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Chris Verdugo, 45 ans, est le directeur exécutif du San Francisco Gay Men’s Chorus (SFGMC), la chorale LGBT de la ville. Né à Miami d’une famille cubaine et portoricaine, il a pris les rênes du chœur emblématique de la ville californienne il y a seulement six mois. Mais l’émotion qui l’étreint lorsqu’il évoque la tournée américaine des Red States le fait d’emblée ressembler à un vétéran de la convergence des luttes. Comme si l’A.D.N. de cette chorale mythique s’était mêlé au sien, déjà bien mélangé et chaotique par essence. La vie (et la mort) des chorales homos, très respectées ici, n’ont que peu de secrets pour lui. En effet, après avoir chanté avec le chœur gay de Miami pendant des années, il a pris la direction de celui de Los Angeles. Dernière étape, logique : San Francisco.

C’est que l’aventure du SFGMC a des allures de poème épique. Le 27 novembre 1978, le tout premier concert improvisé de ce qui ne s’appelait pas encore le SF Gay Men’s Chorus eut lieu sur les marches de la mairie, le jour où Harvey Milk, conseiller municipal ouvertement homo, fut assassiné avec le maire de la ville, George Moscone, allié progressiste. Par le plus grand des hasards, et sans doute poussés par la montée en puissance des revendications des droits des LGBT dans cette ville sanctuaire, quelques chanteurs homosexuels avaient justement commencé à répéter, trois semaines avant la mort de Milk.

«Des milliers des gens de sont réunis ce soir-là» dans Le Castro pour pleurer la mort du héros de la cause, et la chorale est née de ses cendres amères, avant d’être décimée par les années SIDA. Elle fêtera donc ses 40 ans en 2018, et avait prévu, pour l’occasion, une tournée mondiale. Seulement, le tumulte politique actuel en a décidé autrement. L’élection surprise de Donald Trump à la Maison Blanche a choqué la majorité du pays, États et villes «de gauche» en tête. Et avec ses 84,5% pour Hillary Clinton en novembre dernier (seulement 9,2% pour Donald Trump), San Francisco est une bulle dans la bulle californienne (61,5% contre 31,5% à l’échelle de l’État). Mais pendant que les liberals étaient en train de ramasser leurs espérances à la petite cuillère, le lendemain de la défaite, la vitesse à laquelle le SFGMC a réagi a pris tout le monde par surprise. «La tournée mondiale (Paris, Mexico, Allemagne… ndlr) nous a, tout à coup, paru vaine», précise Chris. «Avec tout ce qui se passait dans ce pays, ça paraissait primordial de se recentrer», insiste-t-il, lui qui avait déjà emmené un groupe restreint de chanteurs de la chorale à Cuba.

«En deux jours, c’était plié. Mercredi matin, on a eu cette première conversation et le jeudi après-midi, on savait qu’on allait partir en tournée.»

À la recherche de l’empathie
Le 10 novembre, les organisateurs ont alors annoncé à la presse américaine leur pari fou : remplacer la tournée mondiale par une tournée dans les États républicains du Sud. Steve Huffines, président du conseil d’administration (avec son prédécesseur, Michael Tate), Tim Seelig, directeur artistique, et Glenn Desandre, directeur de l’association, ont appuyé Chris Verdugo. «Notre mission première, c’est d’utiliser la musique pour inspirer une certaine idée de la communauté, de l’activisme et de la compassion. Ce sont les trois filtres à travers lesquels nous évaluons tout ce que nous réalisons.»

En octobre 2017, le «Lavender Pen Tour» (d’après la couleur du stylo donnée par Harvey Milk à George Moscone pour signer un texte fondateur des droits civiques à San Francisco) passera donc par les deux Caroline, le Mississippi, le Tennessee, la Géorgie et l’Alabama, des États soigneusement sélectionnés. «Pas pour prêcher» ou faire la leçon aux électeurs de Trump, précisent les organisateurs, mais parce que ces six États sont connus pour avoir les lois anti-LGBT les plus dures des États-Unis. «Inspirer sa propre communauté, c’est très bien», précise C. Verdugo, «mais il faut absolument que nous arrivions à atteindre les gens ‘de l’autre côté de la barrière’, notamment les conservateurs modérés, et que nous entamions une conversation avec eux. Pour que les gens comprennent votre vision des choses, vous devez aller à leur rencontre et parler leur langue.»

En ligne de mire, l’empathie. «On veut ouvrir un dialogue sur les droits des LGBT», dans des contrées, aussi accueillantes soit-elles, qui ne sont pas réputées pour leur ouverture vis-à-vis de la communauté. Jackson (Mississippi), Birmingham (Alabama), Knoxville (Tennessee), Charlotte (Caroline du Nord), Athens (Georgia), Greenville et Greensborough (Caroline du Sud) recevront donc le SFGMC, par une fragile alliance avec les maires et les associations locaux. Une première pour la plupart des édiles ayant accepté de prendre part à l’aventure. Tout autour d’eux, de nombreuses lois extrêmement rétrogrades sont déjà en place. Religious Freedom Restoration Act, Freedom of Conscience, HB2, HB 15-23 : autant de textes aux noms plus ou moins barbares qui, sous couvert de protection de la liberté de culte, autorisent entreprises privées et publiques à discriminer à la chaîne.

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Chanter, mais pas seulement
Réalité tangible du terreau sociologique US, beaucoup de chanteurs ayant «émigré» à San Francisco sont originaires du Sud. Pour s’assurer un accueil au moins chaleureux, chaque État a donc son propre capitaine au sein de la chorale, un insider ayant fui sa terre de naissance ou de passage pour se réfugier à San Francisco et vivre son homosexualité au grand jour. En 2017, ces histoires sont encore très vives, car les familles écrasées par le poids des religions sont légion. Rien de comparable en France, malgré la folklorique Manif Pour Tous.

Alors quand ils ne chanteront pas, les 300 membres de la chorale se déplaceront dans les écoles, les universités et, bien sûr, les églises de la région. D’où la présence d’un allié de poids : la chorale voisine de la Oakland Interfaith Gospel Chorus, un chœur réunissant les fidèles d’une église multiconfessionnelle. «Treize courants religieux différents chantent ensemble toutes les semaines, et nous nous sommes dit qu’ils seraient des alliés de choix. Ils représentent également une opportunité, pour nous, de nous déplacer dans des endroits où nous ne serions pas nécessairement les bienvenus.» De plus, cette chorale comprend un contingent de femmes. «On est d’ores et déjà invités dans l’une des plus grandes églises baptistes du Sud des États-Unis. Et Human Rights Campaign (HRC) Project One America est aussi à nos côtés.»

À la grande surprise des intéressés donc, les étoiles se sont, pour le moment, alignées ; soutiens et argent coulent à flot pour que la chorale mène à bien son aventure humaniste. «Avec 300 personnes, vous pouvez faire beaucoup de choses. Vous pouvez vous diviser après les concerts, envoyer de petits groupes ; il s’agit simplement de coordonner les actions pour maximiser notre exposition, notamment dans la presse», explique Chris Verdugo. «Je vais être honnête, rien de tout cela n’a, pour le moment, été difficile. Je suis certain que nous rencontrerons des obstacles de taille, mais jusqu’ici, nous sommes très soutenus.»

«Nous nous devions de découvrir ce que les habitants du Sud, LGBT ou non, vivent au quotidien, dans leur ville, ce qu’ils subissent, quel genre de soutien nous pouvons leur apporter après cette élection terrible», poursuit Justin Duhé, l’un des chanteurs (originaire de Californie) qui a rejoint la chorale il y a un an, après un long casting. Chaque année, une quarantaine de candidats sont sélectionnés pour venir grossir les rangs du chœur et remplacer les départs.

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L’argent, nerf de la guerre
La moitié des 800 000 dollars nécessaires à l’opération a été levée depuis le mois de novembre. Car si la majorité des membres vont financer eux-mêmes leur voyage, une soixantaine de chanteurs ne peut pas se le permettre. Et pour ne laisser personne sur le bord de la route, «[nous avons] besoin de 2 000 dollars par chanteur, pour les vols, les nuitées et les transports au sol.» Les événements caritatifs se multiplient donc en ce moment avec une série de concerts, Paradise Found, de jeudi à samedi à San Francisco. La comédienne Kathy Griffin, défenseuse de la communauté gay devant l’Éternel, a notamment participé au dernier concert de la chorale, lors d’une soirée où elle en a profité pour faire le show et balancer quelques vannes anti-Républicains.

En juillet prochain, l’enregistrement de l’album anniversaire des 40 ans se fera aux studios Skywalker, en espérant que les ventes bouclent le budget de cette folle tournée d’automne. Quant à l’argent récolté lors des concerts dans le Sud avec la vente des tickets, il sera intégralement reversé aux associations locales luttant contre l’homophobie et le racisme («ou simplement pour aider à se battre légalement contre des propositions de lois aberrantes»).

«Ce qui se passe depuis l’élection, ce n’est pas seulement une attaque visant la communauté LGBT, c’est une attaque visant toutes les minorités», insiste Chris, ému. «Deux villes seulement sont des villes sanctuaires au Mississippi (localités qui protègent leurs citoyens contre les abus potentiels de l’Etat fédéral, ndlr), alors que l’État tout entier a été sanctuarisé, ici en Californie. Donc, ces concerts, c’est aussi pour dire aux citoyens, ‘vous n’êtes pas seuls’. Et puis je suis certain que nous pouvons trouver un terrain d’entente […] J’ai beaucoup d’espoir - si je n’en avais pas, je n’organiserais pas tout ça. Ce n’est pas un cliché ; nous nous devons de donner de l’espoir, comme Harvey Milk en avait donné au quartier du Castro et à San Francisco à l’époque.»