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Faire le Ramadan, c'est toute une histoire. Il faut dire que ma conception était assez sommaire et surtout basée sur des aprioris. La seule approche que j’en avais eue jusque-là, c’était mes potes à l’école qui ne mangeaient pas de la journée, et la femme de ménage de l’entreprise où je travaille l’été que l’on avait surprise prosternée sur un tapis de prière. Plutôt maigre comme expérience. Mais c’était aussi l’occasion d’observer les réactions de gêne et d’incompréhension directement liées au sujet.
«Mais tu le savais, toi ? Et du coup, tu fais ça combien de fois par jour ? C’est quand même bof de faire ça pendant le temps de travail… Ça va, c’est pas trop dur pendant la journée ?»
Sans trop banaliser, la majorité des gens qui se trouvent nez à nez avec quelqu’un qui pratique le Ramadan se sentent gênés vis-à-vis de lui. Ils ne savent pas s’ils peuvent manger ou boire à côté, et sont impressionnés de son engagement. La façade la plus visible, c’est le sevrage. Les gens ont tendance à oublier les prières quotidiennes et l’aspect spirituel. C’est pourquoi ils semblent surpris quand ils se retrouvent devant le fait accompli. Dans une société qui tend de plus en plus vers l’irréligion ou l’agnosticisme, on a du mal à catégoriser le Ramadan autrement que par «la période où les musulmans ne mangent pas et ne boivent pas». J’ai aussi souvent entendu que certaines personnes, loin d’être pieuses, s’y engageaient à fond. Comme si une trentaine de jours pouvaient expier toute une année de manquements.
«Regarde-le faire son Ramadan. Il boit et baise toute l’année, c’est pas un vrai musulman. Ils font bien ce qu’ils veulent.»
Ça faisait un petit moment que j’envisageais de tenter l’expérience. Déjà pour essayer de comprendre l’état d’esprit et l’intérêt qui en ressortent pour les pratiquants, mais aussi pour en mesurer la difficulté. Avant de m’engager, je me suis quand même demandé si ma démarche était éthique. J’avais peur d’aller à l’encontre du principe même du Ramadan, puisque je m’étais résolu à oblitérer complétement le côté religieux pour ne pas le désacraliser. Je voulais éviter de rentrer dans la maladresse. C’est pourquoi j’ai commencé à faire des recherches.

La libre interprétation
C’est peut-être l’aspect théorique qui dessert le plus la crédibilité du Ramadan. Il est compliqué de définir exactement quels sont les interdits, ni dans quelles limites ces restrictions s’appliquent. Pour me renseigner, j’ai donc fait appel à mon pote Yassine pour qu’il m’éclaire sur les résultats que j’avais trouvés.
Puisque j’ai mis de côté la religion, je me suis intéressé aux sujets qui me concernaient le plus. Le sexe, l’alcool et la bouffe. Sans forcément être un pochtron, je passe une bonne partie de mes soirées au bar. Malgré tout, je pense pouvoir me passer de bière pendant deux semaines. Du moins j’espère, sinon je commencerai à me poser de sérieuses questions après ces quinze jours. En fait, ce qui m’a le plus fait flipper, c’est ma nouvelle copine. Comme tout nouveau couple, la majorité de nos soirées se passent sous cinq centimètres de couette, et madame m’a bien fait comprendre qu’elle s’en foutait plutôt pas mal de mon Ramadan. Autrement dit, j’avais intérêt à avoir des nerfs d’acier, ou alors dormir chez moi, au risque de la vexer.

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Les réponses de Yassine laissaient encore une fois place à l’interprétation. C’était moi et ma conscience.
«Et tu peux faire l’amour à ta femme. Même si l’abstinence est recommandée».
En tapant «bague de fiançailles pas chère» dans la barre de recherche Google, je me suis rendu compte de la dernière partie de cette phrase. C’était une recommandation. Comment ce que je pensais être un pilier du Ramadan pouvait-il n’être qu’un conseil ? Je prenais quand même la décision de tenter l’abstinence totale, au risque d’heurter mon ego et ma confiance en moi en cas d’échec. Malgré tout, les risques étaient faibles.
Autant mettre les points sur les i : je suis tout à fait conscient que l’expérience que je m’apprête à livrer ne reflète que vaguement la réelle nature du Ramadan. Deux semaines d’hiver, aux jours plus courts, et sans aspect religieux. C’était un Ramadan light. Réadapté. Proche du jeûne, et semblable à celui que faisaient mes amis quand ils étaient enfants. Mais l’appellation était nécessaire, car ce qui m’intéressait, c’était de voir les réactions de mon entourage.
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La barbe et l'Islam
Avant toute chose, je ne pouvais pas manquer l’occasion d’assouvir un plaisir coupable. Celui de voir le regard des gens qui me vannent en permanence sur ma barbe en leur annonçant que je fais le Ramadan. Et ça n’a pas manqué.

Ma mère a tenté d'organiser une expédition pour m’apporter à manger
Ma toison compte de nombreux détracteurs. Ma mère et ma sœur en tête de ligne. Puisque je ne les vois pas souvent, j’ai immanquablement droit à des remarques, sur le ton de la rigolade mais bien senties. Je savais qu’elles ne pourraient pas manquer l’occasion de me gratifier d’une nouvelle réaction. J’ai même reçu un message de ma voisine que je n’avais pourtant pas mise en courant. Les nouvelles allaient vite.
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Ces phrases résument peut-être à elles seules la catégorisation et l’assimilation de la barbe comme un symbole de l’Islam et désormais de peur. La crainte de voir une personne changer et s’éloigner de ce qu’elle était, mais aussi sûrement de l’inconnu. En l’occurrence, de me voir subitement intégrer une structure religieuse alors que je n’ai jamais développé un quelconque intérêt pour la foi. Comme si en ne mangeant rien pendant deux semaines, je risquais de «devenir musulman».
«Coupe-moi ça. C’est trop long. On dirait un terroriste.»
Ce genre de remarques est tout à fait régulier dans mon entourage. Je ne compte pas le nombre de fois où j’ai vu des regards excédés par la longueur de ma barbe. De nos jours, en arborer une ne semble pouvoir signifier que deux choses. Soit je suis un hipster, soit un musulman Coran sous le bras. Là où par le passé la toison masculine était perçue comme un signe de sagesse ou de virilité, elle n’offre désormais plus que ces deux possibilités. Devenir un prétentieux branchouille qui met des vestes en tweed et retrousse son pantalon pastel, ou alors percer dans l’Islam et devenir un aspirant terroriste. Bien sûr, c’est un raccourci, mais malheureusement je n’exagère pas. Je ne compte pas le nombre de fois où l’on m’a demandé si j’avais fait allégeance à Daesh ou si mon Djihad se passait bien. Comme je n’apprécie pas particulièrement porter des bretelles ou que l’Islam soit rattaché à tort au terrorisme, c’est donc devenu la raison pour laquelle je laisse mes poils reprendre leur droit. Emmerder les gens qui catégorisent au premier regard.
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11La préparation
Je pensais que ce qui me manquerait le plus, ce serait la bouffe. En tant qu’étudiant, j’ai un régime alimentaire qui n’obéit qu’à un seul principe. Mange quand tu as faim ou que ça sent bon. Puisque je doutais énormément sur le fait que mes nouilles chinoises suffiraient à rassasier mon estomac, j’ai donc cherché comment m’alimenter sur Internet. J’ai rapidement compris que je n’étais peut-être pas prêt à commencer ce Ramadan dans les meilleures conditions.
J’avais peur de me sentir faible, ou d’agresser l'un de mes amis pour croquer dans son maxi-cookie trois chocolats. Je ne voulais pas que mon ventre gargouille à longueur de journée ou en être réduit à ouvrir mon frigo pour décoller l’opercule d’un Danonino à la fraise, le sentir et calmer mes pulsions.
J’ai donc pris mes deux cabas et mon jeton en plastique rouge, direction la grande surface la plus proche. Comme si je me préparais à un siège, j’ai tenté de choisir des aliments qui tiennent le ventre le plus longtemps possible. Résultat, je me suis retrouvé avec 6.5 kg de vivres à engloutir en 2 semaines, 36 œufs, un gros pot de Benco, et 750 grammes de dattes parce qu’un ami musulman m’avait dit qu’il en mangeait pendant le Ramadan. Honnêtement, c’est la seule raison pour laquelle je les ai achetées en aussi grosse quantité. Démesuré ? Mon expérience avait fini par se transformer en brunch party. Et j’aimais plutôt bien cette idée.
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Je me suis également pesé, et c’est là que mon ego en a pris un coup. La dernière fois, j’accusais 73 kilos, mais 2 kilos supplémentaires ont décidé de participer à l’aventure. L’occasion de se saper le moral en deux minutes, et d’avoir une réflexion intense avec le mec en slip dans le miroir.

La phase d'appréhension
La veille du Jour-J, j’ai commencé à ressentir l’ampleur de l’expérience. D’habitude, je gère plutôt bien le stress. Pourtant, mon estomac s’est noué, comme si je n’avais pas révisé pour un gros examen. J’appréhendais l’épreuve qui allait suivre, et je comptais les heures restantes. Chacun de mes gestes prenait une dimension mélancolique, comme si je disais adieu à une vieille amie. Ma dernière bouchée, mon dernier verre, ma dernière partie de jambes en l’air. On entendait presque chanter Simon & Garfunkel derrière. J’avais peur de perturber mon quotidien.
Un sentiment qui s’est vite confirmé le lendemain. Levé à la bourre, j’ai à peine eu le temps d’avaler un café avant de décoller à la fac l’estomac vide. J’avais décidé de consacrer ce jour à l’acclimatation de mon estomac. Un genre de test pour voir si je pouvais passer la journée entière sans carburant. À ma grande surprise, j’ai tenu le coup. Pas de pulsion, je me suis même assis sur le sacro-saint café de la pause. Arrivé midi, tout le monde semblait crever de faim. J’aurais bien mangé, mais puisque j’étais préparé mentalement, ce sentiment est vite passé. En revanche, j’ai décidé de m’enfermer chez moi tout l’après-midi pour économiser mes forces et être le plus près possible du frigo une fois le soleil couché.
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La dentelle
Bien entendu, j’ai trouvé la pire période pour entamer mon Ramadan. Il commençait pile le jour des retrouvailles avec ma copine, enchaînait directement sur la Saint-Valentin, son anniversaire, puis des au-revoirs larmoyants. Bref, elle s’attendait à recevoir un shot d’amour et je n’avais certainement pas intérêt à me tromper dans la dose. J’avais au moins la chance de ne pas la croiser de la journée, ce qui réglait le problème du contact physique. En revanche, tous les soirs, je devais composer avec ma conscience, quand j’ouvrais la porte et qu’elle sortait nue de la douche ou que je la retrouvais lovée en sous-vêtements sur le canapé. Dans ces moments-là, mon cerveau criait «ALERTE !», mon sexe «VAS-Y !» et ma bouche «TU LE FAIS EXPRÈS !». Bien sûr que c’était le cas. Elle passait son temps à minauder, profitant de la situation pour me chauffer à mort et tester mes limites. Autant dire qu’après presque un an de misère sexuelle, j’ai vite compris l’ordre des priorités et que j’allais tomber dans son piège de dentelle. En décidant que j’avais déjà étudié plus que largement cet aspect, j’ai fini par concéder que j'avais le droit de coucher à la tombée du jour. Dès le premier soir, ma copine a donc pu se rassurer sur son pouvoir de séduction. Et moi sur ma faiblesse d'esprit.

Un schéma quotidien
Dès le lendemain, je me suis rendu compte de la rigidité schématique de notre quotidien. J’ai remarqué que ma journée typique était beaucoup plus ritualisée que pendant mon expérience. À commencer par le traditionnel triptyque des repas qui est devenu la norme occidentale, un peu comme le système décimal. Pour moi, le monde semblait tourner autour de trois valeurs impérissables : petit-déjeuner, déjeuner et dîner. Je me trompais.
J’avais cru entendre que pendant le Ramadan, les repas étaient calés sur le lever et le coucher du soleil. J’ai donc allumé mon iPhone pour savoir quelles étaient les plages horaires auxquelles je pouvais manger. Avant 8h et après 18h30, ce qui voulait dire 10h sans rien pouvoir ingérer. Finalement pas grand-chose. Même si ça ne m’a pas empêché de me faire un petit-déjeuner de champion tous les matins. En temps normal, je me contente d’un café allongé et d’un porridge si j’ai le temps. Là, on parle d’une organisation quasi-militaire dans l’exécution.
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1,2,3. Mangez !
6h du matin, le réveil sonne. Les yeux encrottés, je titube vers la cuisine sans perdre de temps. C’est une course contre la montre, qui n’a qu’un seul objectif : engloutir le maximum de choses avant le lever du soleil. Je mets les poêles à chauffer et m’enquille 3 œufs brouillés, 2 saucisses, une tranche de fromage, 2 tartines de confiture, du fromage blanc avec de la compote, une tasse de chocolat chaud et une tasse de thé à la menthe. Plus 2 ou 3 dattes pour la route. Tout en gardant un œil sur l’horloge du micro-ondes qui n’arrête pas d’avancer.
Je vais être honnête, je n’ai jamais réussi à finir mon repas avant l’heure fatidique. Pire encore, j’ai appris 2 jours plus tard qu'ils étaient en fait calés sur les heures des prières. Sobh pour l’aube et maghrib pour le coucher du soleil. Depuis le début, j’étais en retard sur mon Ramadan. Une information primordiale que j’aurais eue si je n’avais pas écarté l’apanage religieux. J’ai donc installé l’application Muslim Pro pour repartir sur de bonnes bases. Qui plus est, là où n’importe quel pieux se serait arrêté à l’heure pour ne pas rompre le jeûne - ou aurait rattrapé ses jours -, j’ai fait mon second compromis. Les minutes supplémentaires seraient rattrapées le soir-même. Une mesure qui me paraît plus juste (et surtout plus simple) que de rattraper un jour entier.
À trop manger, j’ai rapidement pris du poids. Presque 2 kilos en 2 jours. Mon corps n’arrivait pas à éliminer ce que j’ingurgitais puisque je n’avais pas d’activité physique, et a donc commencé à réagir. Le quatrième jour, un mal de ventre m’a cloué au lit. Impossible de prendre un Doliprane, j’ai donc décidé de prendre mon mal en patience. J’avais l’impression d’être une vraie bombe à retardement, ce qui n’irait pas en rassurant certaines personnes de mon entourage qui sauteraient sur l’occasion pour prévenir les renseignements généraux. Mais mon problème était ailleurs.

#foodporn
En temps normal, je checke mes réseaux sociaux tous les quarts d’heure. C’est un réflexe complétement inconscient mais qui peut me mettre mal à l’aise si je ne le fais pas. J’ai remarqué la proportion qu’ont les gens à poster des photos de bouffe sur Facebook, Snapchat et Instagram. Pourtant, je ne pense pas que mes amis se soient tous découvert une passion pour la cuisine. Je ne mesurais simplement pas la place que prend la nourriture dans notre quotidien et notre cercle social. Encore pire, j’ai été confronté de plein fouet au phénomène de la Fitgirl. Ces filles obnubilées par leurs formes et qui partagent H-24 chacune de leurs collations avec des filtres Instagram. Elles ont la candeur de croire qu’elles sont une source d’inspiration pour leurs followers, alors que la majorité d’entre eux sont des mecs un peu pervers comme moi, qui sont juste contents de voir une jolie fille en sous-vêtements Calvin Klein dans leur fil d’actualité. Parce que j‘avais peur d’avoir faim, je me suis régulièrement retrouvé à pester sur du fromage blanc et des haricots verts qui ne me donnaient même pas envie. C’est pourquoi j’ai commencé à éviter les réseaux sociaux et certaines personnes pendant la journée.

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La réelle motivation
Avec du recul, nos journées sont conditionnées par des pulsions. Lorsque nous mangeons, c’est par habitude ou par envie. Non par besoin. Notre estomac est conditionné pour recevoir ses trois repas quotidiens, sans quoi l’attente paraît insupportable. Lorsque nous étions en terrasse avec mes amis et qu’il y avait une bonne odeur, j’ai remarqué qu’ils avaient beaucoup plus faim que moi, alors qu’ils avaient souvent mangé dans les deux ou trois heures précédentes. C’est là que j’ai pris conscience des réactions disproportionnées que pouvaient prendre nos gestes au quotidien.
La peur du manque, qu’une poussière bloque les rouages de notre routine bien huilée. L’appréhension de passer une soirée sans alcool, sans fumée dans les poumons ou alors une journée sans caféine. Sans s’en rendre compte, nous avons installé des rituels omniscients dans notre quotidien. Des petits gestes qui se mesurent sur l’échelle de la satiété et n’ont aucune autre valeur que de combler un manque hypothétiquement quantifiable. Il en va de même pour la masturbation compulsive - on établit une moyenne de référence. En dessous, c’est une journée normale, au-dessus, on a peut-être un peu abusé.

Le décalage perpétuel
Durant mon pseudo-Ramadan, mon mode de vie a drastiquement changé. C’est tout simplement la semaine où je suis le moins sorti. J’avais pris le réflexe de mâchouiller un chewing-gum pour éviter d’avoir la bouche pâteuse. Ce qui me dérangeait le plus, c’était le manque d’hydratation. Quand je sortais voir mes potes, ils me trouvaient un peu tendu, limite soupe-au-lait. Ils me demandaient comment je me sentais, si je n’avais pas trop faim ni envie de boire, tout en me disant qu’ils n’auraient pas le courage de le faire. La faim, c’est vraiment ce qui fait le plus peur. J’ai aussi remarqué que pas mal de gens étaient curieux de comprendre pourquoi j’avais pris cette décision et comment je le vivais. Ils trouvaient l’expérience intéressante et m’encourageaient à continuer. De manière générale, mon entourage était très attentionné avec moi, en s’excusant parfois même de manger ou de boire.
«Vas-y, t'es sûr que tu veux pas une gorgée en cachette ? Il ne le saura pas !»
Des comportements qui n’ont fait qu’accentuer le sentiment d’éloignement, et de ne pas avoir de communauté avec laquelle partager mon expérience. Où puiser du réconfort et un sentiment de compréhension. Initialement, le Ramadan est un moment de partage. Or je vivais en décalage total de mon cercle social. Je n’ai passé qu’une seule soirée au bar quand mes potes en ont passé cinq d’affilée. Un constat qui m’a attristé sur le moment : j’ai eu l’impression de me sentir exclu, de ne pas arriver à tenir mon rythme de croisière, alors que je n’avais tout simplement pas la force de me lever pour les rejoindre. En fin de semaine, j’ai compris que même si j’avais la possibilité de sortir, je n’en avais de toute façon pas envie puisque j’avais plus de chance de me frustrer à ne pas pouvoir boire qu’autre chose. Mes amis l’ont d’ailleurs remarqué, me proposant de siffler des gorgées en cachette. Une délicate attention que je refusais systématiquement, même si je n’étais pas totalement dans le bain de la soirée. De qui devrais-je me cacher ?
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700 grammes de souvenirs
Finalement, mon expérience n'aura duré qu'une seule semaine. J'aurais pu continuer sans difficulté, mais je ne voyais pas ce que cela m'aurait apporté d'autre à part de la frustration. Je voulais stopper pour voir si j'allais directement reprendre mon ancien rythme de vie ou non. Bien entendu, mes amis n'ont pas attendu une seule minute après le coucher du soleil pour me jeter un paquet de chips et une bière entre les mains. Je n'avais pas faim ni même envie de boire. Mais je me suis exécuté puisque c'est comme cela que j'avais l'habitude de passer mes soirées. Bizarrement, je n'ai pas trouvé l’expérience difficile, même si je l'avais clairement réadaptée. Toutes mes appréhensions se sont soit avérées fausses, soit injustifiées. Le plus compliqué avait été de se lancer ; et d'ailleurs, les jours suivants, j'ai inconsciemment continué de vivre sur le même rythme de deux repas par jour. Après plusieurs semaines, je ressens encore certains changements en moi - j’ai du mal à boire du café par exemple. Ainsi, ce que j'en retiens, c'est notre conditionnement. Le schéma sur lequel nous évoluons sans même le percevoir. L'importance de nos carburants comme d'un signe d'acceptation en soirée, ou pour rentrer dans une rengaine quotidienne. Et surtout la peur. L'homme est effrayé par l'inconnu. Il a peur d'avoir faim, de sortir de son petit carcan. Quitte à renier son identité première, il se réfugie dans le moule social et cherche l'exposition abusive. Partager son repas sur Instagram, un café-clope avec des collègues ou un moment intime avec son partenaire. Ces moments sont destinés au divertissement et à l’extraversion. En se recentrant sur soi-même comme c'était le cas pour moi pendant cette semaine, on mesure mieux la notion du temps et la réelle longueur d'une journée. On apprend à comprendre ses pulsions et à se rendre compte de la réelle matière de notre quotidien.
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Que mon entourage se rassure, je reste toujours le même ; mon esprit s'est simplement un peu plus élargi. J'irai toujours descendre des pintes à 6 balles le soir. La mousse s'étalera sûrement sur ma barbe après avoir éclusé deux ou trois gorgées, et je l'essuierai en posant mon verre dans un bruit sourd avant de me diriger en terrasse pour parler à mes potes. Je continuerai de tourner à la caféine, à manger régulièrement, et à vivre cloîtré entre quatre murs devant ma PlayStation. Ou collé à ma copine. La seule différence c'est que désormais, je sais pourquoi je le fais.