réussit seulement voilà une « mauvaise expérience avec la police dans le cadre privé » le rebute complètement. Alors il sera détective. « C’est la curiosité qui m’a donné envie de faire ça. Et puis être mon propre patron, avoir de comptes à rendre à personne, sauf au client ». Et l’image qu’il avait de la profession avant d’y entrer ? « Aucune ». Bon. Pour intégrer la profession, deux options : une fac de droit ou L'Institut de Formation des détectives & enquêteurs privés. Et puis après il ne manque plus que l’agrément de la préfecture qui permet d’exercer. Fabien me montre sa plaque, un étui en cuir avec d’un côté une plaque de métal, de l’autre une carte avec inscrit « enquêteur de droit privé ».
Le portable sonne. Au bout du fil une voix brouillée débite un long discours incompréhensible. Notre privé croit y entendre des menaces... Le numéro est bidon, impossible de savoir qui appelle. Une grande première, il n’en avait jamais reçu : « J’ai pas peur pour moi mais pour ma famille. Bon tu me diras, je suis chasseur donc j’ai ce qu’il faut à la maison ! ». Il soupçonne une blague de la part d’un de ses collègues : « Allô ma couille ! Hé dis très drôle ta blague ! – Quelle blague ? – Allez les menaces avec la voix bizarre je sais que c’est toi ! – Non je t’assure, je suis en filoche [en filature, ndlr] là. – Ah...». Il pense appeler les flics, déposer une main courante - « faut pas rigoler avec ça » - la main sur le téléphone tremble un peu. Petite frayeur ou les deux cafés bus plus tôt ? Pas de conclusions hâtives. Il soupçonne un ancien client qu’il a poursuivi pour escroquerie. Finalement, le coupable sera démasqué, c’était bien une blagounette de collègue. Humour potache, c’est leur occupation favorite quand ils se font chier en planque. Pour se venger du farceur, le Fabien me demandera de me faire passer pour une call girl au téléphone...

11h : Arrivée d’un premier client. Pour lui, je serai l’assistante. La trentaine, pas très grand, maigrichon, il se livre comme chez le psy. Sa femme est fragile, elle le trompe depuis deux mois avec son prof de gym, aidée dans son entreprise par la meilleure amie, façon Marquise de Merteuil. Le pauvre homme sent ses cornes pousser inexorablement, ça le démange, il a besoin de preuves. Il sait tout, ses déplacements, les créneaux où ils peuvent se retrouver, les messages qu’ils s’envoient. Il a fait faire des graphiques et des camemberts pour avoir une idée de la fréquence de leurs rencontres, de leurs appels... hum. Il va même jusqu’à admirer le savoir faire de son rival qui applique la bonne vieille méthode du « suis-moi, je te fuis ». Fabien l’écoute poliment, griffonne quelques trucs sur son carnet, opine du chef. Le client n’aura de cesse de dire qu’il évolue dans un milieu « non pas aisé mais extrêmement aisé », il exige la plus grande prudence. Le bougre « ne comprend pas pourquoi ça ne s’arrête pas », ce n’est pas faute de l’avoir mise en garde, sa bourgeoise. Quand l’autre a fini sa complainte, Fabien s’éclaircit la voix et lui dit, diplomate, que sa femme est sûrement plus finaude que lui sur ce coup et que s’il croit être au courant de tout, il se fourre le doigt dans l’œil. Et qu’à force de la surveiller, il va cramer l’affaire. Il lui conseille donc de partir 2 jours pour son boulot, histoire de dégager le terrain. Le mec accepte et dit qu’il rappellera dans une semaine pour mettre le tout en place. Ce sera 1350 euros pour 10h avec deux fileurs.
Fabien m’explique: « Lui, je ne le reverrai pas, je peux le parier. C’est le genre de mec psychorigide qui veut tout contrôler. Sa femme, ha ! Elle doit être mieux avec l’autre. Lui, sa seule fantaisie dans la vie c’est ses chaussures grises. Elle sait tout j’en suis sûr et lui, il est complètement à côté de la plaque. Il parle, il parle, dit qu’il a plein d’argent mais il donnera pas suite. De toute façon, son histoire n’était pas bandante. Affaire à revoir, affaire sans espoir... » conclut-il sagement. Les tarifs de Fabien sont de 108 euros TTC pour une heure, et, en moyenne, une affaire lui rapporte entre 1300 et 1800 euros. Lui se rémunère chaque mois 1800 euros. Les affaires de fesses ne sont pas son seul fond de commerce. Il a aussi des cas d’arrêts maladie abusifs, de personne disparues, de parents inquiets qui veulent connaître la consommation de drogue de leur rejeton.

12h30 : Après avoir reçu quelques appels de clients et m’avoir montré son beau classeur où il range toutes les cartes de visites des cabinets et fileurs indépendants auxquels il pourrait faire appel, on va manger un bout. « On va dans ma petite cantine. Ça ne paie pas de mine mais j’aime bien, 8 euros entrée-plat-dessert ! ». On arrive dans un self où des cadres proprets mangent la tête baissée sur leur hachis parmentier-purée mousseline ou des tagliatelles au saumon noyées dans l’emmental. Tout en engloutissant ses œufs mayonnaise, Fabien dévoile son côté sentimental  « Y’en a pour lesquels on a de la sympathie. On voit qu’ils sont coincés, désespérés. On est la dernière étape avant le rebouteux ou le marabout. Les gens sont en situation de faiblesse, faut les rassurer et surtout ouvrir grand les oreilles et peu la bouche ». 60% des clients sont des gens assez blindés, parfois des stars mais on n’en saura pas plus. Tout excité, il raconte qu’il a mis en place un réseau de filature en Afrique « dans un pays francophone, pas très touristique et exportateur de mangues » et une affaire en Tunisie. Le boulot n’a pas de frontière.

13h30 : Non, on ne retourne pas au bureau. On va boire un petit café, histoire de digérer. Installés en terrasse, on parle affaires cocasses : « Une fois je suivais une femme dans une affaire d’adultère. Et elle m’a repéré ! Elle m’a fait coucou de loin. Et puis son mari m’a appelé pour me dire de déguerpir, elle avait une hache dans sa voiture ». Pour lui la clef du métier, c’est d’être observateur. Là, petite pause dans la conversation, c’est que le Fab vient justement de voir quelque chose d’intéressant : « Oh dis donc! Eh les collants blancs là-bas! Je peux comprendre que ça plaise à certains gars, ça fait infirmière. Et celle-là avec son short ! Je me demande pourquoi les filles sont plus belles dans les beaux quartiers... ». D’ailleurs, mes « chaussures de garçon », il aime pas trop. Et puis il se souvient de cette affaire où il est tombé sur un fou sans le savoir. « Un type chic, bien sous tout rapport, il voulait que je retrouve sa copine qui avait disparu depuis plusieurs jours. Mais lors de la filoche, t’as un truc qui cloche. La fille se retourne tout le temps, regarde partout comme si elle avait peur d’être suivie ». Il la perd dans le métro et est convoqué un peu plus tard au poste. Là les flics lui annoncent que son client a foutu quatre coups de couteau à sa copine et qu’il a fait de la prison pour avoir tenté la même chose avec sa première femme... Allez, on se rentre. Fabien a rendez-vous avec un client pour une affaire d’adultère en cours.

14h10 : Le client attend dans le hall. Malgré ma couverture pourtant crédible d’assistante, il refuse que je reste pour l’entretien. 45 minutes plus tard, il sort. Fabien me raconte : « Vous avez vu le temps que ça a pris ! Comme il dit ne pas avoir reçu les photos que je lui ai envoyées de sa femme avec son amant, il veut que je reprenne l’affaire du début. Et en plus, il s’est fait avoir : il est en instance de divorce et son avocat a reçu des photos de lui avec sa maîtresse ! Sa femme le faisait suivre aussi !».

15h : On embarque dans la Ford pour une petite filature. Je suis en émoi. Enfin du terrain ! Sa cliente est une femme qui a pris comme associé dans son entreprise son amant. Mais le type s’est barré il y a quelques semaines sans laisser d’adresse. Elle veut savoir où il habite en ce moment. Fabien a découvert qu’il avait deux autres copines, sûrement une famille. On part pour la proche banlieue et on planque dans la cours de l’hôpital en face de l’un de ses appartements. On attend qu’il arrive et ensuite on le suivra pour essayer de le « loger », trouver son adresse principale. Seulement ça ne se passe pas comme prévu, et aux dires du privé c’est souvent le cas. Car après une heure, deux heures de planque, le type ne s’est toujours pas pointé. L’occasion de reparler du métier : « On a le droit à rien dans ce boulot. Dans certains pays, les détectives peuvent consulter les fichiers auprès de la police en expliquant leur affaire. Ici on ne peut pas. Il faudrait qu’on ait un champ d’action plus large, dans un cadre strict bien sûr, pour avoir accès à certaines informations pour nos enquêtes ». La plupart du temps, les gens acceptent de parler. Concierges, voisins... mais dans les quartiers riches, on se méfie plus des questions.
Pour passer le temps, Fabien discute avec ses collègues des heures au téléphone « Alors ma queue comment ça va ? T’es en filoche ? ».On se raconte les potins, on se refile les tuyaux, on critique d’autres détectives. « Lui il travaille comme une chèvre », « un jour il a chié dans un sac plastique qu’il a laissé dans la voiture, quel con ! ». Et les filles alors ? Y’en a beaucoup dans le métier ? « Non pas vraiment. J’en connaissais une, super pro, coriace. Jamais tu ne l’aurais soupçonnée, elle ressemblait à ta grand-mère. Le problème c’est qu’on se fait repérer plus rapidement quand on est une nana. Une fille qui reste debout dans la rue à attendre, ça se remarque. Au bout d’un quart d’heure, y’a un mec qui va venir l’emmerder. On va la prendre pour une prostituée.»
A un moment, on a bien cru que notre type arrivait mais fausse alerte. Au pied de la banquette arrière, Fabien cache son appareil photo digne d’un paparazzi, pour le dégainer discrètement et rapidement. Les jumelles et le talkie-walkie, en cas de filature à deux, sont bien rangés dans la portière. Fabien a aussi une autre voiture, plus petite au moteur un peu trafiqué pour aller vite et puis un trois roues qu’il utilise pour certaines filatures.
 
19h : Le gus ne s’est pas pointé. On remballe. Avant, Fabien rejoignait les autres fileurs pour un petit gueuleton, une tournée des bars et puis boîte de nuit - « faut décompresser dans ce métier » explique-t-il - mais pas ce soir.


Ozal Emier // Illustration: Lufoon. Alex Raymond.