L’art de ne pas montrer
Les films dont on parle ici se situent loin de la «gorenographie». Pourtant, ils  réussissent à nous stresser sans rien montrer, en jouant notamment avec le hors-champ et les ellipses.
Cet art de la suggestion est particulièrement maîtrisé dans It Comes at Night de Trey Edward Shults, qui raconte l’histoire d’une famille isolée au milieu d’une forêt dans un monde post-apocalyptique frappé par une pandémie.


L’horreur est toujours laissée en dehors du cadre dans Love Hunters de Ben Young. On l’entend, mais on ne la voit pas. La séquestration et le viol d’une adolescente de la banlieue de Perth en Australie dans les années 80 par un couple de serial killers y sont racontés sans aucun voyeurisme. La caméra détourne sans cesse son regard et le film nous laisse tout imaginer, sans jamais perdre en tension.


Une mise en scène soignée
Dans Love Hunters, la mise en scène est très stylisée, accompagnée par une bande originale composée de morceaux iconiques des années 80, avec de nombreux ralentis, des inserts signifiants et des jeux sur le cadre. On retrouve ce souci particulier de l’image dans Grave, ou auparavant dans It Follows de David Robert Mitchell. Au-delà de ce travail de style, cette mise en scène demeure au service de la tension et de la peur. Pas de créature, pas de maquillage, pas de gore, mais des idées de plan, de montage, des mouvements de caméra et des effets sonores.
Chacun de ces films prend aussi le temps de créer un univers inquiétant, situé en dehors du monde. Grave place son histoire le contexte du campus d’une école vétérinaire où tout est permis, loin de la ville. It Comes at Night nous enferme dans une maison perdue dans une forêt angoissante (qui rappelle la forêt de The Witch). Et dans Love Hunters, c’est la banlieue faussement tranquille de Perth qui sert de décor, non loin d’une forêt qui s’étend à perte de vue.


Mélange des genres
Aux États-Unis, Get Out s’est imposé comme un thriller social et politique qui met chaque spectateur à la place d’un Noir américain dans une Amérique blanche et raciste. Avant le cinéma, Jordan Peele vient de la série humoristique à sketches, et l'on retrouve ainsi dans Get Out un humour qui s’infiltre dans toutes les scènes.


En France, Grave de Julia Ducourneau mêle de la même façon différents genres : horreur, récit initiatique, portrait d’une famille dysfonctionnelle et comédie.
En Australie, Ben Young met en place avec Love Hunters un thriller psychologique. Il photographie au passage la vie qu’il a connue dans les banlieues de Perth des années 80, en apparence paisibles, mais où le mal peut surgir d’un couple banal. Le film dresse aussi trois portraits de femmes. D’abord celui de la compagne d’un serial killer dont elle est à la fois complice et victime, celui d’une adolescente qui ne perd jamais son instinct de vie et enfin, en filigrane, celui de sa mère séparée de son père.
Ce mélange des genres donne de l’épaisseur à l'ensemble. Le public est attiré par l’horreur et la tension que les bandes-annonces promettent, mais ces films sans prétention et maîtrisés conduisent les spectateurs ailleurs, avec beaucoup plus de profondeur qu’on pourrait attendre d’un film horrifique grand public.

Petit budget, maxi succès
Get Out, It Comes at Night et Love Hunters sont des films où l’essentiel de l’action se déroule en huis-clos. Le fait qu’il s’agit de films à petit budget n’y est évidemment pas étranger.
Ben Young s’est imposé cette contrainte dès l’écriture du scénario de Love Hunters car il savait que ce serait pour lui la seule chance de pouvoir réaliser un premier long-métrage.
Cette recette du huis-clos à petit budget est aussi le secret du succès de Jason Blum, le producteur de Get Out, un ancien poulain d’Harvey Weinstein. Contrairement à son mentor, il accorde une grande liberté à ses réalisateurs, mais impose que le budget du film reste toujours modeste. Il décline cette méthode depuis Paranormal Activity qu’il a accompagné en 2007, jusqu’au récent Split qui marque le retour en grâce de M. Night Shyamalan.


Ces films ne sont pourtant pas seulement des succès commerciaux calculés à l’avance. Ils bénéficient aussi d’un très bon accueil de la part des critiques qui reconnaissent leurs qualités cinématographiques et la multiplicité des niveaux de lecture qu’ils offrent.

Nouvelles têtes
Avec Get Out et Grave, Jordan Peele et Julia Ducourneau signent leur premier film. C’est aussi le cas pour Ben Young avec Love Hunters. It Comes at Night est le second film de Trey Edward Shults (mais son premier film, Krisha, n’est pas sorti en France).


Ce renouvellement se retrouve aussi du côté des acteurs de Get Out, Grave et It Comes at Night. Pour incarner le couple de serial killers de son film, Ben Young est allé chercher Emma Booth et Stephen Curry. L’une est un ancien mannequin et l’autre un comique célèbre en Australie. Pourtant Stephen Curry rempli très bien son rôle de loser désaxé et manipulateur tandis qu’Emma Booth parvient à exprimer tout en nuance la folie, les blessures et les doutes de son personnage.

++ Love Hunters, de Ben Young, est à l'affiche depuis le 12 juillet.