cannes1Lundi 22 mai
Deuxième semaine. Après cinq jours de projections et de teufs en tous genres, on arrive au moment où les corps et les esprits commencent à fatiguer : extinction de voix, déprime, tremblements de paupières, ampoules aux pieds, gestes incontrôlés, déchaussements de dents, rupture des ligaments croisés... Les festivaliers ne se lavent plus, sentent de sous les bras et s’endorment au bout de trente secondes de film. Comme tous les autres, je me suis réveillé dans un état lamentable, mais ce matin, il était hors de question de louper la projection de Mise à mort du cerf sacré, le nouveau Yorgos Lanthimos, où je me suis traîné en rampant.
Lanthimos est l’auteur de quelques films complètement foufous, comme Canine, où un couple élève ses enfants à l’abri du monde extérieur en les séquestrant depuis leur naissance, ou The Lobster, qui dépeignait un monde où tout adulte célibataire était soumis à l’obligation de trouver un(e) partenaire dans un délai de 45 jours sous peine d’être transformé en animal. Dans ce nouveau film, un adolescent menace un chirurgien de liquider toute sa famille, sauf si celui-ci accepte d’en tuer lui-même un membre de son choix. Résultat : une fable glaciale, inscrite dans des cadres oppressants à la Shining, auquel Lanthimos ajoute quelques touches d’un humour irrésistible de noirceur. Ça n’a pas plu à tout le monde ; d’ailleurs, quelques sifflets ont retenti à la fin de la séance. Plus tard dans une file d’attente, j’ai entendu l'un des siffleurs dire qu’il regrettait un peu son geste, parce que dans le fond, c’était quand même chouettos (je cite approximativement).
Après le Lanthimos, je me suis rendu lentement et sans enthousiasme dans une file d’attente pour Le Jour d’après, film en compétition de Hong Sang-soo, d’où j’ai été presque soulagé de me faire refouler. J’avais besoin d’une pause. C’était donc le moment rêvé pour aller faire un tour au Marché du Film, l’endroit où des centaines de producteurs du monde entier essaient de vendre leur film sur Pitou le chien qui fait du ski nautique ou leur biopic de l’inventeur de la Minizza, exhibant fièrement les affiches toutes fraîches imprimées sur les parois de leurs stands. C’est un peu comme au Salon de l’Agriculture : même en tant que non-professionnel, c’est toujours un plaisir de flâner dans les rayons pour prendre le pouls de la production cinématographique internationale comme on tâte le fessier musclé d’une grosse vache normande. cannes2

Le cinéma thaïlandais se porte bien.

Après, je suis sorti du Palais pour aller baguenauder le long de la Croisette. J’ai fait le parcours du touriste lambda, regardant un par un les moulages de mains de stars incrustés dans le bitume aux abords du Palais (David Lynch a des paluches énormes), insérant ma tête dans une planche à trou "Edward Scissorhands" en riant comme un fou (mais j’ai pas pu faire de photo vu que j’étais tout seul). Puis j’ai fait un petit tour dans la boutique officielle, où l'on trouve tous les produits dérivés imaginables pour des prix prohibitifs : T-shirts, crayons, étuis à lunettes, mugs isothermes, serviettes de bain, chapeaux de paille.
cannes3Cartes à jouer dorées. J’avoue, là j’ai failli me laisser tenter.

J’ai continué à errer dans Cannes sans but comme un vagabond, jusqu’au moment où je me suis souvenu que j’étais là pour voir des films, mais il était déjà 16h15 et la projection officielle du Jour d’après était à 16h30. J’ai quand même tenté le coup sans trop y croire et contre toute attente, il n’y avait absolument personne, à tel point que j’ai réussi à choper une place à l’orchestre pour la première fois depuis le début de mon séjour. À ce stade du Festival, les gens sont moins motivés pour les petits candidats de la compétition, dont Hong Sang-soo fait clairement partie, d’où les dizaines de sièges restés vacants au Grand Théâtre Lumière. Malgré un parti pris esthétique un peu aride consistant en de longs plans fixes en noir et blanc, son film est une sorte de vaudeville filmé assez rigolo, impliquant le patron d’une maison d’édition légèrement volage et trois femmes de son entourage.
Un peu revigoré mais toujours pas au top, je me suis réaménagé une petite pause pour siester quelques heures, avant de me terminer avec L’Atelier de Laurent Cantet au Certain Regard. Le film de Cantet raconte un atelier d’écriture dans le sud de la France, où une prof incarnée par Marina Foïs essaie de remettre dans le droit chemin l'un de ses élèves en train de s’extrême-droitiser. Là encore, la salle était à moitié vide, mais j’ai repéré Tilda Swinton dans un coin sombre. Voilà donc une véritable cinéphile car rien ne l’obligeait à s’intéresser à ce film finalement pas terrible, un peu caricatural, en tout cas beaucoup moins subtil qu’Entre les murs, pour lequel Cantet avait obtenu une Palme d’or en 2008. On est sorti de là à 1h du mat' et on est allé se coucher, Tilda Swinton et moi (chacun de son côté).
cannes4Trop long à expliquer.

Mardi 22 mai
On croirait pas mais deux heures de sommeil en plus, ça peut vraiment tout changer. Ce matin, j’ai séché la séance de Vers la lumière à 8h30, film de Naomi Kawase, réalisatrice japonaise célèbre pour son cinéma contemplatif et chiantissime. Je me suis donc réveillé à 10 heures tout pimpant et prêt à en découdre avec n’importe quelle purge slovaque.
J’avais rien prévu de spécial dans mon planning alors j’ai jeté un oeil au calendrier des projections officielles, et ai opté pour Jeune femme de Léonor Serraille, projeté à 11 heures au Certain Regard, sans trop savoir ce que j’allais voir. Bonne pioche : je me suis retrouvé devant une comédie absolument hilarante, l’histoire d’une fille limite nervous breakdown qui se bat pour trouver un boulot et un appart’ après s’être fait larguer par son mec. Laetitia Dosch donne tout ce qu’elle a dans le rôle principal et est magistrale du début à la fin. Et pour couronner le tout, la tracklist est super - on y entend notamment cet épique titre de Gil Evans.


En y réfléchissant un peu, je me suis rendu compte que les films sont inhabituellement drôles cette année en sélection : Okja, The Square, The Meyerowitz Stories, Mise à mort du cerf sacré, Jeune femme... Et même les films pas drôles restent aimables, regardables voire plaisants. Pas d’enfants violés, de bites brûlées, de membres arrachés. Même le film d’Haneke est soft ; certains en parlent même comme d’une comédie. C’est dire.
Dans un élan d’optimisme, je me suis décidé à rattraper le Vers la lumière de Kawase, l’histoire d’une audio-descriptrice menant un groupe de travail avec des malvoyants, parmi lesquels se trouve un photographe en train de devenir totalement aveugle. La “poésie” de Kawase a encore frappé : malgré ma grasse matinée du matin, j’ai passé le film à lutter pour ne pas m’endormir. C’est lent, très lent.
Comme je me suis imposé le défi de voir tous les films de la compétition, je me suis risqué sur le Rodin de Jacques Doillon. Ici, tout le monde s’en fout de Rodin, probablement parce que le film sort demain dans tous les cinémas français. La salle de projection était déjà loin d’être remplie, mais dès que le film a commencé, ça a été la débandade. Un spectateur se barrait toutes les trente secondes. Faut dire que le film est particulièrement hardcore : quasiment un seul décor, Vincent Lindon et Izia Higelin inaudibles, qui débitent des banalités avec un air affecté pendant deux heures. À la fin, un mec a hurlé, en espagnol : “tu cine es viejo !” (ton film est vieux !). Personne ne l’a contredit.
Pour décompresser, je suis allé faire un tour sur internet, et je me suis rendu compte que j’avais raté la soirée du 70ème anniversaire au Grand Théâtre Lumière. J’ai toujours pas compris en quoi ça consistait mais j’ai vu qu’ils avaient fait une super photo avec tous les acteurs et réalisateurs qui passaient par là. J’ai l’impression d’avoir raté un chouette truc.
cannes5Haneke est tellement chez lui à Cannes qu’il ne met même plus de chaussettes.

Mercredi 23 mai
Ce matin, j’ai vu le dernier film de ma shortlist des films à voir absolument à Cannes cette année : Les Proies, nouveau film de Sofia Coppola, adaptation du livre qui avait déjà inspiré le film de Don Siegel. N’ayant ni lu le livre, ni vu le film de Siegel, je ne m’attendais à rien de spécial et me suis donc installé vierge de toute attente sur mon fauteuil rouge. Colin Farrell incarne un soldat nordiste pendant la guerre de Sécession, retrouvé blessé dans une zone ennemie et hébergé dans un pensionnat de jeunes filles. Là-bas, toutes les meufs sans exception tombent amoureuses de lui, ce qui va semer le désordre dans le bel équilibre du pensionnat.
Ça commence comme un vrai film de Sofia Coppola, avec des jeunes filles en jupon qui mangent des tartes aux pommes en minaudant, avant de basculer clairement dans le thriller. C’est plutôt agréable à suivre, un peu drôle parfois, mais relativement inoffensif dans les thèmes abordés. Pour Cannes, c’est léger. J’ai ouï dire que la version de Don Siegel était autrement plus subversive - je n’ai aucun mal à le croire.
Le midi, il y avait le film de Vincent Macaigne projeté dans le cadre de l’ACID, la sélection parallèle dont personne ne parle jamais mais où l'on peut parfois découvrir quelques trucs sympas. Les films de l’ACID sont projetés aux Arcades, un vrai cinéma du centre-ville de Cannes, assez éloigné du Palais des Festivals. Ça aère un peu.
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Derrière la caméra, Vincent Macaigne est un peu décevant. Son histoire de retrouvailles entre amis d’enfance trentenaires se transforme très vite en une suite d’engueulades hystériques et interminables, très loin de la légèreté des comédies indés qui l’ont rendu célèbre.
Après cette désillusion, je me suis ménagé quelques heures pour me préparer psychologiquement pour Une femme douce, le film le plus long de la compétition (2h23), réalisé par l’Ukrainien Sergei Loznitsa. Je connaissais mal Sergei, mais on m’avait prévenu que c’était pas un cadeau.
De fait, je pensais que beaucoup de festivaliers feraient l’impasse mais étonnamment, il y avait un monde fou quand j’ai fini par me pointer dans la file d’attente. L’embouteillage. C’est dans ce genre de moments qu’on sent que les gens sont vraiment épuisés. Les esprits s’échauffent, d’abord dans la file, et ça se poursuit dans la salle. Après m’être installé, j’ai vu un vieux piquer la place d’une fille qui y avait pourtant laissé son sac, le temps d’aller aux toilettes sûrement. Quand elle est revenue, le mec ne voulait rien entendre. Ils ont commencé à parler fort, à bien se chauffer, ont failli en venir aux mains. La pauvre a fini par capituler et a dû aller s’asseoir à un emplacement encore pire que le nôtre.
cannes8Franchement, y'avait pas de quoi se bagarrer pour une place aussi pourrie.

Je m’attendais à une purge, mais Sergei m’a étonné. Je n’ai pas vu passer ces 143 minutes, qui font défiler une galerie de personnages devant l’épouse d’un prisonnier souhaitant transmettre un colis à celui-ci, mais à qui l’on bloque l’accès à la prison pour des raisons inconnues. Le film est très riche, fantasque, kafkaïen. Une proposition radicale de cinéma, bon candidat pour la Palme.
D’ailleurs, depuis deux ou trois jours, on entend de plus en plus le mot "Palme" dans la bouche des festivaliers. Il ne reste que quatre films à présenter en compétition, on commence donc à se faire une idée précise des forces en présence. La période des pronostics va bientôt débuter. Plus que trois dodos, et on sera fixé. Et on pourra rentrer chez nous.