Les fresques murales de Kingston s’appréhendent mal séparément, ou ponctuellement. Il faut laisser son œil se noyer dans leur diversité et leur profusion. Ici, le street-art existe à travers sa globalité. Ancré dans le quotidien, il s’avère par ailleurs assez indissociable du dessin informatif. Partout, les commerçants commandent des enseignes pour leur boutique, les gens des fresques pour égayer les murs de leur quartier. Ce type d’œuvres s’avère plutôt consensuel (le drapeau national, des portraits d’artistes reggae ou des symboles de la fierté noire) et fait passer l’exigence artistique au second plan. Les peintres, souvent autodidactes, ne maîtrisent pas nécessairement les techniques académiques de leur art. Ils travaillent vite et se concentrent sur des lignes claires et des couleurs chaudes. Ils ne signent d’ailleurs pas tous leurs réalisations. Néanmoins, quoique de qualité inégale, ces peintures recèlent des merveilles d’autant plus frappantes qu’elles surgissent de manière inattendue au détour du quotidien : le devant d’une échoppe en bois, l’entrée d’un parking ou un muret d’une rue hantée par la guerre des gangs. Le choix de l’emplacement, des couleurs, du sujet et des dimensions, instinctif, s’avère généralement dénué de toute considération métaphysique. C’est pourtant là que se dévoile tout le génie naturel du street-art jamaïcain.

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Dis-moi où tu peins...
L’environnement ne se contente pas de renforcer la portée de ces peintures murales, il en détermine souvent la puissance. On trouve, dans une rue du ghetto de Greenwich Farm, un mur orné de portraits plutôt médiocres ; mais, criblés d’impacts de balles, ils racontent une toute autre histoire. Sur Gold Street, fief de la misère, un artiste s’est inspiré d’un film d’horreur intitulé Nightmare Factory, la fabrique des cauchemars. Les couleurs un peu chiasseuses de sa fresque déstructurée ont coulé ; ses personnages aux contours maladroits semblent frappés de débilité... Mais à contempler cette œuvre au milieu de Gold Street, on finit par perdre ses repères. De quoi retourne-t-il ? D’un film, ou de cette rue, véritable usine à «cauchemars» bien réels ? Le visage de Paul Bogle, meneur d’une révolte anticoloniale au XIXe siècle, se retrouve peint sur un muret de Trenchtown, le ghetto de Bob Marley. L’humidité et le temps ont rongé une partie des parpaings, creusant un trou au niveau des yeux de ce héros national. Le visage arraché par la réalité de Trenchtown, gratté par les aspérités du ghetto ? Tout un symbole. On aperçoit, à travers le trou béant, une cour dans laquelle jouent des enfants rieurs ; inconscients de leur environnement social carnassier qui finira, un jour ou l’autre, par leur fondre dessus... sous l’œil aveugle d’un héros mort. Il y a ce pistolet, aussi, sur un mur du terrible ghetto de Rae Town, dans Kingston Est. On le dirait peint par un enfant. L’endroit lui-même semble mal choisi, au premier abord. Un mur bleu n’offrant pour toute surface exploitable qu’une étroite bande blanche horizontale... L’arme crache une balle vers la droite, au bout de laquelle on lit en lettres bancales : Peace in Rae Town / Paix à Rae Town. Encore une fois, cette «paix», prêchée à la pointe du fusil dans les limites étouffantes d’un espace étriqué, dégage une puissance émotionnelle que tous les Banksy du monde peineraient à reproduire. D’ailleurs, ce fameux street artist anglais a œuvré en Jamaïque, où son cynisme petit-bourgeois s’est fracassé contre la violente réalité locale. Il y a des endroits où il s’avère difficile de faire semblant.

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Banksy et rats mouillés
À sa mort, survenue en 2014, le photographe jamaïcain Peter Dean Rickards fit actualiser la page d’ouverture de son site Afflicted Yard. Sur fond noir, deux phrases, lapidaires : «Je suis mort. C’est sans appel / I’m dead. No returns.» Une ultime pointe de ce stoïcisme de la part de l’artiste qui aura le mieux su, à travers ses séries de photos, capturer l’esprit de la rue jamaïcaine. C’est lui, d’ailleurs, qui servit de guide à Banksy lorsque ce dernier s’en alla «bénir» quelques murs de Kingston, en 2004. Ses œuvres détonnèrent dans le paysage ; trop, en fait. Elles furent vampirisées par leur environnement. Certes, son Rat Mouillé jouant de la guitare au fond d’un gully (canal d’évacuation des eaux) avait quelque chose de plaisant ; mais aussi d’un peu futile, dans cet endroit peuplé de «vrais» rats bien crasseux et bien dangereux. Pas assez mordant, Banksy, pour la féroce Jamaïque. Trop arrogant, d’après Rickards. Qui régla ses comptes avec l’artiste anglais en publiant des photos vengeresses sur son site ; on y voyait le visage du mystérieux street artist qui a, dit-on, versé une fortune à Rickards pour qu’il consente à les retirer (10 000 livres sterling semblerait-il, ndlr). Banksy est-il passé à côté de la Jamaïque ? Il faut reconnaître que sa «petite fille aux avions», plaquée sur un muret du Mona Sports Bar à Kingston, faisait pâle figure sous ces tropiques assassins. Peter Dean Rickards s’en est d’ailleurs donné à cœur joie. Au cours d’un happening filmé, il a découpé le «muret à la petite fille» pour le mettre en vente sur eBay. Prix de départ : 999 999 dollars. Personne ne s’est porté acquéreur. Après l’avoir conservé plusieurs années dans son garage, Rickards a envoyé son pan de mur en Angleterre où il fut exposé, à moitié détruit suite au transport ; petite humiliation supplémentaire. Autant dire qu’en se frottant à la Jamaïque, Banksy y a laissé quelques plumes ; ce n’est pas à un vieux rat jamaïcain qu’on apprend à faire le «screw face», la grimace.

Des bombes et des riddims
Au tournant des années 80, le street-art s’associe à un autre art populaire né dans la rue, le reggae. L’impact visuel des illustrations ornant les posters de soirées ou les pochettes de disques marque alors sa génération musicale, incarnant un son, une époque. Mais ces créations ne sont guère reconnues sur le coup. Ce n’est que dix-sept ans après sa mort que Wilfred Limonious (1949-1999), l’un des illustrateurs les plus talentueux et prolifiques des 80's, fera l’objet d’une exposition officielle. Le livre édité à l’occasion de cet hommage posthume, In Fine Style : The Dancehall Art of Wilfred Limonious (One Love Books), a posé un jalon dans l’histoire du street-art jamaïcain. Quant au peintre Danny Coxson, qui a notamment décoré la cour du mythique studio Youthman Promotion à Kingston, il est actuellement en résidence en France ; il réalise une fresque pour l’exposition Jamaica Jamaica!, qui se tiendra à la Philharmonie de Paris à partir du mois d’avril. Ainsi, quelques initiatives concourent à la reconnaissance du street-art jamaïcain ; mais elles viennent souvent de «l’extérieur». Sur l’île, cet héritage fut longtemps délaissé. La société jamaïcaine, confrontée à l’urgence économique, a toujours vécu au présent de l’impératif ; sans souci du lendemain, et encore moins de la veille. Mais les choses évoluent, et une nouvelle génération s’empare de sa propre histoire pour en nourrir son art. Sous les coups de pinceau d’artistes plus réfléchis, le street-art entame une phase de régénération, voire de gentrification ; reste à savoir s’il survivra à ce changement profond de son ADN.

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Paint Jamaica
En 2014, Marianna Farag déboule dans l’un des quartiers les plus pauvres de Kingston, sur Fleet Street. Le dépaysement s’avère total pour cette Française qui occupe un poste important dans le marketing à New-York. Elle investit aussitôt un dépôt à l’abandon, au 41 de la même rue, et le transforme en centre d’art urbain ; devenu le QG de l’association Paint Jamaica, le 41 Fleet Street accueille des artistes du monde entier venus s’exprimer sur les murs de la capitale. Surgissent alors des fresques inhabituelles, habitées par une ambition artistique affirmée et des messages plus complexes. Les Jamaïcains se méfient des apports extérieurs, qu’ils perçoivent souvent comme des menaces. Mais Paint Jamaica insuffle une énergie créatrice en travaillant avec des écoles primaires de Kingston et en valorisant le street-art local. Les jeunes Jamaïcains se réapproprient alors leurs propres codes culturels, à l’image de Matthew «Eyedealist» McCarthy, diplômé du Edna Manley College of Visual and Performing Arts, et un temps résident au 41 Fleet Street. «Tout jeune, j’étais fasciné par (...) l’esthétique visuelle jamaïcaine unique qui s’exprime sur chaque boutique, sur nos posters de soirée, nos enseignes (...), dit-il. En tant que street artist, j’assume cette obsession (...) et entends m’en servir pour questionner les institutions artistiques.»

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Depuis, le street-art jamaïcain connaît une véritable révolution. Courbes oniriques, lettrines décalées et messages poétiques hantent désormais le quotidien des Jamaïcains. Cette transformation spectaculaire donne un coup de vieux aux fresques «old school», sans en rejeter pour autant tous les codes ; les couleurs, certes plus subtiles et travaillées, demeurent explosives et centrales ; les lieux choisis, moins inattendus, restent primordiaux. Mais le street-art ne se contente plus d’habiller la ville, de la raconter de manière plus ou moins implicite... Désormais plus affirmé, il la commente, et souhaite l’influencer. Reste à savoir si, en gagnant en profondeur, il ne perdra pas en spontanéité et, au final, en authenticité. Car dès que l’on tente d’intellectualiser l’expression artistique de la rue, en Jamaïque, on aboutit à une impasse ; comme dans le cas de Bansky. En attendant, à l’image de Paint Jamaica, qui s’implique dans la journée des femmes ou le tissu social de son quartier, les artistes locaux revendiquent aujourd’hui un rôle plus actif au sein de la société. Au sujet de sa fresque There’s No Peace Inna War... (Il n’est pas de paix au sein de la guerre...), Eyedealist déclare : «Nos murs qui portaient hier les stigmates de nos luttes politiciennes en dégageant toute la négativité liée aux guerres des gangs sont devenus les supports de notre créativité.» Il faut dire qu’en 2012, le Ministre de la Sécurité Nationale a banni l’une des formes les plus répandues du street-art jamaïcain : les portraits de «Dons».

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On ne peut plus voir les «Dons» en peinture
Il y en a - ou plutôt il y en avait - des dizaines à travers tout Kingston, de ces portraits de gamins tombés au «champ d’honneur» (lire: la guerre des gangs). On y ajoutait des attributs de «Badman» comme une bouteille de champagne, des billets de banque ; puis on précisait les dates de «sunrise» (naissance) et de «sundown» (décès), en ajoutant quelque épitaphe de circonstance, du genre «Un vrai truand, jusqu’au bout.» Mais on représentait aussi des types bien vivants ; un honneur réservé aux «Dons», ou parrains. Ces gros bonnets règnent sur un quartier, souvent depuis l’étranger (généralement les USA), d’où ils envoient de l’argent et des armes à leurs troupes restées «à Yard», en Jamaïque, qui les fêtent en héros. Avant, les mômes du quartier grandissaient à l’ombre de ces portraits ; ils les admiraient et les prenaient, trop souvent, comme modèle. Le crime en Jamaïque étant politisé depuis les années 70, les portraits de Dons étaient parfois suivis des inscriptions «JLP» ou «PNP»,  les acronymes des deux principaux partis politiques de l’île. Des artistes tiraient encore récemment le portrait d’Edward Seaga, grand instigateur de la corruption politicienne en Jamaïque, sur les murs de Tivoli Gardens, son fief électoral—des œuvres à la jonction de la politique, de la criminalité et du street-art. Mais Peter Bunting, ancien Ministre de la Sécurité Nationale, lassé de la «street culture» (l’expression englobe aussi le gangsta dance hall), et ne pouvant plus voir ces «Dons» en peinture, a interdit leur représentation voici quelques années et recouvert leurs portraits d’une couche de peinture ; du «political street non-art» ? Cela a peut-être créé des espaces pour quelques fresques comme celles d’Eyedealist. Mais depuis le début de l’année, la Jamaïque connait un regain de violence qui justifie son triste titre de «quatrième pays le plus dangereux au monde.» On a beau changer le décor, la pièce qui se joue sous ces fresques, elle, reste la même.

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