«Les mixtapes sont incroyables parce qu’elles proviennent directement du cœur de nos frères. C’est la musique qui les émeut vraiment, pas le fruit d’un calcul. C’est spécial, et c’est ma façon préférée d’écouter de la musique.» Venant d’un vétéran du hip-hop tel que LL Cool J, ici interviewé par MTV, le propos pourrait paraître daté, tenu par l'un de ces défenseurs d’un supposé âge d’or du hip-hop. Il semble pourtant que le MC au bob Kangol vise juste sur ce coup : ces dernières années, nombre de rappeurs semblent en effet lui donner raison en publiant gratuitement sur le web des mixtapes bourrées d’inédits, de refrains infréquentables, de morceaux qui ne s’encombrent d’aucune joliesse et qui, pourtant, semblent de plus en plus produits avec le soin traditionnellement apporté aux chansons destinées au commerce.

Pensons à Young Thug ou Gucci Mane, qui semblent s’être lancés dans une course à qui produira le plus de projets en une année, à Migos, qui s’est longtemps contenté des mixtapes avant de publier son premier album (assez fidèle à ce que l’on trouvait sur les précédents projets, d’ailleurs) en début d’année, ou encore à Chance The Rapper, dont le Coloring Book a été nommé l’année dernière aux Grammy Awards – une première ! Tous ces projets disent deux choses : qu’il est plus que jamais possible de s’imposer comme un cador du rap sans passer par le filtre des maisons de disques, et que le format mixtape reste systématiquement privilégié lorsqu’il s’agit d’emprunter cette voie alternative.

Culture alternative
Pourtant, comme le rappelle justement Sylvain Bertot dans son dernier livre, Mixtapes, un format musical au cœur du rap (éditions Le Mot et le Reste), la mixtape a toujours été là. Elle a même précédé les premières productions officielles distribuées dans les bacs par Sugarhill Gang ou Grandmaster Flash. «On est alors dans les années 1970 et les grands DJ’s de l’époque enregistrent des mixes sur des cassettes pour les revendre dans la rue, rappelle l’auteur. C’était le cas de Kool Herc, d’Afrika Bambaataa ou de Grandmaster Flash, qui étaient déjà actifs dans ce secteur aux alentours de 1973.» À l’origine, ce ne sont que de simples captations, des retranscriptions sur cassette des ambiances au sein des block parties. Le son est authentique, les mixes rapportent pas mal d’argent aux DJ’s (jusqu’à 2 000 dollars par mois pour Grandmaster Flash) et se vendent majoritairement dans la rue. Voire dans des endroits inattendus : des épiceries, des barbiers et même un magasin de bonbons qui, selon DJ S&S, aurait été le premier à vendre des mixtapes à Harlem.


Mais il y a chez les DJ’s hip-hop, comme chez la plupart des artistes, une ambition évidente et somme toute logique à vouloir toucher toujours plus de gens avec leur produit. Dès les années 1980, le marché des mixtapes va donc se professionnaliser : les DJ’s enregistrent désormais de chez eux, travaillent leurs mixes et procèdent à des collages. Sylvain Bertot : «Au cours des années 1980, la mixtape devient non seulement un commerce en tant que tel, mais aussi un véritable objet, conçu chez soi et plus seulement en live. Les DJ’s ajoutent des scratchs, créent des mash-ups et se servent du support comme d’un moyen de promotion pour les artistes». Alors, forcément, les maisons de disques, toujours à l’affût de nouvelles opportunités et toujours contentes qu’on leur mâche une partie du travail, commencent à s’y intéresser sérieusement. Sylvain Bertot : «Dès les années 1990, la mixtape remplace la démo et les labels y prêtent attention histoire de repérer de nouveaux artistes. Ils vont d’ailleurs s’y mettre eux aussi, plaçant leurs artistes sur diverses mixtapes, que ce soit des morceaux balancés en avant-première ou des MC’s en passe d’être connus. On lâche un ou deux titres au DJ pour qu’il les diffuse».

L’antre de la folie
Avec le temps, on ne compte d’ailleurs plus le nombre de rappeurs ou de DJ’s révélés grâce aux mixtapes : Doo Wop, Joe Budden, The Lox ou Lil Wayne aux États-Unis, mais aussi IAM, Cut Killer et Kaaris en France. Car oui, le format a toujours été très présent en Hexagone, comme le rappelle DJ Goldfingers, à l’origine des mythiques compilations Double Face : «Il n’y avait pas internet à l’époque - le seul moyen d’exister pour un DJ, c’était donc d’avoir une émission de radio, de tourner en club ou de sortir des mixtapes. C’était notre carte de visite, on est tous passés par là, on lâchait même notre numéro de téléphone à l’arrière de la cassette pour être booké, ou autre.» 

Depuis sa voiture, DJ Goldfingers a parfois du mal à se remémorer en détail cette époque, mais la machine à remonter le temps se met lentement en place. Et peu à peu, tout refait surface : «La première mixtape que j’ai eue entre les mains, c’était celle de DJ Clyde. Un pote à lui me l’avait passée et ça m’avait fasciné : il avait tout enregistré en live, sans multipistes et avait fait zéro erreur. Je trouvais ça super fort, j’ai décidé de me lancer et, dès ma deuxième mixtape, je me suis fait repérer par un mec d’Universal qui m’a proposé de réaliser une compilation pour le label.» Ça, c’était en 1997, une époque où les auditeurs découvraient les nouveaux morceaux à travers la mixtape, où les labels envoyaient des vinyles promo aux DJ’s pour faire connaître un morceau un ou deux mois avant sa sortie (c’était le cas, par exemple, de DMX). Depuis, on ne compte plus le nombre de mixtapes figurant au panthéon hip-hop des productions cultes : 50 Cent Is The Future de G-Unit,Trap Or Die de Young Jeezy, 1999 de Joey Bada$$ aux États-Unis, Nique la musique de France de Bots et DJ Cream, Autopsie de Booba ou encore Le cauchemar du rap français de Rohff en France.

Depuis, on ne compte surtout plus le nombre de rappeurs qui, à l’instar de 50 Cent au début des années 2000, tentent de contourner les labels pour imposer leur style et leur nom auprès du grand public. Internet est passé par là : les mixtapes ne sont plus distribuées sur cassettes ou sur CD’s, mais via des fichiers MP3 confectionnés par les rappeurs eux-mêmes, et plus seulement par des DJ’s. À l’écoute d’Hotel Paranoia de Jazz Cartier ou Imperial de Denzel Curry, elles sont mêmes devenus des albums presque officiels, ou du moins des albums de substitutions. Impossible en effet de faire la distinction aujourd’hui entre ces projets dits artisanaux, faits mains, et ceux vendus par les maisons de disques au sein des circuits traditionnels. Sylvain Bertot prend XXX de Danny Brown en exemple : «À bien des égards, c’est un vrai album, mais il a été mis à disposition gratuitement par Fool’s Gold (son label, co-fondé par le célèbre DJ et producteur A-Trak, ndlr), qui l’a d’ailleurs décrit comme une mixtape. C’est dire à quel point il est difficile de distinguer ces deux formats. Pourtant, la différence existe bel et bien : traditionnellement, les mixtapes ont toujours réuni les morceaux les plus hardcores et les plus violents des rappeurs, tandis que les albums sont souvent plus polis. On y trouve une production plus passe-partout, un morceau doux, un refrain R&B pour plaire à tout le monde, etc.».

«Tout se mélange aujourd’hui», acquiesce de son côté DJ Goldfingers. Puis, il tente une explication : «Selon moi, cette profusion de mixtapes s’explique par deux éléments. Premièrement, la facilité avec laquelle il est possible de produire, mixer et mastériser aujourd’hui. Deuxièmement, la volonté des artistes de ne plus être cadenassés par les labels qui mettent parfois plusieurs mois à sortir un album déjà finalisé. Dès lors, le meilleur moyen de les contourner sans avoir de souci, c’est encore de sortir le projet sous la forme de mixtape.» Quant à savoir si les rappeurs, les fans et les DJ’s sont oui ou non nostalgiques de la mixtape (appelée également house tape, radio tape ou street album avec le temps), DJ Goldfingers et Sylvain Bertot répondent que non. Et on les rejoint sur ce point : grâce à Internet et aux nouvelles technologies, elle est simplement plus accessible et démocratique, permettant notamment aux rappeurs ou aux DJ’s de toucher au-delà des fans hardcores qui, à l’époque, claquaient leur thune pour aller récupérer les dernières sorties à Harlem. Désormais, il suffit d’aller faire un tour sur DatPiff.com ou hauteculture.com, effectuer un ou deux clics, et tout le paysage, toutes les tendances et toutes les déclinaisons du rap américain et français apparaissent plus clairement, tel un espace créatif infini que les rappeurs prennent plaisir à explorer. Voire à exploser.