« Chaque nuit a commencé par une nuit. J'ai débuté au Bois de Vincennes, un peu plus tard je suis arrivé à Pigalle. C'était très difficile de trouver une place, il y avait des prostituées que dans la rue Houdon et c'était la bagarre pour se placer. Il m'a donc fallu du temps pour m'installer dans le quartier. Depuis le début de l'année 1975, je suis dans la même rue. J'habite également dans le quartier, à deux pas du carrefour où je travaille. Au début, dans le quartier, on était beaucoup à travailler, aujourd'hui on est même pas cinq. La mairie en a viré plus d'un et la maladie en a emporté beaucoup. A l'époque, les gens ne faisaient pas attention. Ils ne mettaient pas de capotes, et puis il y avait beaucoup de came. A Pigalle avant, dans la journée, il y avait une cinquantaine de personnes qui travaillaient. Maintenant dans tout Pigalle, on n'est plus que neuf, entre le jour et la nuit. Il y a en beaucoup qui travaillent chez eux, par téléphone, et qui sont jamais allés dans la rue. Par contre au Bois ça marche fort, on dit que chaque arbre a son travesti. 

Chaque nuit, ce dont je me méfie le plus ce sont les petits voyous qui traînent par là et qui m'insultent, qui passent et qui ne comprennent pas. Ils savent pas où ils en sont dans leur tête. Ils me sortent des paroles dures, qui sont bizarrement souvent en rapport avec la religion. A Pigalle, je me sens plus en sécurité qu'au Bois. Là-bas, ils se font souvent attaqués. Mais c'est pas la police qui me fait me sentir en sécurité car eux, quand on les appelle, ils viennent jamais. La sécurité, je la ressens seulement quand je travaille chez moi, dans mon appart. Si j'ai un problème, je crie et le client file en courant car il sait qu'il y a du monde dans l'immeuble.


Chaque nuit, ou en tout cas très souvent, on me demande des trucs impossibles. Des clients viennent uniquement pour se faire fouetter, sodomiser ou ficeler. J'ai tout vu, on m'a tout demandé : les branler avec les pieds, jouir dans leurs oreilles, dans leur bouche. Je crois avoir tout vu, du moins toutes les sortes de cochonneries qu'on peut faire dans ce métier. Chaque nuit, je vois tout le monde défiler, du bourgeois au prolétaire, du jeune au vieux. Beaucoup de jeunes d'ailleurs. A partir de 20 ans, le travesti devient pour eux quelque chose de plus excentrique qu'une femme. S'ils reviennent ? Je dirais juste que j'ai certains clients qui viennent depuis 25 ans.

Chaque nuit, avec le voisinage, cela se passe plus ou moins bien. Quand les voisins passent devant moi, ils me disent bonjour avec des grands sourires, mais 200 mètres plus loin, ils me connaissent plus. Ca dépend des gens et des mentalités.


Chaque nuit, je me dis que je vais bientôt avoir 60 ans. Je fais partie des murs ici. Pigalle c'est mon quartier. C'est ma vie.»



Propos recueillis par Antoine Dallais // Photos: Véro Dubois.