Il y a quelques jours, le 14 juillet 2017, une organisation dénommée Brigade Antisexiste ainsi qu’un collectif de seize associations dont Osez le Féminisme, le Planning Familial de Paris, les FEMEN, Les Chiennes de Garde, Le Mouvement du Nid ou encore Georgette Sand, pour ne citer que les plus connues, ont lancé une pétition sur Change.org :  «Pour une interdiction de l'exposition de magazines pornographiques dans l'espace public». Elles exigent «l'interdiction de l'exposition de couvertures de magazines pornographiques sur la devanture des kiosques à journaux». Choquées, donc, par les photos de bimbos en string en unes des magazines adultes,  elles proposent tout simplement de les interdire. Pour lutter contre le sexisme supposé de ces revues, elles ont une méthode simple : la censure. La pétition est accompagnée du hashtag #StopPornoParis.

pétition
J’ai beau avoir plusieurs amies au sein des associations féministes que je viens de mentionner, je ne suis pas toujours d’accord avec toutes les actions qu’elles mènent. Je m’étais notamment vivement opposée, dans mon essai Sexpowerment, à la loi de la pénalisation des clients, soutenue par beaucoup d’entre elles. Et ce n’est pas grave, de ne pas être d’accord. Il y a des féminismes, il y a des désaccords. Mais je pensais jusqu’ici que, quels que soient nos différents, il y avait une chose qu’on défendait toutes : la liberté d’expression. Cette pétition me désespère, et ceci à plein de niveaux : juridique, historique, et politique. Sachant qu’il n’y a pas en France d’association de féminisme pro-sexe qui pourrait leur répondre, j’ouvre donc le débat. En commençant par une question fondamentale : «Non…mais… c’est quoi ce bordel, ça va pas bien la tête ?» !

Revenons sur le premier argument des signataires : l’exposition de ces couvertures serait «prohibée par la loi». Elles citent l’article 227-24 du Code Pénal : «Le fait soit de fabriquer, de transporter, de diffuser par quelque moyen que ce soit et quel qu'en soit le support un message à caractère violent, incitant au terrorisme, pornographique ou de nature à porter gravement atteinte à la dignité humaine ou à inciter des mineurs à se livrer à des jeux les mettant physiquement en danger, soit de faire commerce d'un tel message, est puni de trois ans d'emprisonnement et de 75 000 euros d'amende lorsque ce message est susceptible d'être vu ou perçu par un mineur».

C’est important de rappeler la loi. En effet le Code Pénal interdit la vente de revues pornos aux mineurs. Les kiosquiers ont l’interdiction de le faire, les revues doivent être mises hors de portée d’eux (en hauteur, donc), et elles doivent être vendues sous blister. Un kiosquier qui vend un Hot Vidéo à un ado est comme un barman qui vend une vodka à un mineur : il est susceptible d’être puni par la loi. Certes, dans les kiosques comme dans les bars, on ne demande pas systématiquement la carte d’identité. Personnellement je n’ai jamais, à 16 ans, acheté de Hot Vidéo, mais par contre j’ai enchaîné les demis-pêche en terrasse. Il y a, j’imagine, la même permission dans les kiosques.  

Mais ici, les associations féministes n’accusent pas les kiosquiers de vendre du X à des gamins. Elles demandent plutôt à JCDecaux, à la Mairie de Paris et à l’État, via notamment la secrétaire d’Etat Marlène Schiappa, d’interdire l’exposition de ces revues. Elles s’appuient pour cela sur l’article 227-24. C’est un article assez connu quand on s’intéresse à l’histoire de liberté d’expression, car c’est, depuis le nouveau Code Pénal de 1994, l’arme fatale des associations. Sauf que d’habitude, ce sont des organisations intégristes catholiques et ou proches du Front National qui le brandissent. Depuis 20 ans, celles-ci prennent leur pied à défendre les valeurs chrétiennes contre celles de l’obscène. On peut ainsi citer Promouvoir, qui a comme dada le cinéma, et s’est attaqué à Antichrist, Love, La Vie d’Adèle, ou encore Sausage Party, pour «protéger les mineurs, à travers la promotion des valeurs judéo-chrétiennes». D’autres, comme la Mouette, préfèrent, elles, faire interdire des expos d’Art contemporain, comme celle de Présumés Innocents, en 2000. L’association Civitas, en 2014, s’est, elle, attaquée au film Tomboy, de Céline Sciamma, et a cherché à s’opposer à sa diffusion sur Arte. Sur le fondement de ce même article 227-24 du Code Pénal.
83fff18a5f84eb24-600x400Et la presse pornographique alors ? Comme le constate dans son blog l'historien de l'art Thierry Savatier, «les groupes de pression minoritaires s’en donnent toujours à cœur joie dans leur volonté de censurer et leur hystérie à voir de la pornographie partout. Partout… ou presque : acharnés contre les créateurs et les organisateurs d’expositions, on ne les voit guère s’attaquer à la puissante industrie pornographique – comme si les limites de leur morale se confondaient avec celles de leur courage».

Les associations féministes auraient-elles, elles, ce courage ? Oui et non. Car elles ne veulent pas porter plainte contre ces revues (ça doit être trop chiant, les procès). Elles demandent juste aux autorités qu’elles disparaissent de notre champ de vision. Pouf pouf, baguette magique. Du cul, OK, mais caché. «Les couvertures des magazines pornographiques affichées sur les façades des kiosques, écrivent-elles, sont souvent mises en hauteur pour échapper à la vue des adolescents et des plus jeunes enfants. Malgré ce subterfuge, elles restent dans leur champ de vision et sont donc susceptibles d'influencer leur image des femmes, conformément aux représentations dégradantes que véhiculent ces magazines». Alors : un, ce n’est pas un «subterfuge» machiavélique, hein, c’est la loi. Et deux : sur cette question, il ne faut pas forcément sortir le Code Pénal, mais bien rappeler la réglementation en matière d'affichage publicitaire de couvertures de magazines à caractère pornographique. Désolée pour le côté «cours de droit sur la liberté de presse» des lignes qui suivent, mais vu que les pétitionnaires s’interrogent sur la «légalité» de l’affichage, je suis sympa, j’ai ressorti mes polycop’. Sorry pour le womansplaining.

Donc : la loi du 29 juillet 1881, en son article 1er, pose le principe de la liberté de la presse. Aucune restriction générale et absolue ne peut être apportée à ce principe de nature constitutionnelle. Cependant, des dérogations existent afin de prévenir des troubles à l'ordre public. Ainsi, sur la base de l'article L. 2212-2 du code général des collectivités territoriales, le maire dispose de la possibilité d'interdire par décision motivée au regard des circonstances locales l'affichage sur sa commune d'images et de textes qui présenteraient un risque sérieux et grave de trouble à l'ordre public. C’est pourquoi la Brigade Antisexiste et les associations féministes en appellent à la maire de Paris. Mais bizarrement pas aux autres maires de France, comme si les provinciaux n’avaient pas de bureaux de presse…

Autre dérogation possible : celle du ministre de l’Intérieur, en application de l'article 14 de la loi du 16 juillet 1949. Celui-ci peut prononcer des interdictions relatives à la diffusion de revues qui présentent un danger pour les personnes. Il peut interdire la vente, l’exposition ou la publicité des revues. Quand ces mesures sont prises, elles le sont en conformité avec les avis prononcés par la commission de surveillance des publications destinées à l'enfance et à l'adolescence présidée par un conseiller d'État et composée paritairement de représentants des pouvoirs publics (du ministère de la Culture, de la Justice, de l'Intérieur, de l'Éducation Nationale, de la Jeunesse et des Sports...), de professionnels de l'édition, de l'enseignement, d'associations familiales, de parlementaires et de magistrats.

C’est cette même commission qui surveille les contenus et les couvertures de tous les Newlook, Dorcel, Chobix, Hot Vidéo, JTC Magazine, etc. Soit dit entre nous, ces personnes ont un boulot plutôt chouette. Elles font le tri. Elles ne laissent pas passer les organes génitaux en couverture, par exemple. Pas de chatte ni de bite visible. Mais les seins ou les torses nus, oui. Pas de représentations d’actes sexuels. Mais deux meufs sur-huilées qui lèchent une glace avec un air lascif, oui.
dorcel mag

Donc pour faire interdire l’affichage de ces mags, si Anne Hidalgo ne veut pas s’y coller, il faudrait que ce soit Gérard Collomb qui réagisse. Sauf qu’il n’a peut-être pas méga-envie d’être associé à ces prédécesseurs-censeurs… Le cas le plus connu de censure contemporaine étatique est bien sûr celui d’Hara-Kiri, dont le numéro n°94, daté du lundi 16 novembre 1970 avait été «interdit à l'exposition et à la vente aux mineurs». La célébrissime couverture de l'hebdomadaire titrait : «Bal tragique à Colombey – 1 mort», à la suite du décès du général de Gaulle. Une semaine plus tard, l’équipe du journal créait Charlie Hebdo, en s’auto-nommant «Le journal qui profite du malheur des autres». Huhu. En 1987, il y a une nouvelle vague de censure qui cette fois-ci vise le X, lorsque Charles Pasqua, ministre de l'Intérieur, tente d'interdire Photos, l'Écho des Savanes et Gai Pied Hebdo. À l'époque, une large campagne médiatique couvre de ridicule le ministre et les titres survivent. Depuis, les ministres de l’Intérieur interdisent ponctuellement des titres. Deux à cinq par an en moyenne. Il s’agit notamment ceux qui mettent en scène des sévices. Pas besoin d’interdire à outrance : les éditeurs de presse pratiquent l’auto-censure. Ils ne créent pas de journaux trop «hard», car le risque de se faire interdire et donc de perdre l’argent investi dans la fabrication du journal est trop important. 

Pourquoi fais-je ce rappel historique et juridique ? Pour constater avec dépit que les demandes de censure étaient, jusqu’à maintenant, principalement issues ou bien d’organisations cathos intégristes de droite, ou bien de ministres peu friands de libertés. Et donc ça fait tout bizarre de voir des organisations a priori progressistes en appeler à cette même censure.

Deuxième chose qui me rend toute chose : les seize associations s’attaquent aux kiosques. Youhou, les gens ! La presse écrite est en train de crever. Internet et la presse gratuite ont fait disparaître des dizaines de titres, des milliers de lecteurs ont déserté leur bureau de presse et les kiosques à Paris ferment les uns après les autres. Vous voulez lutter contre les supports qui, je vous cite, «véhiculent sciemment et publiquement des stéréotypes sexistes, les réduisant au rang de simples objets sexuels» ? Eh bien prenez-vous en aux multinationales comme YouPorn et X-Hamster ! Des entreprises milliardaires, qui publient gratuitement du contenu volé, des vidéos ultra-hard, et ceci sans contrôle d’âge. Là y’a du boulot, je vous l’assure, pour faire en sorte que des gamins et gamines de onze ans ne soient pas exposés à des images de quadruples pénétrations anales - images qui sont absentes, elles, des magazines X français, grâce à la réglementation sur la presse. Il vous en faudra de l’énergie pour que les pires tags sexistes à base #analsluts et de #chiennes soient modérés. En comparaison, le magazine Chobix de juin 2017, qui titre «La secrétaire de mon père, elle fait tourner toutes les têtes !», est très choupinou. Après, je vous l’accorde, le combat pour la régulation de ce porno en streaming n’est pas un travail facile. Ovidie l’a très intelligemment démontré dans son documentaire Pornocratie : ces entreprises, basées dans les paradis fiscaux, sont ultra-opaques. Ce sera compliqué de réglementer mondialement l’accès à ces contenus. Ça risque de prendre des années. Personne ne pourra publier «Victoire !» sur les réseaux sociaux après un mois de pétition sur Change.org. Mais il est là, l’enjeu, dans la protection des mineurs vis-à-vis de la pornographie, et dans la lutte contre les stéréotypes de genre dans la sexualité. Pas dans l’interdiction d’affichage d’une dizaine de titres pornos qui montrent juste (oui oui, j’insiste sur le «juste») des meufs trop maquillées et trop cambrées, et ce au sein d’un secteur - la presse écrite - totalement moribond. Vous vous attaquez, chères associations, à un vieux chihuahua plein de puces accroché à un réverbère, alors que juste à côté, y’a des pitbulls qui se baladent sans laisses.

pornocratiePornocratie, documentaire d’Ovidie, Canal +, 2017

Un vieux chihuaha que plus grand monde ne caresse, d’ailleurs, car avec le porno gratuit sur Internet, la presse X meurt tout doucement. Un jour, discutant avec mon kiosquier à Ménilmontant, et étonnée du fait que Newlook - le magazine préféré de mes potes quand j’avais 15 ans - existe encore, je lui demande qui lit encore ces mags. «Des vieux, et des pauvres», me répond-il. «Soit des mecs un peu âgés qui se sont toujours masturbés sur ces supports, soit des plus jeunes, mais qui n’ont pas internet». Il me raconte que ces jeunes adultes - majeurs - du quartier n’ont pas d’appart à eux, et quand il y a un ordi, c’est un ordi familial, dans le salon. Ils ont un téléphone, mais sans crédit web. Ils vont dans les Taxiphones regarder Facebook, mais c’est bien sûr impossible de s’y masturber. Bref, il m’explique en quelques minutes la fracture numérique pornographique. Ces gars-là n’en ont un peu rien à carrer de Newlook. Ils l’achètent par dépit. À défaut d’avoir un studio, un ordi, un smartphone nouvelle génération et un abonnement illimité, comme les Parisiens privilégiés. C’est la branlette du pauvre.

Alors on peut me rétorquer que peu importe le lectorat réel de ces magazines, ce qui est grave, ce serait que les ados qui voient ses images soient, selon la pétition, «amenés à avoir une première approche faussée du corps des femmes mais également du comportement à adopter avec elles en société, ne les considérant pas comme leurs égales mais comme un jouet servant uniquement à combler des pulsions». Je suis d’accord avec les signataires. Les filles aux faux nichons et en string que je vois sur les couv’ de la presse X, c’est une vision stéréotypée des femmes. Mais les filles ultra-maigres nourries à la salade verte et au yaourt nature (les jours de fête) que je vois sur les couv’ de la presse féminine, c’est une vision stéréotypée des femmes. Les présentatrices télé qui parlent niaisement de leur «joie d’être maman, la chose la plus important dans la vie», que je vois en couv’ de TéléPoche, c’est une vision stéréotypée des femmes. Les princesses qui portent en collier le PIB du Burundi et n’ont rien fait de leur vie à part être bien nées et s’être mariées à un prince, et que je vois en couv’ de Point de Vue Images du Monde, c’est une vision stéréotypée des femmes. Yep, alerte news ! La société capitaliste véhicule des images stéréotypées et biaisées sur les femmes. Mais pourquoi la photo d’une bimbo en une de Dorcel est-elle une image plus «dégradante» que celles des anorexiques photoshopées, des princesses choucroutées ou des mamans aux sourires forcés? Parce qu’elle est à moitié nue ? C’est dégradant, la nudité ? Et Florent Manaudou, quand il pose avec ses abdos d’acier, en slip, en couv’ de Têtu, en octobre 2014, il est dégradé ? On voit la moitié de son pubis, tout de même. D’ailleurs à ce propos, d’autres questions me viennent : la presse porno gay, vous voulez aussi la censurer ? Et les magazines X de couples, de type Union, ou Wyylde, ils font partie du lot ? Et si un magazine porno queer voit le jour, que faites-vous ? Et les titres qui mettent en une des dessins de filles dénudées (même si c’est rare, le dessin de presse étant une espèce en voie de disparition), vous voulez aussi les mettre au ban, pour cause de sexisme ? Le dessin, par Wolinski, d’une femme qui montre ses fesses, c’est de l’Art ou du cochon ? Qui décide de ce qui est sexiste ou pas ? Qui sont les juges de votre tribunal ? Vous voyez comment votre pétition peut se retourner contre nos libertés ?

Évidemment je constate, moi aussi, avec tristesse, la reproduction massive, dans notre société, de la même image érotique de la femme lisse, jeune, épilée, et disponible sexuellement, image destinée à certains hommes hétéros. Mais la réponse à cette pauvreté de contenu ne peut  pas être la censure. La réponse, c’est la création. L’écrivaine et artiste Annie Sprinkle a défendu l’idée, en 2008, que la réponse au mauvais porno n’était pas «plus de porno du tout», mais du meilleur porno. Elle parlait des vidéos, mais cela vaut aussi pour la presse X. Oui, on veut voir des couv’ différentes. On veut voir des filles sexy aux cheveux courts, des filles rondes, des filles poilues, des vieilles, des handicapées. Comme ce qui existe dans les vidéos porno alternatives. On veut voir des mecs sexy avec de la bedaine, ou tout fluets, avec des poils, de la calvitie, des bites de taille normales, et des slips kangourous (ça, c’est moi qui veux). Comme ce qui existe dans les vidéos pornos alternatives. On veut voir des lesbiennes, des gays, des bis, des trans, des intersexes. On veut que la diversité pornographique soit le reflet de la diversité des beautés et des sexualités humaines. Mais pour que cela existe, il faudrait déjà créer une véritable culture pornographique au sein de la société, pour qu’on arrête enfin, en 2017, de parler de  pornographie au singulier. Qu’on arrête de mettre dans le même paquet des Jacquie et Michel et une Erika Lust.

La pétition de la Brigade Antisexiste conclut que ce combat, la disparition de l’espace public de ces revues, est de l’ordre de «la lutte contre la société patriarcale». Bon, déjà, ce terme fourre-tout a tendance à m’agacer. Mais cet argument est d’autant plus insupportable quand il s’appuie sur une présupposée offense collective. Si l'on peut légitimement ne pas être en accord avec les messages diffusés par les photos de ces magazines, dans un espace démocratique, on se doit de respecter leur existence. Perso, je suis en désaccord total avec les couv’ de Valeurs Actuelles. Pour autant, qu’est-ce que je suis heureuse de vivre dans un pays où existe la liberté de la presse, et donc des magazines pour tout le monde : les gros connards de droite, les hétéro-beaufs, les féministes, et même - c’est génial - les passionnés de chasse aux sangliers. Ça s’appelle Sanglier Passion.

Je ne me sens pas offensée par ces cons de chasseurs, je n’achète simplement pas leur magazine. En revanche, ce qui m’inquiète, c’est quand des associations féministes, parfois les mêmes qui crient «Free the nipple !», en appellent à la censure d’images de corps féminins dénudés, alors même que la liberté de disposer de son corps et de vivre sa sexualité comme on le souhaite (et cela inclut même le fantasme mainstream et marketé des poupées siliconnées) font partie intégrante du combat de nos aînées féministes. «Pourquoi n’est-on pas libre de voir ce qu’on est libre de faire ?», s’interroge le philosophe Ruwen Ogien, décédé récemment, dans son fabuleux manifeste pour la liberté d’expression La liberté d’offenser. Le sexe, l’art et la morale (La Musardine, 2007). Pourquoi devrait-on se battre pour que les femmes puissent être seins nus dans l’espace public et sur les réseaux sociaux, tout en censurant les kiosques où apparaissent des images de femmes seins nus ? Parce qu’il y a des nichons (les nichons artistiques, politiques, ou les nichons qui allaitent) qui sont meilleurs que d’autres nichons (les nichons érotiques) ? Parce que la photo d’un nichon refait est plus misogyne que la photo d’un nichon naturel ? Et le téton, il faut qu’il soit photographié sous quel angle, pour ne pas être sexiste ? Veut-on vraiment rentrer dans ce débat absurde et dangereux ?
free the nippleJe voudrais conclure ce loooooong papier par une autre citation de l’essai de Ruwen Ogien. On devrait le lire, chacun, chacune, à chaque fois qu’on se sent «offensé» et qu’on a envie de publier un «berk» sur Facebook. «L’espace public, dit-il, devrait en principe faire l’objet de compromis dans une société démocratique, laïque, et pluraliste. Si les puritains ne supportent pas l’affichage sexuel, les libertins ne supportent pas la tristesse des espaces publics où il n’y en a pas. Les plus conservateurs essaient de faire prévaloir leur point de vue, en se servant de l’argument de la protection de la jeunesse. C’est une forme d’instrumentalisation efficace, qui pourrait s’inscrire dans la grande tradition des mendiants exposant leurs enfants en haillons pour attirer la compassion, mais qui ne devrait pas impressionner les démocrates pluralistes et laïques». Je ne pensais, un jour pouvoir, en relisant ces phrases d’Ogien, pouvoir remplacer le terme «puritains» par le terme «seize organisations féministes».

Il y a, au sein du mouvement féministe, une frange qui tend vers la pudibonderie.  Une frange qui dénonce le statut de la femme-objet sexuel tout en dénigrant celles qui font le choix d’être des sujets sexuels (coucou Lou Doillon !), une frange qui dénonce le slut-shaming tout en voulant rhabiller certaines femmes aux allures de salopes. Ne laissons pas cette frange devenir la majorité du discours féministe. Battons nous pour faire en sorte que les initiatives locales et nationales autour de l’éducation sexuelle et de la lutte contre les stéréotypes de genre se multiplient. Battons nous pour que les lois existantes protégeant les mineurs soient respectée sur les sites de streaming pornographiques. Battons nous pour promouvoir des pornographies différentes : non sexistes, diverses, joyeuses et mixtes. Mais ne nous battons pas, s’il vous plaît, pour censurer des organes de presse, quels qu’ils soient, même si on les juge «beaufs». Ils respectent la loi. Ils ne nous plaisent pas, certes, mais le combat politique n’est pas une question de goût, bon ou mauvais, mais de choix. Choisissons le combat féministe qui va de pair avec le combat pour la liberté d’expression.