"Je suis un amoureux du hip-hop et du Liban". C'est de cette façon qu'aime se présenter Salim Saab. Un international du rap aux cheveux noirs, souvent recouverts de son bob fétiche, à la voix rocailleuse mais décontractée. Ce Franco-Libanais a les deux pieds dans le hip-hop. Il partage sa vie entre ses projets de rap et son travail de journaliste musical, entre Paris et Beyrouth. En ce moment, c'est dans la capitale libanaise qu'il a posé son micro et sa caméra. Dans un café de Hamra, au centre-ville, il sort tout juste d'une interview avec un rockeur syrien pour son émission de culture urbaine arabe sur Radio Monte Carlo Doualiya. Avec son frère qui l'accompagne un peu partout, il est surtout au pays pour présenter son film. Un documentaire de 55 minutes de "vrai hip-hop" comme il aime à le dire. Il va de salles en instituts pour montrer au public une culture encore peu connue au pays du Cèdre.

"La culture la plus puissante"
Beyrouth Street est un film indépendant qui veut parler de tous les aspects de la culture urbaine dans la capitale libanaise. Beaucoup de rap - on n'oublie pas d'où l'on vient - mais aussi du graff, du beatboxing ou du breakdance. Il va même jusqu'à parler de streetwear. Celui qui se fait aussi appeler “Royal S” a voulu présenter Beyrouth sous un nouvel aspect : celui de l'initiative, de la jeunesse et de la créativité. "Cela fait bientôt 20 ans qu'il-y-a du hip-hop au Liban et personne n'en a parlé sur un format vidéo", précise-t-il. Une bonne raison pour se lancer dans une aventure d'un an, caméra au poignet, à la rencontre des acteurs de la scène artistique urbaine au Liban.


Pas question de parler de surpopulation, d'embouteillages, de pollution ou autres sujets qui font mal au crâne à force de les entendre. Sa démarche est justement de mettre sous les projecteurs ceux qui traitent ces sujets par le mic, le beat ou la bombe. "Le hip-hop est la plus puissante des cultures artistiques de ces 40 dernières années", déclare le rappeur-journaleux d'un air plus qu'assuré. Soudain, il se penche en avant et balance que dans le monde arabe, cette culture a réussi là où les chefs d'État ont échoué : "rassembler tous les pays arabes". "Il y a du hip-hop partout, continue-t-il, ça a commencé aux États-Unis, et maintenant il y a du rap en Iran. J'ai même des copines qui graffent en Arabie Saoudite !".

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Du côté du rap, deux écoles se distinguent. L’ego-trip et les sons dits légers, et l’école qui veut dénoncer. “Un peu comme partout”, fait remarquer Salim. Pour lui, le rap contestataire libanais a quelque chose de spécial : “on est face à des types qui ont connu des drames, des bombardements, ils sont en position de dénoncer”. “Royal S” a d’ailleurs fait le plus gros buzz de sa carrière avec son titre Fuck Captain America, dénonçant la politique de George Bush pendant l’invasion de l’Irak par les Américains.

Les rois du système D
Si dans son émission sur Radio Monte Carlo, Salim couvre tout le monde arabe, "de la Mauritanie au Qatar", son documentaire se concentre sur Beyrouth. Un hip-hop bien à l'ancienne qui a su garder son authenticité. Il explique que ce n'est pas forcément un choix mais que "parfois, ce n'est pas plus mal". La scène hip-hop à Beyrouth, c'est un peu le retour au tout-underground. Concerts de rap quasi-improvisés où tout le monde est entassé dans un bar, impros rap - beatbox en pleine rue et des graffeurs qui retapent des vieux bâtiments criblés de balles. "Il suffit d'aller faire un tour à Radio Beirut un mercredi soir pour comprendre", sourit-il. Les soirées open mic de ce bar populaire du quartier de Mar Mikhael sont un passage obligé pour les amateurs de hip-hop dans la capitale. Une fois par semaine, les responsables laissent se frotter qui s'y sent au micro devant un public beyrouthin bouillant.

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Il n'y a pas encore assez d'espaces d'expression, mais quelques spots agissent comme des bulles d'air où tous les acteurs de la culture urbaine se croisent. "L'autre soir à Radio Beirut, je prenais le mic pour lâcher mon diez et bam !, plus d'électricité (chose courante à Beyrouth, ndlr) donc mon pote Double A a commencé un beat avec sa bouche, et j'ai continué à rapper comme si de rien n'était, il y avait même encore plus d'ambiance !" Le système D, c'est la marque de fabrique de Beyrouth, alors c'est d'autant plus vrai pour le hip-hop. Pour parler du rap, rare sont les artistes qui passent des contrats avec des labels. La plupart sortent des projets indépendants et le produit final n'est disponible qu'en numérique. Et ce n'est pas le film de Salim qui va échapper à la règle. Salim est très fier de pouvoir dire qu'il a réalisé son documentaire en totale indépendance. Un partenariat avec l'Institut Français du Liban et avec l'Office du Tourisme libanais en France, et khalass ("ça suffit", en arabe). Pour le matériel, un réflex Canon, deux objectifs et quelques lumières... Amusé, il ajoute que ces conditions lui rappellent ses débuts dans "l'industrie" du rap lorsqu'il vendait ses disques gravés à la sortie des concerts, en France cette fois-ci. "Je me souviens que mes meilleures ventes, c'était pendant un concert de NTM à Montpellier en 2008, rigole-t-il. Je les remercie - ce furent mes plus gros bénéfices !".

Trop underground ?
Ce qui différencie le hip-hop libanais des autres, c'est sûrement sa cohérence avec son héritage culturel. Une scène de Beyrouth Street l'illustre bien, lorsque Lipos, du groupe Jnood Beirut, crée un sample sur la base d'un classique de Fairuz (l'une des plus grandes icônes de la chanson populaire dans le monde arabe, ndlr). "Il ne faut pas croire que c'est cliché de garder notre côté oriental, ça fait vraiment partie de notre culture, insiste l'expert du hip-hop arabe. Ma mère, même pendant les bombardements, mettait du Fairuz à la radio."

Avec ses buildings, ses bâtiments constellés d'impacts de tirs et ses rues animées, Beyrouth semble être la ville parfaite pour le développement d'une riche culture urbaine. Mais longtemps, le hip-hop était considéré comme un style alternatif au Liban. Perplexe face au qualificatif d'underground, Salim en retire quand même quelques points positifs. "Vu que le rap commercial n'existe presque pas ici, l'aspect mercantile ne rentre pas en jeu et les artistes n'ont pas besoin d'aller chercher un autre public", appuie-t-il. La scène rap à Beyrouth entend donc garder une grosse part d'authenticité. "Les rappeurs font ce qu'ils ont envie de faire et pas ce qu'un producteur de radio a envie d'entendre." Le côté moins fun, c'est que les artistes peuvent plus facilement se décourager et arrêter leur activité. "Il faut bien manger", soupire Royal S. Même lorsqu’ils continuent partiellement leurs activités, la qualité artistique va être impactée. Pour Salim, faire des jobs alimentaires fait perdre l'inspiration - "et je dis ça parce que je suis rappeur, je connais". Mais pour lui, l'étape underground est obligatoire pour passer à la suivante : plus de reconnaissance, et des structures appropriées.

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Si le hip-hop est encore peu connu au Liban, une partie de la population commence à l'accepter et à le considérer comme un art. C'est surtout vrai pour le graffiti. Les gens reçoivent souvent très bien le fait que certains viennent mettre de la couleur dans leur quartier, parfois au look délabré. "Dans le documentaire, on voit que les habitants sont contents de voir leur quartier changer, explique Salim, même la police est OK avec ça." C'est certainement la meilleure vitrine de la culture urbaine beyrouthine. Pour admirer les meilleurs graffs et calligraffitis (mélanges entre calligraphie arabe et street-art), il ne faut plus seulement aller dans les quartiers prisés des touristes, où ils sont nombreux ; les graffeurs ont aujourd'hui des ambitions plus grandes. Un véritable chantier de street-art a vu le jour il y a à peine un mois. Le projet Ouzville consiste à changer le paysage urbain d’un quartier populaire du sud-ouest de Beyrouth par le graffiti. Plusieurs graffeurs se sont joints au projet et aident les habitants à repeindre une bonne partie des murs du quartier et à changer son image.

En attendant des jours meilleurs, le hip-hop continue de faire vibrer les initiés au Liban. Quant à lui, Beyrouth Street tente de faire connaître la culture urbaine beyrouthine par-delà les frontières, mais surtout dans le pays. "Beaucoup de Libanais m'ont remercié car ils ne savaient pas qu'il y avait du hip-hop ici", précise le réalisateur, avant de conclure : "je vois Beyrouth comme un gros bâtiment criblé de balles mais recouvert de graffitis, de couleurs et de joie. À l'intérieur, c'est un peu l'anarchie, mais il y a toujours des gens qui font la fête et qui restent fiers."

++ Beyrouth Street, film de Salim Saab, sera diffusé le 10 juillet au Festival du Film Franco-Arabe d'Amman (Jordanie), et à Paris en septembre.