En ce qui nous concerne, "les punks à chiens", soit les bandes qui squattent avec leurs "dogs" près des supermarchés, à l’entrée des églises, dans les parcs, s’inscrivent plus dans une logique de liberté que de contestation, la ruine des normes sociales n’est pas leur cheval de bataille : "On fait que dalle mais on le fait bien".

Après l’épopée punk des années 70 aux années 80, ils se situent plus dans la veine de la techno et des teufeurs. Il n’empêche, nous avons rencontré, si ce ne sont les punks, leurs enfants qui ne sont pas des saints "on sort pas d’une église. Ça se saurait sinon". Ainsi, nous avons squatté, mangé et bu – beaucoup – avec eux (une famille nombreuse) place Léon Blum et rue de la Roquette dans le 11e.  L’occas’ de se remémorer une injonction de l’hymne Antisocial "Relève ta gueule, je suis là t’es pas seul !". Qui sont-ils ou qui sommes-nous ? Action.




Aurèle, le "papa" du groupe
Aurèle a la trentaine, ou plutôt avait la trentaine. 2 bacs+3, un bac+4 et un brevet d’Etat, il a joué à Mitch Buchannon en étant sauveteur des mers, a réparé des serrures et a été égoutier. Certains élèves ont pu avoir la chance d’être dans sa classe lorsqu’il était prof de français. C’est sa mère qui l’a initié au vol dans les supermarchés et assez tôt, il fait la manche avec elle. Parallèlement, il devient teufeur et s’achète un camion, parcourant les squats et tékos d’Europe et de France. Accro à la came, il s’en sort en devenant maître chien et grâce au RSA. Son affection pour les chiens, il l’explique ainsi : "Avoir un chien nous responsabilise. On a pas grand-chose, c’est facile de se laisser aller et perdre pieds avec la réalité. Les chiens sont comme nos gosses". Deux jours après sa rencontre, on apprend qu’Aurèle est mort d’une overdose, pourtant il nous avait confié être clean. Quelques mois auparavant il avait recueilli Slim, héroïnomane, le seul de la bande. Le soir du shoot mortel, ils avaient bien forcé sur la picole et Aurèle s’est laissé tenter par son pote, qui depuis a été exclu par les autres membres du clan… Aurèle avait fondé une famille de bras cassés, mais une famille quand même où "on fait du social, t’imagines pas le nombre de fugueurs qu’on a récupéré". Avant de partir, il nous a suggéré la lecture de Valère Novarina. C’est noté.


Simone, l'ex d’Aurèle
"Rastafari avant tout". Simone est l’ancienne copine d’Aurèle et doit frôler la majorité. A seize ans elle fait un gros fuck au lycée, choisit de prendre le chemin des camions et du gros son, se lie d’amitié avec des teuffeurs de sa ville natale en vivant de la cueillette de fruits. "Je suis restée dans le mode de vie adolescent, c’est comme ça que j’ai rencontré Aurèle". Toujours en contact avec sa mère et sa sœur, elle ne désire plus revenir habiter chez elle et se fout bien de la stabilité pour le moment. "Ma mère me demande juste de lui donner des nouvelles mais elle sait que j’ai fait mon choix". A la question "elle peut t’aider ta mère ?", elle nous répond que sa mère est femme de ménage et qu’elle s’occupe déjà de sa sœur. Y a comme un hic… Plus tard, elle nous taxera notre portable pour leur envoyer un texto, info ou intox ?


Itos, le médiateur
Itos en a eu ras le bol d’être chef de rayon chez Brico Déco et après dix ans de vie maritale et une maison à lui, Itos dit adieu à une "vie ordinaire qui le faisait chier. Aujourd’hui on rit et on aime faire les cons". A fond sur la techno, lui aussi part en technivals. Il s’embourbe dans le cercle vicieux de la drogue, mais réussit à s’en extirper. "J’ai fait 20 jours d’HP, je me suis sevré. J’ai un brevet de cuisinier, je compte bien vivre le plus longtemps possible et communiquer avec les gens. Mon frère lui ne décroche pas, il ne lui reste plus qu’une dent. Dans le milieu de tox, tu ne parles que du prix de ta came, tu te coupes du monde". Pour l’ensemble du groupe, l’essentiel est de bien manger, pas de se camer : "On fait la manche à tour de rôle, un bon repas crée une bonne ambiance. On utilise le système de chauffe avec les canettes et les boîtes de conserve, et on se partage trois paquets de tabac par jour". Le projet d’Itos consiste à être engagé pour quelques saisons (vendanges, cueillette de fruits, etc.) pour s’acheter un camion et arrêter de vivre dans la rue : "On dort ici depuis 3 semaines, il est temps de se casser".


Slim, le no future
Slim a 27 ans. A 12 ans ses parents adoptifs le jettent à la rue, et il ne s’en remettra jamais. Son adolescence est ballotée entre le foyer et les squats, durant laquelle il s’essaie au "biz" qui l’amène à conclure un pacte infernal avec l’héro. Un temps "bidasse" dans l’armée, il est gravement blessé lors d’un combat. Malade, il refuse de se soigner et se déplace en fauteuil roulant car sa jambe gauche est paralysée. Il reste muet sur son avenir, trop hanté par son passé. Depuis le décès d’Aurèle, Slim est parti et les membres de la "famille" ne veulent plus prononcer son nom.


Nono, le filou
Premier contact : "Hey ma grande, ils vont pas te bouffer les clebs. T’es mal barrée pour ton reportage. Tu vois le chien noir là-bas ? Il est croisé avec un pitbull et il est super affectueux" (Réponse instinctive mais refoulée "Ouais mais euh quand j’avais 3 ans, j’ai sauté sur les burnes de mon teckel et il m’a planté les crocs entre les deux yeux" – un teckel ça craint). Ben on les a caressés les toutous, et ouais. D’ailleurs Nono nous les présente "La Crotte, Branlette, Aramis…" Nono a surnommé sa troupe "les incompétents du spectacle". Pourquoi ? "On fait que dalle mais on le fait bien". Et entre eux, ils s’appellent affectueusement "Ma Couille". D’ailleurs, pour obtenir cette distinction, on s’enchaîne au whisky à la bouteille.


Pauline Octobre Carayon // Photos: Quentin Cherrier.