Chaque année au mois d’avril, magazines spécialisés, de mode, ou même médias et sites mainstream se gargarisent de la tenue du festival Coachella pendant deux week-ends. De l’annonce de la programmation à la couverture des concerts, le rassemblement, au moins aussi connu pour attirer les stars voulant être vues que les bons artistes, devient le centre du monde pendant une semaine. Seulement, au fil des ans, après les jalousies moqueuses et pas forcément justifiées, son succès a commencé à susciter les vraies polémiques, beaucoup plus gênantes. De plus, dans une Amérique de Trump à fleur de peau, il est facile de retrouver à Coachella, malgré ses façades d’hédonisme égalitaire et de hippisme façon H&M, les dissensions et les problématiques dont souffre actuellement la société américaine, complètement schizophrène.

Commençons par les carrés VIP, véritables scandales, qui ont encore fait parler d’eux cette année avec un prix d’entrée à 900 dollars (au lieu des déjà hallucinants 400 dollars pour un bracelet de base). Pourquoi ces 500 dollars de différence, qui augmentent chaque année ? Pour avoir le droit d’être un peu plus près de la grande scène et avoir accès à davantage de food trucks – payants, la belle affaire. Malya, 19 ans, venue de Santa Barbara (Californie) est dégoûtée, même si elle fait attention à ne pas trop le montrer : «Je pensais que ce serait plus intéresssant d’avoir un pass VIP, mais en fait ça n’apporte pas grand-chose de plus qu’un pass régulier». D’autant qu’à son âge, où que ses bestahs et elle aillent, il leur sera impossible de boire une goutte d’alcool puisqu’il faut passer par des «ID checks» pour prouver nos 21 ans passés et accéder aux bars. Plus largement, la vente ultra-encadrée de boissons alcoolisées n’en fait pas le festival le plus foufou de la Terre. De l’hédonisme OK, mais limité et hors de prix (13 dollars la bière, 15 dollars le cocktail, ce genre).

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La Vallée des selfies
Alors qu’on traverse l’immense pelouse centrale de l’Empire Polo Club d’Indio, nous croisons une autre grappe de gens déçus et passablement en colère. En vendant 125 000 billets par week-end au lieu des 99 000 habituels, les organisateurs ont oublié une donnée primordiale : modifier la taille des parkings. «On vient de passer deux heures dans la voiture, après cinq heures de route», nous dit James, venu de Las Vegas avec ses potes. Des rumeurs de personnes ayant tourné pendant plus de quatre heures autour de l’entrée émanaient de Twitter dimanche, alors que certains parlaient déjà de porter plainte contre les organisateurs du festival, Goldenvoice, pour obtenir un remboursement de leur pass, ayant loupé les performances d’une flopée d’artistes. De l’autre côté du spectre, on pouvait trouver de jeunes gens venus… en hélicoptère. Ou certains ayant dépensé 7 500 dollars (sic) pour une tente luxe, pour les trois jours de festival (bracelet compris). Tout à coup, Rock-en-Seine nous a profondément manqué. Et ce même si la plus petite scène, dédiée aux DJ's EDM en carton, était plus imposante que la plus grande arène de n’importe quel gros festival français.

Oui, certaines performances, boostées par le cadre splendide et la ferveur d’une partie du public, furent mémorables. On pense notamment à Röyksopp, Breakbot, The Avalanches, Jagwar Ma, Mac DeMarco ou encore à Kendrick Lamar, et plus largement à l’armée d’artistes hip-hop venus se produire cette année : voir un public reprendre par cœur des paroles de rappeurs anglophones a quelque chose de galvanisant quand ce n’est pas votre langue maternelle. Mais est-il bien nécessaire de le faire en prenant 4 500 selfies, dos à la scène ? Car oui, il faut le dire et le répéter : Coachella détient la palme du public le plus auto-centré et superficiel du monde. Après tout, nous ne sommes qu’à deux heures de caisse de Los Angeles. Sous des airs cool et fashion (cette année, le bandana façon gang de bikers avait remplacé la couronne de fleurs), on vient ici pour se regarder assister aux concerts. Brain écrivait déjà en 2015 sur les travers du dévoiement de tous les mouvements artistiques et sociaux, une spécialité «made in Coachella» : «l’esprit hippie comme fer de lance du festival est largement ancré dans les mentalités. […] Il est devenu une marque, un label dédié aux blogueuses mode, mannequins et it-girls, de plus en plus nombreuses dans la vallée et plébiscitées par les photographes de street-style venus des quatre coins du monde.»

Et puis, côté stars, voir débarquer Paris Hilton, Adriana Grande, Matt Pokora ou Selena Gomez, comme les médias s’en sont fait l’écho cette année, laisse un drôle de goût dans la bouche. On a un peu honte d’être au cœur de cette no-go zone. Et l’on est presque heureux que les rumeurs sur les Daft Punk rejoignant Lady Gaga sur scène (aussi WTF soient-elles) restent finalement à l’état de rumeurs. Malgré la présence de The Weeknd en invité-suprise, on se dit que le public ne les méritait pas. Et, de toute façon, Justice a fait office de pis-aller, avec l’un des plus forts concerts du week-end.

Anti-LGBT et anti-avortement
Toujours du côté des performances, qui a besoin de robots quand les plus belles prestations convoquent déjà l’hybridation de l’Homme et de la machine, Bon Iver, Future et Travis Scott (pour ne citer qu’eux) sont montés sur scène en utilisant pléthore de logiciels qui les faisaient sonner comme des «crazy housewives» de Hollywood, et c’était très beau. La matière organique de leur voix couplée aux vocodeurs et autres micros a donné au désert californien la touche d’étrangeté qui manquait. Et, cerise sur le gâteau, ont prouvé que le hip-hop n’est pas mort, mais que sa mutation est bel et bien en marche. Comme tous les festivals originellement rock, Coachella a embrassé l’électro et le rap, pour des questions évidemment mercantiles, mais il y a gagné (et c’est visiblement la première année où c’est aussi notable) un public beaucoup plus cosmopolite. Hé oui, les «basic white bitches» et leurs cohortes de Uggs avaient laissé place à un contingent afro-américain et asiatique jamais vu dans le désert d’Indio.

Pourtant, les polémiques concernant les minorités n’ont pas cessé de battre. Et celle de cette année a un goût particulièrement dégueulasse, qui a mené jusqu’au boycott de certains. Entre 2010 et 2013, Philip Anschutz, grand patron du festival, aurait donné 190 000 dollars à des groupes chrétiens anti-LGBT et anti-avortement (Alliance Defending Freedom, Family Research Council, National Christian Foundation). Révélée cette année, cette tache sur le CV d’Anschutz s’est étendue quand «Pray in Jesus' Name», une association propageant la haine type Westboro Baptist Church, est venue sur le tapis. Évidemment, l’intéressé a très récemment fait machine arrière en arrêtant de les soutenir, face aux pressions.

À voir les bataillons de jeunes gays et lesbiennes assistant au festival, on se dit que l’annonce, parue en janvier dernier, n’a pas eu beaucoup d’effet. Mais comme nous sommes aux États-Unis, l’hédonisme prime sur les questions morales. «Malheureusement, à notre époque, toutes les grandes entreprises sont tenues par des types horribles qui font des trucs horribles, résumait dimanche avec beaucoup d’à-propos Mauricio, au micro du magazine The Fader. De votre appareil photo à vos chaussures, votre pantalon, vos sous-vêtements, la majorité des grosses multinationales appartiennent à des hommes conservateurs qui n’en n’ont rien à foutre de vous, de moi, des pauvres, des gens à la peau foncée, des Noirs, des Asiatiques, des gays et des lesbiennes. De tout le monde. C’est dur, mais vous allez faire quoi ? Vous faites du mieux que vous pouvez». Même son de cloche à notre micro : tout le monde est au courant mais personne ne se sentait assez fort pour renoncer à participer à l’événement. Pas mêmes les artistes. Aucun d’entre eux n’a fait allusion à cette polémique, y compris l’icône gay Lady Gaga. «Je le savais mais j’ai acheté un ticket malgré tout, nous confie Martha, 27 ans, venue d’Austin. J’ai hésité, mais c’était ma première année, donc j’ai jeté un voile sur mes convictions personnelles.»

Herbe légale mais confisquée
Enfin, l’affaire PNL illustre bien le conservatisme de Goldenvoice. N’importe quel organisateur avec une vision artistique cohérente aurait accepté la requête du tourneur du groupe de rap français : jouer en split-screen avec l’un des membres à Coachella et l’autre à Paris, retenu dans l’Hexagone pour des problèmes de visa. S’il n’y a rien à faire concernant les méandres de l’immigration américaine, un effort, moins cher qu’un hologramme de 2Pac, aurait comblé les fans US (et ils sont nombreux). En se rangeant du côté de la loi, le festival a marqué par sa rigidité. Pourtant, à ses débuts, Goldenvoice n’était pas réputée pour obéir aux règles : «À l’aide de l’argent récolté grâce à son biz' de cannabis, Gary Tovar lance en 1981 la société de production de concerts désormais culte Goldenvoice, nommée ainsi en référence à la souche de marijuana Acapulco gold, qui donnait à ses consommateurs l’impression de pouvoir parler aux anges. La réalité rattrape pourtant le promoteur : en 1992, il est condamné à 7 ans de prison pour trafic de marijuana en Arizona». En 2017, PNL a visiblement été empêché de territoire américain pour une condamnation pour trafic de stupéfiants, et alors que la weed est devenue légale en Californie depuis novembre dernier, on a vu au moins trois groupes de personnes se faire confisquer leurs pochons de beuh lors du passage des portiques de sécurité. Drôle d’époque.