2017 est donc l’année du grand retour de Mary J. Blige, et Strength of a Woman le dernier échelon d’une renaissance fomentée avec minutie par sa maison de disques depuis plusieurs années. Un plan que l’on pourrait résumer ainsi : aller s’acoquiner avec un jeune duo électro à la mode (Disclosure), poser un couplet aux côtés du nouveau parrain du hip-hop (Kendrick Lamar), interviewer Hillary Clinton, ou encore partir en tournée commune avec Maxwell histoire de surfer sur la hype R'n'B actuelle et rappeler à tout le monde qu’elle reste bien la «Queen of Hip-Hop Soul». Celle qui, en 2013, avait vendu plus de 50 millions d’albums dans le monde, celle qui a posé sa voix aux côtés de 150 artistes différents, celle qui, enfin, comme l’écrivait Didier Lestrade en 1999 dans Libération, «incarne le seul lien entre une soul classique et un rhythm’n’blues moderne».

Ni pute, ni soumise
Rien ne prédisposait pourtant Mary J. Blige à collaborer un jour avec Biggie ou U2, ni à signer des tubes aussi efficaces et puissants que Real Love et 911. Car, si Mary J. a toujours fait partie de ces artistes qui n’ont jamais eu besoin de se forcer pour dévoiler un charisme évident, elle n’est pas à proprement parler une enfant de la balle. Il y avait bien quelques signes avant-coureurs - un père jazzman, un rôle de chanteuse principale dans une chorale d'église, un concours de chanson remporté à 7 ans en interprétant Respect d'Aretha Franklin - mais la petite Mary Jane, comme beaucoup d’Afro-américains, semble avoir pris un rendez-vous quotidien avec l’immonde dans les rues malfamées de la Big Apple. Abandonnée par son paternel à seulement 4 ans, violée par un proche ami de sa famille un an plus tard et virée de son lycée pour consommation de substances illicites, Mary J. Blige ne doit finalement son salut qu’à la musique. Du moins, c’est ce qu’elle prétendait à I-D en début d’année : «La première chanson dont je me souviens, c’est Reunited (Peaches & Herb), j’avais sept ans. Je me souviens écouter cette chanson et devenir complètement folle. Cette chanson m’a donné envie de tomber amoureuse et de chanter. Encore aujourd’hui quand j’y pense, je ressens les mêmes sensations. C’est à ce moment-là que j’ai su ce que je voulais faire de ma vie. Ensuite, il y a eu le hip-hop, les Funky Four + One More, puis Eric B & Rakim, puis EPMD et les Jungle Brothers. Le hip-hop et le R’n’B nous permettaient de survivre».

En 1988, Mary J. Blige n’a que 17 ans mais clairement un don pour la musique. Suffisamment en tout cas pour convaincre Sean «Puffy» Combs (Puff Daddy, donc P. Diddy, donc Diddy, ndlr) d’en faire la première artiste féminine d’Uptown Records, ou encore Father MC de la convier au refrain de son tube, I’ll Do 4 U. Partout, on présente la gamine de Yonkers comme «la nouvelle Aretha Franklin» ou «la nouvelle Billie Holliday», pour cette vie rongée par la dépression, les addictions et les coups bas. Des comparaisons qui la flattent, bien sûr, et qu’elle ne peut qu’accepter, de peur de décevoir : la presse, son label, mais aussi ses premiers fans, tombés sous le charme de ses productions qui doivent finalement plus au chant d’une soul typiquement sixties qu’au R'n'B moderne. Mais après qu’elle se fut fait la main sur Don’t Go Away et quelques featurings, se posait une question : Mary J. Blige était-elle capable de faire ça sur tout un album ? Et puis What’s the 411 est arrivé. C’était génial, c’était nouveau et c’était passionnant.

On est alors en 1992 ; 15 000 ravers débarquent à Berlin pour la Love Parade, Nevermind de Nirvana, sorti un an plus tôt, éclate tout dans les charts, mais cette jeune chanteuse de 21 ans s’impose d’emblée comme l’une des voix majeures du R'n'B. Ce n’est ni un pur produit des maisons de disques, ni une bitch autoproclamée à la Lil’Kim ou Missy Elliott, et c’est justement cette singularité qui va lui permettre de poser quelques refrains sur les titres de différents rappeurs. Résultat : en plus d’imposer un look (casquette de baseball, bottes de combat et baggy), Mary J. devient l’artiste féminine à avoir vendu le plus de disques chez Uptown Records (5 millions pour What’s The 411 ?), et enchaîne jusqu’à la fin des années 1990 des duos aussi mémorables que Love Is All We Need avec Nas (à une époque où les deux loustics auraient joué à touche-pipi), I Can Love You avec Lil’Kim, Sincerity avec DMX, AS avec George Michael (un duo proposé à l’origine à Lauryn Hill, qui aurait refusé pour des questions touchant à l’homophobie) ou encore Deep Inside avec Elton John.

R'n'B paillettes
Celle que Cat Power considère comme une inspiration est alors au sommet. Les années 1990, ce sont clairement les siennes. Mary J. se sent alors tellement forte qu’elle se permet d’ignorer complètement les codes de l’industrie musicale : au sein de son propre label ou dans les médias, on dit qu’elle est de plus en plus capricieuse, difficile à gérer ou qu’elle parle d’elle à la troisième personne. Mais elle est aussi capable d’avancer au coup de cœur, de sacrifier son quotidien au nom de l’Art, comme disent les saltimbanques. En 1999, par exemple, lorsqu’elle entend l’instru de The Message que Dr. Dre a composé en hommage à son frère tout juste disparu, elle entre en studio, chante par-dessus et convainc l’ex-N.W.A d’enregistrer le morceau avec elle. L’audace va se révéler doublement payante puisque Dre, outre The Message, lui compose dans la foulée ce qui reste encore aujourd’hui son single le plus populaire en solitaire : Family Affair.

C'est en 2001 qu'ainsi, Mary J. Blige accède à un succès international, voire planétaire – ses précédents disques ne s’étaient vendus qu’à quelques dizaines de milliers d’exemplaires en France. Pour Family Affair, donc, mais aussi pour son cinquième album No More Drama, pour lequel elle s’est entourée du gratin hip-hop (Dr. Dre, The Neptunes, Swizz Beats, Rockwilder), Mary se lance dans des thèmes délicats (PMS aborde les cycles menstruels féminins) et des samples audacieux (No More Drama et sa boucle empruntée au Feux de l’amour, qu’elle adore). Surtout, elle s’assume désormais pleinement : «J’ai pris conscience petit à petit de la cause de mes excès : quelqu’un qui abuse des drogues, qui laisse des hommes la tabasser, qui refuse tout compliment, ne s’accepte pas, confiait-elle à Libération. Le problème n’était pas tant lié aux autres qu’à moi. Soit j’apprenais à m’aimer, soit un de mes mecs allait me tuer, ou je me suicidais. Je me demandais : "Pourquoi suis-je toujours avec des types qui me trouvent trop grosse ou trop maigre ?". Ils me renvoyaient juste à ce que je pensais de moi-même. J’ai arrêté de montrer tout le monde du doigt et me suis intéressée à moi».

Entre deux mondes
Reste que Mary J. Blige a beau s’assumer et tenir des propos de plus en plus intimes, son mystère ne fait que s’épaissir avec le succès : au cours des années 2000, l’Américaine continue de placer ses différents albums (il y en aura 4 entre 2003 et 2009) au sommet du Billboard, mais Love & Life ou Stronger With Each Tear trahissent surtout un manque criant de prise de risques, d’inventivité nette et, finalement, de point de vue. À l’instar de sa principale rivale, Mariah Carey – le New Yorker ira jusqu’à considérer cette dernière comme le visage opulent et factice de l’Amérique bien-pensante, là où Mary J. Blige incarnerait la face sombre d’une génération en rédemption -, la diva semble désormais courir après la reconnaissance. Comme en témoignent sa participation à l’infâme comédie musicale Rock Of Ages en 2009 ou son partenariat avec Burger King, pour lequel elle empoche 2 millions de dollars.

Les années 2010 marquent d’ailleurs un sérieux passage à vide pour l’Américaine : hormis une apparition sur un album de Kid Cudi en 2010, les collaborations se font de plus en plus rares et la production grandiloquente de ses albums ne masque pas un évident manque de créativité. En 2011, Mary J. Blige tente alors de donner suite au disque qui lui a permis de remplir les bacs et de devenir une légende, My Life, (My Life II… The Journey Continues (Act 1)), avant de s’essayer deux ans plus tard au traditionnel album de Noël - soit, dans bien des cas, la dernière tentative d’un artiste pour renouer avec sa gloire perdue. Mais Mary J. Blige n’a pas pour autant le sentiment d’avoir fait le tour du métier. Ni de répéter les mêmes automatismes, de manière lasse et mécanique, sans enthousiasme.

Elle passe certes à côté de belles opportunités - le titre Umbrella, finalement confié à qui vous savez, ou le rôle de Nina Simone dans le biopic consacré à l’auteur de Silk & Soul -, mais elle reste une artiste d’entertainment "cool" (comprendre mi-opportuniste, mi-géniale). On la surprend dans les talk-shows américains, on l’entend se confier avec moins de pudeur que par le passé sur sa propre histoire (bien qu’elle refuse toujours d’expliquer comment cette cicatrice est apparue sous son œil gauche), on la découvre plus politisée que jamais en prenant position pour le mouvement Black Lives Matter. Surtout, on la voit nouer des liens avec de nouvelles générations d’artistes : Disclosure et Kendrick Lamar, donc, mais aussi Sam Smith. Et c’est ce qui est profondément intéressant chez Mary J. Blige : elle a beau être passée par tous les excès, avoir connu les louanges comme les critiques, l’Américaine a toujours su faire évoluer son image. Tant et si bien, que même si elle ne suscite plus le même enthousiasme qu’au début des années 2000, personne ne peut dire aujourd’hui qu’elle est dépassée ou qu’elle a dix ans de trop. À défaut d’avoir pu écouter en avant-première Strength of a Woman, on peut alors se dire que ce treizième album n’annonce probablement en rien une fin de carrière. Tout au contraire, c’est peut-être même une nouvelle qui commence.


++ Le nouvel album de Mary J. Blige, Strength of a Woman, est disponible sur iTunes et en écoute sur Spotify.
++ Retrouvez Mary J. Blige en concert à l'Olympia le 14 juillet.