cannes1J’étais au taquet pour la séance de 8h30 de Okja de Bong Joon-Ho mais y'avait du monde. Alors pour passer le temps, j’ai décidé de compter le nombre de contrôles à l’entrée. 1) Aux abords du palais, un premier vigile bipe les badges. 2) Portique de sécurité. Un mec checke les sacs. Ma bouteille d’eau est partie à la poubelle, tout ce qui se boit ou se mange est jeté, sandwiches, Pépitos, cacahuètes, tout. 3) Avant le tapis rouge, un autre mec re-vérifie le badge. 4) En haut des marches, re-re-vérification du badge, puis aiguillage vers le bon escalier pour regagner la salle. 5) À l’entrée de la salle, re-check des sacs, puis re-re-re-vérification du badge. Là, c’est bon.
Après les polémiques de ces derniers jours, on s’attendait à ce que la salle siffle le logo Netflix, et c’est exactement ce qui s’est produit, mais bizarrement les sifflets ont continué pendant le générique, et même après. Ça hurlait de plus en plus fort, puis j’ai percuté : en fait depuis le début de la projo, un tiers de l’image était totalement masqué par un rideau horizontal au dessus de l’écran. Je ne m’étais rendu compte de rien. En même temps, je suis pas du matin moi.
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Le problème a été résolu et le film a redémarré du début. Les gens ont re-sifflé le logo Netflix, puis on a vu un film génial. Okja. C’est l’histoire d’une petite fille qui essaie de sauver son meilleur ami, un cochon génétiquement modifié à la viande très goûtue, des griffes d’une méchante société cherchant à en faire de la chair à saucisse. La mise en scène virtuose et l’humour de Bong Joon-Ho ont eu raison de mon sens de la mesure : en sortant de la salle, c’était décidé, un film où un énorme porc mutant en CGI arrive presque à me faire chialer dès 8h du mat ne mérite que la Palme d’or. Direct. Pas sûr que ce soit le délire du président Almodóvar par contre.
À peine remis d’Okja, j’ai sauté dans la petite salle Bazin pour aller voir le documentaire d’Agnès Varda et JR intitulé Visages Villages, présenté hors compétition. J’aime bien Varda, l’enthousiasme un peu neuneu mais toujours communicatif de ses petits docus sans prétention, mais là franchement j’ai eu du mal. Sous couvert de montrer un voyage des deux acolytes à travers la France, le film est en réalité une véritable ode aux oeuvres de JR, il n’y en a que pour lui et ses fresques géantes. Du coup, Varda en est réduite à faire de l’humour de vieux au second plan : un calembour naze toutes les deux minutes.
Un peu abattu, j’ai retenté ma chance dans la même salle pour la séance suivante, un autre film hors-compète, They, d’une certaine Anahita Ghazvinizadeh. C’était pas la folie en Bazin : pour la première fois cette année, j’ai assisté à un film dans une salle à moitié vide. À tel point que l’attachée de presse a eu le temps de passer dans les rangs pour se présenter à tous les journalistes un par un. Le film raconte (ou est censé raconter) l’histoire d’un.e adolescent.e au genre indéterminé, tenu de choisir son genre en vue de subir le traitement hormonal adéquat. En réalité, le sujet n’est jamais vraiment traité, cette jeune personne passant le film à arroser des plantes et chuchoter dans sa chambre.
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Dans le couloir qui mène à la salle Bazin, ils ont mis des panneaux informatifs sur l’histoire du Festival, pour apprendre en poireautant. Bien aimable.

Je suis rentré à l’appart pour me sustenter et pouvoir vérifier l’heure pour arriver suffisamment en avance à la séance de The Square de Ruben Östlund. Cannes, c’est vraiment l’endroit où le concept de cinéphilie prend tout son sens. On passe la journée à faire la queue des heures pour voir des films pour lesquels parfois on aurait même pas daigné se déplacer en temps normal. Et quand on entre dans la salle après une heure d’attente, l’enthousiasme est total, l’excitation à son maximum : on va voir un FILM, et fût-il celui d’un réalisateur qu’on déteste, on est joyeux quand même. À l’inverse, être refoulé des projections après avoir attendu debout en plein cagnard pendant trois plombes est un moment particulièrement frustrant.
Pour The Square, j’étais arrivé seulement quarante-cinq minutes avant le début de la séance, la fleur au fusil. Donc fort logiquement, j’ai fini par me faire dégager avec une trentaine d’autres. Après un bref épisode dépressif, je me suis décidé à retenter ma chance pour la deuxième séance, prévue pour 22h. Cette fois, je me suis calé dans la file à 20h30. On me ferait pas le coup deux fois. Y avait déjà quelques journalistes, dont un Japonais en pleine sieste, allongé à même le sol.
Le précédent film de Ruben Östlund, Snow Therapy, racontait le séjour d’une famille à la montagne. À un moment où la famille déjeunait en terrasse, une énorme avalanche faisait mine de s’abattre sur eux avant de finalement se révéler inoffensive. Entre-temps, le père s’était enfui en courant, laissant sa femme et ses enfants en plan, pétrifiés sur place. Le film racontait l’après, et posait la question : qu’auriez-vous fait à sa place ? The Square, c’est un peu pareil, sauf que là, Östlund propose une multiplicité de situations de malaise dans lesquels le spectateur est invité à se demander quelle est la meilleure attitude à adopter. Comment se comporter en présence d’un individu atteint du syndrome de la Tourette ? Que faire de la capote après l’amour ? Etc. Le film met les humains face à leur humanité, au sens brut du terme, avec une acuité redoutable et un humour irrésistible. Certains trouvent qu’Östlund est un cinéaste condescendant et misanthrope ; ma théorie est qu’il est le plus humain et le plus empathique de tous.
Je suis sorti de la séance à 0h29. J’avais prévu d’assister à la Séance de minuit, qui est en réalité prévue à 0h30, va savoir pourquoi. J’ai couru à travers le palais pour arriver à temps (enfin, j’ai marché vite plutôt, y a un certain standing à respecter quand même) et suis arrivé à 0h32 à l’endroit dit. Au final, on a attendu une demi-heure dehors et le film a démarré bien plus tard. L’organisation de la Séance de minuit, c’est toujours un peu yolo. D’ailleurs, les oeuvres présentées sont assez yolo aussi : on a en général affaire à des films à moitié pornos ou des thrillers ultraviolents venus de pays asiatiques.
Cannes4Voilà typiquement un acteur de film présenté en séance de minuit.

Aujourd’hui la Séance de minuit, c’était Une prière avant l’aube d’un certain Jean-Stéphane Sauvaire. Comme le nom du réalisateur ne l’indique pas, le film se passe dans une prison thaïlandaise. Un mec débarque là-dedans - un Blanc, anglais, qui ne parle pas un mot de thaï et se fait péter la gueule pendant deux heures. J’avais rarement vu un film aussi bourrin - il doit y avoir une dizaine de lignes de dialogues en tout et pour tout : le reste n’est que grognements, hurlements, râles de douleurs. J’ai eu envie de partir pendant tout le long mais je ne voulais pas déranger une fille à côté de moi qui a pioncé du début à la fin dans sa tenue de gala (pourquoi est-elle restée ? le mystère reste entier).
Je suis sorti de là lessivé, comme si j’avais été DANS le film. Il est 3h40 du mat. Demain, faut se lever à 7h pour espérer rentrer à la projo de 120 Battements par minute, en compétition officielle. Il est temps d’aller dormir.

Samedi 20 mai
Tel un abruti, j’ai programmé mon réveil à 7h mais seulement pour les jours de semaine. Or, les projos, c’est aussi le samedi (d’ailleurs, c’est sûrement le jour où il y en a le plus). Heureusement, dans ma rue, y'a une espèce d’énorme mouette qui pousse des hurlements terrifiants très tôt le matin donc j’ai quand même été réveillé vers 8h. Je me suis levé en catastrophe, pas lavé, à peine habillé, et à 8h17, j’étais devant le palais pour le Campillo (ah oui, à Cannes, on mentionne rarement les films par leur titre, on dit : “le” + nom du réal). Trois minutes plus tard, j’étais dans la salle. Les lois de la file d’attente sont impénétrables.
Cannes6Bizarrement, les ouvreuses du Grand Théâtre Lumière sont toutes habillées comme Christophe Barbier.

120 Battements par minute dépeint le quotidien du groupe activiste d'Act Up dans les années 80. La restitution est rigoureuse, presque trop, le propos est si didactique qu’on a parfois l’impression de voir un documentaire illustré. Mais on apprend plein de trucs, c’est un peu le SIDA pour les nuls. Et la B.O. de Rebotini est top, très nineties, pas trop smooth, un peu trance. J’ai hâte que le film sorte pour pouvoir réécouter ça.
J’ai enchainé sur Passage par le futur à Un certain regard. Aucune idée de ce que c’était mais j’aimais bien le titre donc je me suis laissé tenter. C’est le seul film chinois de Cannes 2017, ajouté in extremis quelques jours après l’annonce de la sélection. C’est tellement nul que je me demande si ce n'est pas un ajout diplomatique. Enfin, pas nul, mais chiant surtout. Au bout de dix minutes, y'avait déjà un mec qui ronflait deux rangs derrière moi. Et deux rangs derrière lui, y'avait Uma Thurman, en mode week-end, détendue, quasi en jogging. Elle est présidente du jury Un certain regard donc obligée de se taper tous les films de la section. Ça doit pas être facile tous les jours.
J’ai décidé que ça suffisait pour la matinée. Je me suis mis en congé temporaire pour me préserver pour la séance de 19h30, Le Redoutable, de Michel Hazanavicius (biopic de Jean-Luc Godard). Le temps d’enregistrer une émission avec mes copains de No Ciné où j’ai dit tout le bien que je pensais de The Square, me voilà dès 18h dans la file du Redoutable. Une heure et demie d’avance, la durée d’un match de foot entier - franchement, y'avait pas moyen que je rentre pas.
Une heure et demie passe. On a pas bougé d’un millimètre. On s’inquiète un peu. Sur Twitter les gens disent que la projection d’Impitoyable en Cannes Classics en présence de Clint Eastwood s’éternise, d’où le blocage. Et là, c’est le drame : les vigiles disent à tout le monde de reculer de vingt mètres. Chaos. On rompt les rangs. Une heure et demie d’attente en 34ème position de la file pour finalement se retrouver au milieu d’un troupeau informe de festivaliers. Moment très godardien : on comprend rien. Des gens parlent d’une alerte à la bombe, certains disent que le Palais des Festivals est en train d’être évacué.
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The Square

On a commencé à entendre dire que la projection était annulée. ANNULÉE. Un petit groupe de flics est entré dans le palais. Là, plein de gens se sont barrés, dépités. Et puis d’un seul coup les vigiles ont fait signe de reformer les rangs, sans rien expliquer. On a couru comme des maboules pour se remettre dans la queue le plus vite possible, on se serait cru dans un film de Ruben Östlund, et là, merveille, on a fini par rentrer.
Dès les premières minutes du Redoutable, j’ai eu un très mauvais pressentiment. Louis Garrel, déguisé, essaie tristement d’imiter la voix de Godard, chuintant toutes les consonnes qu’il peut, les S, les Z, les J, les CH, les P, les M... Il fallait s’y attendre de la part d’Hazanavicius qui ne sait faire du cinéma que par le biais de la parodie, depuis La classe américaine jusqu’à The Artist. Son Redoutable est un hommage à / plagiat de Godard : les décors colorés, la patine sixties, les intertitres abscons... Tout ça est joyeusement pompé, mais sans intelligence, sans invention, avec au milieu de l’écran Louis Garrel débitant des punchlines non-stop, moyennement marrantes. Grosse déception.
Je suis sorti du film carrément énervé. Rétrospectivement, je me dis que le film n'est pas si détestable que ça, mais je n’ai dormi que quatre heures deux nuits de suite, ça doit jouer. Toujours est-il que j’ai ressenti le besoin de m’aérer un peu ; alors pourquoi ne pas aller voir le petit docu sympa d’Abel Ferrara à la Quinzaine des Réalisateurs ? J’ai filé tranquillement au Théâtre Marriott à l’autre bout de la Croisette, et surprise, il n’y avait littéralement PERSONNE dans la file (donc concrètement, y'avait pas de file en fait). Au final, la salle n’était remplie qu’au tiers, en comptant l’équipe du film.
cannes8Abel était content quand même

Alive in Paris suit Abel Ferrara dans une tournée de concerts qu’il a effectuée en France en 2016. On y voit beaucoup d’images de concert, pas forcément très passionnantes, mais aussi quelques moments sympa dans les coulisses de la tournée. On le voit notamment distribuer lui-même ses flyers dans les rues de Toulouse, à des étudiants qui s’en foutent totalement, un peu inquiet de voir arriver vers eux un drôle de mec à la dégaine de SDF toxico. Comme portrait d’artiste, on était déjà au-dessus de la pochade d’Hazanavicius, en tout cas ça avait le mérite d’être sincère et relativement animé. À la fin du film, j’étais plutôt rasséréné, et pile au moment où je sors du théâtre, boum sur qui que je tombe ? KRISTEN STEWART, en jupe à bretelle, coupe à la garçonne décolorée, sortant de sa limo pour, probablement, regagner sa chambre d’hôtel. On a beau être des journalistes blasés, on n’en reste pas moins des êtres humains : j’ai essayé de sortir mon tel pour faire une photo, mais le temps d’effectuer l’opération, Kristen avait disparu tel un fantôme dans la nuit. Cette journée n’aurait plus rien à m’offrir. Je suis rentré.

Dimanche 21 mai
Au milieu du Festival, il y a toujours un moment où une petite comédie sympa vient aérer la compétition - en général un film indé américain. Cette année, c’était The Meyerowitz Stories de Noah Baumbach. Je suis allé voir ça ce matin (à 8h30, comme d’hab') : ça m’a fait l’effet d’un remake de La Famille Tenenbaum par Woody Allen. M’étonnerait que ça chope la Palme d’or mais pourquoi pas un prix d’interprétation pour Dustin Hoffman, Ben Stiller ou Adam Sandler, les trois acteurs principaux du film, tous parfaits ?
Tous les jours, je me fais un petit pré-planning où je note une liste de séances envisagées pour la journée. Aujourd’hui je m’étais prévu un bon gros programme bien roboratif.
cannes9Et encore, j’ai oublié de noter la séance de minuit (0h30)

Malheureusement, arrivé trop tard dans la file pour la séance de 11h de How to talk to girl at parties, je me suis évidemment fait refouler, ce qui a ruiné tout mon planning puisque 1) j’ai eu la flemme de refaire la queue pour Napalm à 12h45 (docu de Claude Lanzmann sur la Corée du Nord), et 2) j’ai dû me rattraper sur la séance de 16h pour How to talk qui me tentait vraiment bien, donc abandonner la masterclass de Clint Eastwood (j’avoue qu’en fait, j’avais juste envie de voir Clint en chair et en os, ce qui n’était pas une très bonne raison d’y aller).
How to talk to girl at parties, c’est l’adaptation par John Cameron Mitchell d’une nouvelle de Neil Gaiman qui raconte l’histoire d’amour entre un punk et une Extraterrestre dans les années 70. Le film est bien foufou et aurait clairement mérité d’être présenté en Séance de minuit (en général y'a beaucoup plus d’ambiance qu’en journée, parfois on se croirait presque à des soirées Nanarland). Le problème c’est qu’il y a Nicole Kidman et Elle Fanning au générique, et on les voit mal monter les marches en loucedé comme des crasseuses à 1h du mat’.
Après cette sympathique récréation cinématographique, j’avais 1h20 devant moi avant la projection presse du film très attendu d’Haneke, Happy End. Et là... j’ai fait la boulette. J’ai quitté le Grand Théâtre Lumière par la SORTIE au lieu de repasser par l’intérieur du Palais des Festivals. Et quand une projection officielle se termine, il est impossible de circuler sur une portion énorme de la Croisette, ce qui permet de laisser les stars sortir du Palais en toute quiétude derrière les vitres teintées de leurs grosses voitures. Du coup, j’ai été obligé de marcher trois mille kilomètres pour contourner toutes les rues bloquées. Pas la peine de raconter la suite, je suis arrivé trop tard dans la file, je me suis fait dégager, je pense que t’as compris le délire, cher journal.
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Maigre consolation, ma mésaventure m’a permis de m’approcher à moins de trente mètres d’Elle Fanning (et de Nicole Kidman aussi, mais elle je m’en fous)

Là je sors de la séance du Haneke. Je ne te dirai pas combien de temps j’ai attendu pour voir ce film, ce serait indécent (et un peu répétitif). Étonnamment, Happy End ressemble à un film de jeune cinéaste : on y voit de belles trouvailles de mise en scène, et notamment une façon assez nouvelle de filmer la navigation sur Internet ou sur un smartphone. Par contre j’ai un petit souci avec ce film, c’est que je n’ai pas vraiment compris de quoi il était question. Chaque séquence semble renfermer une sorte d’énigme, de code à décrypter à l’aune de ce qui a précédé ou de ce qui va suivre. J’étais probablement un peu fatigué pour décrypter tout ça, je vais dormir là-dessus et peut-être que tout s’éclairera demain matin. C’est ça aussi, la magie du cinéma.