En matière de sexe, je ne sais pas si vous avez remarqué, mais l'ambiance n'est pas trop à la rigolade. La légèreté, nous l'avons perdue et même Ovidie a la gueule de bois. Publiée en mars et passée relativement inaperçue, une étude de la revue Archives of Sexual Behavior cloue le cercueil de ces années de plomb : les millenials, alias la Génération Y, alias les «jeunes d'aujourd'hui» nés entre 1980 et 2000, ne baisent plus. La fréquence de leurs rapports sexuels atteint un creux record, inégalé depuis un siècle.

Oh, ça va, ne criez pas, moi aussi je sais que «la quantité ne fait pas la qualité». Certes, mais à voir et à entendre les voix de cette génération, la qualité laisse aussi visiblement à désirer. Un phénomène qui n'est peut-être pas aussi bien décortiqué que dans Girls, dont la sixième et ultime saison vient de se clôturer voici quelques semaines. Le fait est que devant cette série, je me suis souvent demandé pourquoi les personnages s'acharnaient tellement à vouloir forniquer, vu comment «la chose» semblait les faire atrocement chier. (Mon autre interrogation récurrente ayant été : est-ce que ces gens existent réellement dans la vraie vie ?)


Dans le troisième épisode du paquet final, l'héroïne Hannah Horvath (Lena Dunham) se rend chez l'un de ses écrivains favoris, Chuck Palmer (Matthew Rhys), en proie au genre de scandale qui nous est désormais familier : le type aurait «abusé» de son pouvoir pour obtenir des «faveurs sexuelles» de la part de plusieurs jeunes femmes, dont certaines ont révélé l'affaire sur les réseaux sociaux. Dans l'un de ses articles, Hannah prend le parti des accusatrices, suite à quoi l'accusé l'invite chez lui pour lui donner sa version des faits, avant de joindre la pratique à la théorie.

C'est peu dire que déclarer que j'ai adoré cet épisode, commenté en long et en large de par le web comme une subtile démonstration des difficultés du consentement en milieu adulé et des violences sexuelles susceptibles de se glisser dans ses interstices – les fameuses «zones grises» dont Hannah se dit «saoulée». Reste que pas grand-monde n'a remarqué combien, à l'instar de toute «bonne» fiction, cet épisode était polysémique et permettait de prendre la mesure de la panique morale s'abattant aujourd'hui sur la jeunesse américaine, une paranoïa du cul qui n'est sans doute pas innocente dans le regain de puritanisme détecté par la science et dont les ricochets n'ont pas fini de nous ébranler de ce côté-ci de l'Atlantique.

Au début de l'épisode, Hannah est entièrement dans son rôle de «guerrière de la justice sociale». Offensive et sur la défensive, elle pilonne Chuck des poncifs d'usage sur la «culture du viol», sur l'impunité des prédateurs et sur leurs victimes que «la société» a tout intérêt à faire taire – d'où la «mission» qu'elle s'est donnée à elle-même : leur offrir sa voix. De par ce sacerdoce, elle range l'écrivain dans la case qui ne peut que lui incomber, celle du croquemitaine sexuel, sorte de coq décapité sautant sur tout ce qui bouge tant que sa bite est irriguée. Tant pis pour celles qu'il «démolit» dans la manœuvre, les mêmes qui, au départ, n'avaient comme autre ambition que de se «sentir exister».

Puis, peu à peu, les clichés s’amollissent, s'émiettent, transpirent, le blanc n'est peut-être pas aussi virginal qu'il en a l'air ni le noir si sinistre. Face à LA représentante du «il n'y a pas de faits, que des points de vue», Chuck a l'outrecuidance de proposer le sien et de détailler la banalité non-criminelle de ce dont on l'accuse : au fond du fond, il a peut-être été «idiot» de marchander des sentiments pour avoir du sexe, mais il n'a pas été «malfaisant», de la même manière que ses «victimes» n'ont pas été contraintes au tango un pistolet sur la tempe et ont pu elles-mêmes marchander du sexe pour obtenir de la considération. Aux yeux de la logique, tout le monde pourrait s'avérer gagnant, sauf que dans l'inconscient collectif des gardiens de la galaxie bien-pensante, dont Hannah est l'ambassadrice, la logique s'est fait la malle depuis belle lurette. On conspue le slut-shaming, mais on continue à penser qu'une fille qui baise (ou suce ou branle) a perdu quelque chose de sa «dignité» et réclame la repentance – autrefois, elle aurait été l'objet du Malin, aujourd'hui elle a été assujettie aux désirs d'un plus puissant qu'elle. On célèbre et valorise l'autonomie féminine, mais dans la sphère sexuelle, on conçoit toujours les femmes comme des marionnettes aux ficelles tirées par des maîtres mâles dont les intentions sont aussi lubriques que maléfiques. À l'instar des zombies convergeant vers l'appartement de Chuck, lorsque Hannah finit par en sortir juste avant le générique, les femmes semblent «faites pour» être sexuellement hypnotisées, sidérées, appâtées, et leur faiblesse forcément abusée. C'est ce que dit un autre lieu commun des représentations culturelles des rapports de genre : dans le lit, la femme souffle à l'homme «tu as eu ce que tu voulais», comme si les femmes, elles, ne voulaient jamais rien et étaient condamnées à «se faire avoir». Comme si la sexualité ne pouvait jamais être un gain pour les femmes, comme si le sexe était essentiellement dégradant du moment que c'est un vagin que vous avez entre les jambes. Une «putain de malédiction» ! ironiserait ma camarade Camille Emmanuelle

Pour Laura Kipnis, professeure de cinéma, essayiste et auteure du récent Unwanted Advances, un terrifiant examen de l'état de la «culture sexuelle» sur les campus américains censément les plus «progressistes», il y a fort à parier que les historiens du futur voient dans notre époque une énième poussée d'hystérie collective, comparable au procès des Sorcières de Salem ou au maccarthysme. «Ils se demanderont comment des individus soi-disant rationnels ont pu succomber si facilement à cette paranoïa générale», écrit Kipnis dans l'ouverture d'un livre à cause duquel elle est aujourd'hui interdite d'accès dans plusieurs universités, tant l'ouvrage et son auteure sont accusés d'avoir créé un «climat d'hostilité» potentiellement dommageable aux étudiants susceptibles de la croiser. CQFD, comme dirait l'autre.

«Ils se demanderont comment quiconque a pu y voir du féminisme, quand le phénomène suppure le paternalisme de partout. Comment on a pu l'associer à du “politiquement correct” quand la paranoïa sexuelle ne possède a priori aucune valeur politique (tout comme l'hypocrisie sexuelle). Restaurer en douce les versions les plus contraignantes de la féminité traditionnelle, ce n'est pas du progrès, c'est un retour en arrière», tance Kipnis. Et j'applaudis de mes deux fesses.

Dans le magazine Quillette, le sexologue Michael Aaron mentionne trois cas de jeunes patients terrifiés par les plans cul – pourtant censés être endémiques à leur âge – et par les risques attenants de fausses accusations de viol. Trois post-adolescents préférant les jeux vidéos et le porno, sources plus «sûres» de gratification affective et sexuelle. Des anecdotes qui ne sont pas des données, mais qui sont néanmoins cohérentes avec celles présentées dans l'étude des Archives of Sexual Behavior : oubliez ceux qui hurlent à la sur-sexualisation de la société – depuis un siècle, notre société n'a en réalité jamais été aussi peu sexualisée.

Pourquoi ? Probablement parce que nous n'avons jamais autant pris le sexe «au sérieux», au risque d'exacerber un sentiment de vulnérabilité général, tout particulièrement chatouilleux chez les femmes. Et ce, paradoxalement, à une époque où il n'a jamais été aussi facile de ne pas se prendre la tête avec le cul. 

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