Dès la première émission de Yo! MTV Raps, le ton est donné : DJ Jazzy Jeff & The Fresh Prince (Will Smith) freestyle dans un bus pour présenter l’émission, puis Run-DMC, alors en plein concert, annonce les clips Follow The Leader et Keep Risin’ To The Top d’Eric B & Rakim et de Doug E. Fresh & The Get Fresh Crew à suivre, avant que le groupe de New-York ne reprenne l’antenne en direct d’un disquaire. L’émission a commencé depuis huit minutes à peine, et déjà, sans le savoir, elle enchaîne les moments cultes. Le rythme est intense, l’ambiance est à la cool, c’est une succession de séquences parfaitement représentatives de la culture hip-hop : bref, Yo! MTV Raps s’apprête déjà à rafler la mise sur les écrans américains alors que même MTV ne sait pas si c’est vraiment une bonne idée.

Pour en arriver là, la chaîne, bien incapable de se positionner sur le secteur hip-hop jusqu’à présent, a surtout fait confiance à Ted Demme, un producteur qui voit bien que le rap est sous-représenté à la télé et souhaite inverser la tendance en diffusant, dès le mois d’août 1988, une émission spécialisée. De taille, le défi l’est incontestablement, tant MTV semble tourner vers la culture rock et sa population blanche depuis sa création en 1981 : les clips de Prince, Lionel Richie, Michael Jackson ou même de Run-DMC – Rock Box est le premier clip hip-hop à être diffusé sur la chaîne en 1984, qui y voit sans doute un hommage à l’imagerie rock -, tournent certes sur la chaîne, mais selon un rythme de rotation nettement moins élevé que ceux de Duran Duran, Genesis et tous autres artistes aux coiffures laquées dont les vinyles se trouvent dans n’importe quelle braderie pour deux euros à peine aujourd’hui. «MTV est le produit de cette ségrégation raciale, dit Dan Charnas, l’auteur de The Big Payback : The History of the Business of Hip-Hop, dans le documentaire Yo! MTV Raps. Si vous regardez les premières années de MTV, ils ne prêtent presque aucune attention aux artistes blacks….» À la fin de ce même documentaire, Dan Charnas se veut pourtant clair : «Si vous regardez tous les artistes venus au début, ils sont tous devenus des stars hollywoodiennes dix ans plus tard».

Yo MTV

Le 6 août 1988, Yo! MTV Raps apparaît donc sur les écrans télés avec une première émission dingue et inédite, qui, quoique rudimentaire comparé à la qualité du plateau quelques années plus tard, synthétise déjà assez bien la formule établit par Ted Demme et Peter Dougherty, les deux producteurs. Présent ce soir-là en tant que présentateur, DJ Jazzy Jeff restitue rétrospectivement l’ambiance : «On a profité de la tournée de Run-DMC pour aller les voir dans leur tourbus. On ne savait pas du tout ce que ça allait donner, c’était très improvisé comme séquence. Mais ça a plutôt bien fonctionné, ça a plu et ça a donné le ton aux émissions suivantes. Tu sais, on n’avait pas vraiment conscience de ce qu’on devait faire. MTV n’avait aucune culture hip-hop à l’époque, et on était simplement heureux de pouvoir participer à ça. Si ça ne durait pas, tant pis, on aura au moins eu la chance d’avoir cette vitrine. C’était l’occasion d’enfin légitimer notre culture en touchant potentiellement un grand nombre de téléspectateurs.»

Le CNN du rap
Alors que le hip-hop est encore une musique politisée, un engagement de chaque instant pour les rappeurs, qui se nourrissent du dégoût que leur inspire le monde, Yo! MTV Raps trouve le moyen de s'approprier le mouvement, d’en saisir les nuances et d’en proposer une vision fidèle à ses fondamentaux. Notamment grâce à Fab 5 Freddy qui, chaque week-end, anime l’émission, interviewe les derniers rappeurs en vogue et présente les live. Mais l’émission jouissant d’un socle de fans qui s’élargit de semaine en semaine, MTV décide rapidement de dupliquer sa formule. Dès 1989, Yo! MTV Raps est ainsi diffusée six jours par semaine, et se répartit ainsi : une diffusion quotidienne présentée par Ed Lover, Doctor Dré (pas le rappeur businessman, l’autre), ainsi que par T-Money et Todd-1, et une version week-end présentée durant presque deux heures par un Fab 5 Freddy plus que jamais en phase avec les dernières tendances.

NWA

Son idée ? Aller à la rencontre des artistes, sur place, loin des studios new-yorkais de MTV. Contrairement à Ed Lover et Doctor Dré, qui multiplient alors les gags plus ou moins mémorables – du genre : bouffer des pizzas, faire des exercices de sport étranges ou se lancer dans des imitations farfelues, toujours improvisées -, Fab 5 Freddy pose son micro dans la rue, se rend dans le quartier de Big Daddy Kane ou de LL Cool J, et offre ainsi une dimension «reportage» à l’émission. Surtout, il obtient quelques scoops. Comme cette fois où Ice Cube vient annoncer en direct, dans les rues de L.A., son retrait de N.W.A.. L’Amérique hip-hop est sous le choc, le groupe d’Eazy-E également. Histoire de ne pas perdre la face, le crew de Compton exige illico un droit de réponse aux producteurs de l’émission, l’obtient, mais fait mine de ne pas savoir de quoi il s’agit au moment de l’interview. Comme si Ice Cube n’existait déjà plus à leurs yeux.

« Yo! MTV Raps était le show où il fallait passer » 
On est alors à la charnière de l’année 1989 et 1990, et Yo! MTV Raps est devenu un lieu de passage obligatoire. Dans le documentaire éponyme, PMD du collectif EPMD détaille : «La plupart des directeurs de labels savaient que si tu voulais que ton album soit numéro un des ventes ou qu’il devienne disque de platine ou d’or, Yo! MTV Raps était le show où il fallait passer.» Contacté par téléphone, DJ Jazzy Jeff va lui encore plus loin : «Je ne crois pas que le hip-hop serait devenu un mouvement aussi populaire et global sans Yo! MTV Raps. En se déplaçant dans la rue, dans les quartiers les plus durs et dans des régions jusqu’ici étrangères au mouvement, l’émission a implanté le hip-hop dans des États jusqu’ici très éloignés de notre culture. Si l'on écoute du hip-hop au Texas aujourd’hui, je suis persuadé que Yo! MTV Raps n’y est pas pour rien. L’émission avait la faculté d’unifier les gens et les États. Elle est donc essentielle dans la popularisation et le développement de la culture hip-hop.»

Difficile à contredire quand on sait que, du 6 août 1988 au 17 août 1995, date de la dernière émission, le genre est passé d’un style musical underground à un phénomène mondial. À cette époque, The Chronic de Dr. Dre (1992), Doggystyle de Snoop Dogg (1993) ou Me Against The World de 2Pac (1995) éclatent les scores et se hissent à chaque fois au sommet du Billboard 200 la semaine de leur sortie. Quelques mois après la création de Yo! MTV Awards, son impact est déjà tel que plusieurs MC’s – parmi lesquels DJ Jazzy Jeff & Fresh Prince ou Salt-n-Pepa – préfèrent traîner leurs guêtres sur MTV plutôt que de se rendre aux Grammy Awards, qui vient pourtant d’annoncer la création d’une catégorie hip-hop.

Or comme souvent dans une success-story, il y a l’envers du décor. Et dès 1991, alors que Yo! MTV Raps atteint son pic d’audience, cherche désormais à toucher les classes blanches et aisées (en couvrant les différents Spring Breaks, notamment) et met sur le marché différents produits dérivés (T-shirts, cartes, ghetto-blasters), quelques évènements viennent trahir l’apparente liberté dont les producteurs jouissent. Car oui, MTV est une chaîne de divertissement et mieux vaut éviter de se laisser dépasser par des rappeurs aux idéaux politiques parfois extrêmes. En quelques mois, la production retire ainsi de l’antenne la diffusion de By The Time I Get To Arizona de Public Enemy, tente en vain de faire pareil avec How I Could Just Kill a Man de Cypress Hill et se voit obligée de livrer la cassette d’une de ses émissions au tribunal dans le cadre d’une affaire opposant 2Pac aux réalisateurs de Menace II Society. Dans celle-ci, alors en plein procès avec les frères Hughes, 2Pac, excédé à l’idée de s’être fait virer du film, se vante sur le plateau d’avoir cogné l’un des deux jumeaux, Allen, et se montre un peu trop loquace : «ces mecs m’ont viré d’une manière hyper lâche, comme des balances. Je suis allé les trouver dans la rue et je leur ai botté le cul ! J’ai été une menace pour les frères Hughes et ce n’est pas fini ! J’ai lu ce que vous avez dit ! Je vais vous niquer ! Je vais vous coincer et vous goûterez à mes poings».

Des reportages, des freestyles et le coup de poing de Tyson
Mais derrière ces petits scandales, l’émission encourage surtout l’unité, celle qui permet aux B-boys amateurs de rap ou de danse d’entrevoir enfin l’espoir par la petite lucarne. Élevé au rang de culte grâce à ses lives (on conseille notamment ceux de Mary J Blige, Public Enemy ou A Tribe Called Quest), à ses reportages internationaux (en direct du Japon, de Londres avec le London Posse ou de France avec MC Solaar), à ses interviews exclusives (de Pete Rock & CL Smooth ou Snoop Dogg, entre autres), à ses clips diffusés en avant-première (Keep Ya Head Up de 2Pac) et à ses invités extra-musicaux (Bill Cosby, Mike Tyson, Michael Jordan), Yo! MTV Raps trace ainsi rapidement sa voie, un sillon, qui raconte à la fois sa propre histoire mais dresse également un panorama des groupes qui ont créé sa légende et contribué à ancrer le hip-hop comme une musique vivante, fraîche, libre, innovante et diversifiée - pour s’en convaincre, il suffit de jeter œil à la dernière émission, ponctuée par un freestyle de neuf minutes entamé par Rakim et poursuivi ensuite par KRS-One, Method Man ou encore Redman.

En 1996, Yo! MTV Raps, tout simplement rebaptisé Yo!, refait toutefois surface pour un baroud d’honneur qui va durer trois ans, mais sans les présentateurs vedettes, sans émission quotidienne et, il faut le dire, sans magie. En tout cas, loin de celle prônée par le programme original, qui, selon Dan Charnas, toujours dans le documentaire éponyme, a fait s’asseoir devant la télévision la génération qui élira quelques années plus tard «le premier président noir américain.»

Si Questlove en parle comme du «remède parfait pour s'amuser après les cours», c’est donc aussi parce que Yo! MTV Raps est devenu avec le temps un haut-parleur pour toute une génération, ou presque, qui se rend bien compte qu’il faut avoir un certain flair pour savoir dénicher les groupes et artistes qu’on continuera de vénérer deux décennies plus tard. Alors, quand l’émission s’arrête le 16 août 1995 pour des raisons qui restent floues, une question fuse : la faute à qui, la faute à quoi ? DJ Jazzy Jeff n’a jamais vraiment su le comment du pourquoi, mais il veut bien tenter une explication : «je crois que l’audience avait bien chuté en 1995, mais je pense que ça correspond surtout à la ligne éditoriale mise en place par MTV depuis de nombreuses années. La chaîne a sans doute vite compris l’économie bancale du marché de la musique et a peu à peu préféré s’éloigner de ce secteur. Aujourd’hui, son âge d’or est clairement derrière elle… Le plus triste, finalement, c’est que rien n’est venu remplacer Yo! MTV Raps. Triste parce qu’on aurait bien besoin d’un tel show aujourd’hui, même si YouTube et d’autres médias web permettent au hip-hop de trouver sa pleine expression. Triste également parce que le hip-hop est plus que jamais une culture globale, et qu’aucune émission n’est là pour en apporter une vision intelligente.» Alors, parti trop tôt Yo! MTV Raps ? Peut-être ! Mais c’est sans doute un mal pour un bien quand on sait que tant d’autres émissions nous ont quitté trop tard.