Tout ça, c’est la faute de Flavor Flav. En 1994, alors que Public Enemy continuait à connaître un succès substantiel, des addictions en tous genres (crack, héroïne) ont fait dérailler le plus célèbre faire-valoir de l’histoire du rap. Sentant venir le pire, Chuck D mit le groupe en jachère pendant quatre ans, le temps que son acolyte se calme. Il se passa alors quelque chose d’intéressant. A leur retour, en 1998, les membres de Public Enemy étaient devenus vieux. Malgré une aura indéniable et un dernier semi-hit (le thème du film He Got Game de Spike Lee), les anciens rebelles sans pause étaient dorénavant des revenants s’aventurant dans un terrain de jeux qui n’était plus le leur. Et les diatribes de Chuck D (qui a toujours été un sacré râleur) étaient perçues différemment. Ce n’était plus les signes d’arrogance d’un connard sûr de son talent, mais juste les bégaiements d’un vieux con. Quelques mois plus tard, Public Enemy quittait Def Jam, le label qu’ils avaient contribué à fonder, dans l’indifférence générale.

Pourtant, ce hiatus n’a finalement pas achevé Public Enemy. Dix ans plus tard, ils sont toujours là, même là où on ne les attend pas : Flavor Flav joue dans des sitcoms et rappe avec le 113 (We Be Hot) ; Chuck D fait des pubs pour une marque de fringues (Mecca USA) ; Beni Benassi remixe Bring The Noise; et le groupe décline son logo partout, même sur des comic books à son effigie. On peut critiquer la démarche mais l’acharnement du groupe à durer force le respect. Public Enemy, pionnier dans bien des domaines (Chuck D fut le premier rappeur à investir massivement Internet) continue à ouvrir la voie pour ceux qui suivent.
Phonte et Big Pooh, les rappeurs du groupe underground culte Little Brother, ne voient pas les choses autrement : “Je n’ai pas regardé la dernière sitcom de Flavor Flav et je n’ai pas envie. Mais tant mieux s’il récupère l’argent des producteurs de séries, il le mérite. Et dans le hip hop, on n’a pas de pensions, pas de fonds de retraite ! Alors, on fait quoi quand on commence à vieillir, hein ?”
Il faut bien avouer que parmi les anciens collègues de bureau de Public Enemy dans les années 80, le bilan n’est pas fameux : Run-DMC s’est séparé après la mort de Jam Master Jay et LL Cool J attire plus l’attention pour son usage irraisonné du botox que pour ses disques. A l’Ouest, même Ice Cube s’est fait virer de chez EMI en 2005 car les responsables du label estimaient que “50 Cent lui avait volé son créneau”. Un an plus tard, il récupérait pourtant un disque d’or (500 000 ventes) pour l’album Laugh Now Cry Later, sorti sur son propre label. Les responsables du label ont dû se rendre à l’évidence : il doit bien y avoir une place pour les vieux dans ce business.

Public Enemy dans les 80's
 
D’ailleurs, en 2010, deux des plus gros vendeurs de disques de 2009/2010 s’appellent Eminem et Jay-Z. Quatre-vingt ans à eux deux, ils ont sorti leur premier album il y a quinze ans et viennent d’achever une tournée commune, dores et déjà qualifiée de légendaire. Pourtant, même pour eux, la question se pose un peu plus chaque année. Jay-Z aborde le sujet avec philosophie : “C’est un vrai défi de vieillir dans le rap. Je veux dire, LL Cool J a continué à avoir du succès pendant longtemps mais il n’était pas ‘hot’. Moi, je continue à être en concurrence directe avec des artistes comme Lil’Wayne. Ce que je fais n’a jamais été fait auparavant et j’arrive dans une contrée où l’oxygène se raréfie !”. Bien entendu, les choses seront sûrement moins difficiles pour la génération actuelle. Jay-Z, déjà milliardaire, et Eminem auront sûrement une fin de carrière assez paisible et on peut d’emblée prédire à Lil’Wayne une carrière de crooner en 2045 dans des galas quotidiens qui feront salle comble à Las Vegas.

En attendant, les choses sont plus étranges pour Public Enemy. Certes, le groupe peut compter sur les conférences, les festivals nostalgiques et le merchandising. Mais ce n’est rien comparé à l’impact récent de Flavor Flav sur le mainstream. Le rappeur a fait sensation dans toute une série de reality-shows improbables qui ont quelque peu terni l’image du groupe : on le voyait peloter Bridget Nielsen ou départager des gratteuses qui faisaient semblant de vouloir coucher avec lui (le show Flavor Of Love). Les gardiens du temple hip hop ont d’ailleurs dû halluciner en lisant cette déclaration d’un Chuck D très philosophe : “Plutôt que de savoir Flav cracké jusqu’aux os, je préfère le voir ‘clean’ dans un reality-show. D’ailleurs, il y a quelques années, c’est moi qui lui avais conseillé d’aller chercher du boulot à Hollywood !” Et ce, quitte à entretenir certains clichés que P.E. dénonçait dans Burn Hollywood Burn. Mais au final, ces quelques errements ne rendent que plus puissant l’héritage du groupe. Ce qui fera sûrement passer Public Enemy à la postérité, c’est d’avoir porté en son sein dès le début le poison qu’ils dénonçait dans ses morceaux : un Noir matérialiste, quasi-inculte, dont la vie se résume à la trilogie “party, drugs & bullshit”. Loin d’un groupe “platement” conscient, P-E semble nous dire depuis 1987 la même chose : les gars, ceci est aussi de l’entertainment. Et on sait tous qu’un vrai showman est destiné à mourir sur scène.

La preuve avec cette description d’un concert récent du groupe par un journaliste de Village Voice : “Chuck D m’énerve depuis des années et Flavor Flav est sûrement la plus grande honte récente du hip hop mais… PUTAIN, ces mecs-là savent mener un show”. Et justement, si Public Enemy est encore un vrai moment de live en 2010, c’est paradoxalement à l’ancien cracké Flavor Flav qu’il le doit. Alors que Chuck D manque sévèrement de souffle, Flavor Flav saute sur les enceintes, fait des roulés-boulés sur scène ou se jette dans la foule avec 20 kilos de bijoux sur lui. Le plus beau, c’est quand il entame Harder Than You Think, extrait de leur album de 2006 et qui reprend l’intro de Public Enemy #1. Avec 25 ans de plus, il déclame les mêmes mots à la perfection et donne le coup d'envoi d’un morceau qui sonne comme la marche triomphale de Public Enemy vers le Panthéon. Quand ils font ce titre, peu importe la taille de la salle dans laquelle ils jouent. Si on ferme les yeux, on peut imaginer le groupe en plein rappel sur la scène qui leur revient de droit : celle du Madison Square Garden.
 
 
Yacine Badday // Photos: DR.