Une pochette symbolique, que, bien des années plus tard, The Orb, le groupe phare de l'avènement de la house anglaise, s'appropriera de nouveau, la déconstruisant comme pour mieux faire comprendre que désormais plus rien ne serait pareil…
Je comprends alors que ces deux allégories, à si peu de distance de l'arrivée finale, résument parfaitement la philosophie de l'endroit où je me rends : la Red Bull Music Academy.
 

Une Ebullition Mondiale

Quand j'étais journaliste à feu Nova Magazine, je me souviens que Red Bull cristallisait tous les fantasmes. Nous étions à la fin des années 90, la techno s'imposait comme la bande son de l'époque, les clubs devenaient les nouveaux lieux de culte et les energy drinks apparaissaient, nimbés d'un parfum d'interdit, comme le carburant idéal de cette effervescence mondiale. Seul petit hic : alors qu'on pouvait consommer et acheter du Red Bull dans à peu près toute l'Europe, et aussi le monde, la canette allongée et argentée restait mystérieusement interdite en France, pour des raisons liées à sa composition qui aujourd'hui encore apparaissent très opaques.
Déjà à l'époque, Red Bull intriguait par les liens que la marque tissait avec la musique, notamment les musiques émergentes et underground, et donc forcément les musiques électroniques. Alors que la techno était méprisée par les grands logos capitalistes qui préféraient tabler sur la pop mainstream, Red Bull, visionnaire, en faisait d'emblée le coeur de sa communication. A sa sauce, évidemment, inventant une forme de mécénat culturel moderne et intelligent. Il faut croire que ma curiosité fut récompensée, puisque je fus invité à Sao Paulo, la mégalopole brésilienne, pour la cinquième édition de la Red Bull Music Academy (RBMA), en 2002. En effet, chaque année, depuis douze ans maintenant, la RBMA s'installe dans une capitale mondiale, invite une trentaine de musiciens, producteurs, chanteurs et DJs en herbe recrutés sur dossier et leur offre une formation, à la fois théorique et pratique.

 

A l'Ecole du Baile Funk

Dans la villa qui se tient au bord du parc le plus chic de Sao Paulo, une ville sale, grouillante, immense et fascinante, où la violence côtoie les magasins de luxe, où on tue encore les poules dans la rue entre deux averses aussi courtes que phénoménales, se trouve un petit coin de paradis. Répartis tout au long des étages de l'immense bâtisse, décorée comme un reportage photo d'un numéro d'AD, sont dispersés des studios de répétition, mis à la disposition des élèves et équipés des derniers bijoux de la technologie moderne. Pendant ce temps-là, entre le jardin, le bar au rez-de-chaussée où le barman ne distribue pas que du Red Bull question remontant, et les salles de rédaction, la grande salle de conférence accueille deux fois par jour des professionnels de la musique venus, en dehors de toute promo, distiller leur expérience, leur parcours et leurs précieux conseils, à une assemblée d'élèves qui les écoutent religieusement et ont même le droit de leur poser des questions ou de les contredire. Une série de master class passionnantes dont la philosophie oscille entre l'analyse et la découverte. Et l'occasion rêvée de découvrir une scène locale et vivace qui oscille entre la techno pur jus, la drum & bass et le punk-funk. Académie d'un genre nouveau, la nuit venue les caméras ne filment plus, et la RBMA laisse tout ce petit monde cosmopolite s'ébrouer dans les clubs et les salles de concert de Sao Paulo, qui pour jouer, qui pour faire le DJ, qui pour taper un boeuf, qui pour comprendre pourquoi les Brésiliens font l'amour comme ils respirent, qui pour découvrir les tréfonds de la nuit de Sao Paulo. Et qui, nombreux, pour se trémousser, bien avant que l'Europe s'empare du phénomène comme de la dernière révolution musicale, sur les coups de boutoir du baile funk. La bande son idéale, rauque et sale, sexuelle et agitée, qui secoue dans tous les sens une jeunesse brésilienne fermement décidée à danser jusqu'à l'épuisement le plus total…

Patinage en Version Maxi Disco

Huit ans plus tard donc. Sorti de son contexte brésilien, le baile funk est devenu ce que l'on redoutait : chiatique. La révolution mp3 est passée par là, les DJs ont révisé leurs cachets à la baisse, les blogs ont semé la pagaille, les puristes se réfugient dans le passé, les majors se sont séparées de leurs divisions électroniques, les petits labels courent après les licences, eux qui il y a quelques années se vantaient de vouloir rester indépendants… La musique se réveille à peine d'une longue gueule de bois et c'est Londres, comme un symbole régénérateur, qui a été choisi cette année pour accueillir la RBMA. Première bonne nouvelle : la soirée s'annonce chargée. A peine le temps d'aller chercher Pedro Winter à son hôtel que nous voilà en route vers le club Renaissance Room (l'endroit le plus difficile à localiser de Londres), pour un des événements phares qui ponctuent la cession 2010 de la RBMA : la Roller Disco. Ou la première sortie hors de Detroit des mythiques soirées Soul Skate, initiée par un Moodyman qui, en grand défenseur de la sub-culture afro-américaine, a mis un point d'honneur à perpétuer l'esprit des soirées chaussées de patins à roulettes qui ont fait les beaux jours de la disco.
Sur les deux pistes dévolues aux danseurs, les patins à roulettes sont obligatoires si on veut pleinement s'immerger dans la bande son subtilement disco, funk, house et soul qui privilégie le mood au beat. La clientèle est majoritairement jeune, VIP et parsemée de quelques gays en cuir, habitués des très branchées soirées Horse Meat Disco, dont les DJs déversent leur lot de classiques ce soir. Je tourne donc, un peu mécaniquement au milieu d'une foule compacte un peu maladroite sur ses patins d'emprunt, en regardant avec envie les petits virtuoses débarqués de Detroit esquisser des dance routine qui ne nous seront jamais permises, si on tient à notre amour propre. Seule maigre consolation de la soirée : Pedro n'est pas meilleur patineur que moi !
Le lendemain, en fin de mâtinée et gueule de bois, direction les tous nouveaux locaux de Red Bull à Londres, qui en profitent pour accueillir la RBMA. Une fourmilière créative s'agite dans un bâtiment de trois étages avec cafétéria, studio radio dernier cri, régie vidéo, salle de rédaction et huit mini studios de répétitions dispersés dans tout le bâtiment. Le rêve ! Le brunch proposé aux participants est l'occasion de croiser les élèves de la session 2010 qui se remettent de leur nuit agité au coeur du Londres qui ne dort pas, mais aussi celle de célébrer le choc des générations, quand on croise à cinq minutes d'intervalle, Hans-Joachim Roedelius de Cluster, qui, a soixante-dix ans passés, est venu raconter sa version du Krautrock et Hudson Mohawke, la vingtaine à peine et nouvelle signature prodige du label Warp.

Quand Moodyman se fait des Tresses

Il est midi et la première conférence de la journée peut commencer avec Pedro Winter dans le rôle du grand témoin. C'est parti pour deux heures de questions non-stop où c'est toute l'histoire de la french touch qui se rappelle à nous : des débuts de Pedro aux Folie's à sa rencontre avec les Daft, de ses potes de toujours -Grégory, Jabre, Deep et Zdar - à la fine équipe Ed Banger, de sa collection incroyable de disques des Masters At Work à la découverte de Justice, des circonvolutions de la french touch aux limites du banger…
Mais la master class que tout le monde attend de pied ferme est prévue dans l'après-midi avec une seule crainte, que Moodyman, la légende de la house, n'ait pas changé d'avis et opté pour une virée shopping dans le coeur de Londres. Après une visite guidée de la rédaction, qui édite tous les jours The Daily Note, un tabloïd de seize pages remplies d'interviews inédites, de sujets passionnants et de plumes légendaires et distribué à 70000 exemplaires gratuitement dans tout Londres, il est temps de déjeuner avec Pedro et Hudson Mohawke qui s'avère le parfait lad anglais, malgré la complexité intello de sa musique.
A 15 heures, un 4X4 imposant s'arrête devant les locaux de la RBMA et dépose le dieu de Detroit, coiffé d'une afro démesurée et accompagné de quatre sculpturales beautés black, comme sorties tout droit d'un clip de porno gangsta. Quatre lianes moulées dans de la résille et du cuir, et, évidemment, précédées d'une armada de valises gigantesques.
Si Moodyman est un des producteurs les plus respectés au monde dont chacun des edits ou productions est guetté par les trainspotters du monde entier, si la légende vivante s'est toujours fait remarquer par ses saillies un poil racistes où il accuse grosso modo les blancs d'avoir piqué l'héritage musical des blacks et de s'être fait de l'argent sur leurs dos, Moodyman ne tient pas cette fois-ci à jouer les militants de service. Et sa prestation, longue logorrhée égocentrique souvent pleine de contradictions, est un show comme on n'en avait pas vu depuis longtemps. La plus âgée de ses muses, celle qui une tête de mère maquerelle en fin de carrière, lui sert régulièrement du bourbon - of course - dans un verre en cristal - évidemment - pendant que la plus jeune s'applique à tresser et domestiquer son imposante chevelure. En deux heures de show tout azimut, avec distribution de T-shirts et CDs à l'appui, c'est un Moodyman qui passera de la coupe d'une Angela Davies à celle d'un Snoop Dog. Un morphing stylistique qui en dit long sur l'évolution au pas de course de la musique aujourd'hui…

House Nation Again

Alors que ces dernières années n'ont été que remises en question, révolution du support, finances qui s'écroulent, la RBMA n'a pas baissé les bras ou réduits ses engagements car elle estime, avec raison, que la musique a toujours quelque chose à dire et à inventer. Dans ce contexte, l'Académie n'est pas un événement médiatique isolé ou ponctuel, mais le point d'orgue d'une politique éditoriale engagée et exigeante, que ce soit à travers les nombreux festivals ou évènements musicaux défendus par Red Bull, la production de documentaires exclusifs, le site internet qui fourmille de news et de longues interviews, ou le player radio qui accueille des lives et des DJs sets étonnants parachutés de tout autour du monde.
A l'heure où la crise de la musique est aussi celle d'une perte de foi, et où la seule motivation des jeunes producteurs semble l'espoir d'une sonnerie de portable ou un passage à CD d'Aujourd'hui sur France 2, la RBMA ne cède ni aux pressions de la hype ni aux oiseaux de mauvais augure, continuant avec passion une philosophie développée il y a treize ans à Berlin en 1997 par des journalistes musicaux qui souhaitaient favoriser le dialogue entre les différentes scènes musicales, ainsi que documenter toutes les facettes de la culture DJ : de son histoire à ses évolutions technologiques en passant par l'inévitable aspect business. Et fidèle à son engagement la RBMA poursuit tranquillement sa route accompagnant les participants qui aujourd'hui ont percé (Clara Moto, Spank Rock ou Flying Lotus ont été élèves…), honorant les anciens, encourageant les talents de demain, mais surtout défendant les musiques déviantes, celles qui inventent, prennent des risques et grandissent sur les marges.

++ redbullmusicacademy.com
 
Photos: DR et PT.