Ça tombe bien.

Tout le monde y compris les participants est d’accord pour relever le ridicule de l’entreprise : une industrie privilégiée vivant de l’image qui s’autocongratule en public, dans un monde tourmenté où les privilèges sont de moins en moins démocratisés, et qui s’offre ainsi volontiers en pâture aux critiques. Chacun est donc à sa place, nous devant notre écran à dire du mal et eux dans la salle. That’s entertainment !

En parlant de démocratie, qui vote aux César ? Vous pouvez postuler si vous justifiez d’un emploi dans l’industrie du film, êtes à jour dans vos cotisations et êtes parrainé par deux membres de l’Académie des César. Si vous avez fait seulement trois minutes de figuration dans un film l’année dernière, votre candidature n’est pas recevable - sauf si vous vous appelez Lily-Rose Depp, mais dans ce cas-là, vous serez alors nommé(e) à un prix.

Il s’est passé plein de trucs mais on faisait aussi complètement autre chose en regardant parce que c’est quand même toujours trop long cette affaire. On a dû rater les blagues sur Pénélope Fillon, l’argent public détourné - ou alors cela a été complètement évité, nous sommes dans une époque de grande incertitude et on ne va pas se griller politiquement, on ne sait pas qui sera aux affaires l’année prochaine -, même si on a tenté une blagounette gentille sur Florian Philippot, ça ne mangeait pas de pain (comme beaucoup de gens dans la salle), et puis l’année prochaine, le César d’Honneur dont l’intitulé complet jusqu’à 2017 était «César d’Honneur de l’acteur américain de plus de 40 ans qui accepte de faire le déplacement à la cérémonie pour y apporter un éclat international» sera remis en 2018 à Franck de Lapersonne sur ordre du pouvoir.

Le magnéto de présentation de la filmographie de George Clooney (Américain d’honneur 2017) nous a permis de nous rendre compte que le plus intéressant et ce qui avait le plus marqué dans sa carrière, c’était les femmes à son bras (et, pour les moins de 25 ans, de découvrir qu’il a fait autre chose que des pubs pour Nespresso). Céline Balitran a pu faire une incroyable carrière de «copine de» grâce à George, multipliant dans les années 90 les couvertures de Télé 7 jours et Paris Match sur ce simple fait, telle une proto-Brigitte Trogneux.

Cette année, c’est Amal Clooney qui était à son bras et dont il faut toujours rappeler qu’elle est avocate internationale des Droits de l’Homme avant d’être la femme enceinte de George Clooney (et la nièce de Ziad Takieddine) : ce n’est pas du féminisme, juste faire remarquer qu’il ne se tape pas n’importe qui. Puis son blason en a bien besoin, étant donné sa filmographie qui oscille entre films fatigués des frères Coen, un Batman considéré comme le plus mauvais film de tous les temps et une carrière de réalisateur lorgnant vers les films politiques américains des années 70 mais sans leur saveur. Ceci dit, il semble moins dodeliner de la tête en permanence (tel un petit chien en plastique sur la plage arrière d’une voiture) que dans les années 90. Amal Clooney nous a tout de même donné le plus grand moment de cette cérémonie quand on l’a vue traduire à l’oreille de George la blague sur les lèvres que venait de faire Valérie Lemercier sur scène.

De toute façon et sans vouloir vider de son sens son message politique fort, le plus sexy aux César 2017, c’était François Ruffin.

C’est méchant pour George (homme blanc hétérosexuel de plus de 50 ans) mais à la 20ème minute de la cérémonie, on nous a rappelé violemment que si l'on fait bien attention de ne blesser personne par des propos racistes ou sexistes, il reste encore une catégorie de personnes sur lesquelles on peut taper, et là c’était open-bar. Tout le monde dans la salle a ri de bon coeur et même applaudi un extrait du film de Machin Gastambide d’une transphobie immonde. On a aussi eu droit à l’instant homophobe quand François Cluzet a voulu (à juste titre) dénoncer les attaques nauséabondes visant une «minorité» en en stigmatisant une autre. Un peu plus tard, dans un autre sketch mettant en scène Joey Starr et Anna Mouglalis (espoir du cinéma français de l’année 2000 qui espère encore), on a souhaité nous rassurer sur l’hétérosexualité de Didier Morville au cas où on en douterait, parce que même s’il n’a pas mis les pieds en Seine-Saint-Denis depuis 20 ans et habite dans le centre de Paris, dans l’imaginaire des gens et malgré ses efforts, il représente toujours la banlieue parisienne où il est inconcevable qu’on soit gay. C’était ça le ressort comique du sketch.

Le cinéma permet de voir le monde à travers les yeux d’un autre, un autre point de vue qui parfois change le nôtre sur le sujet et l’objet qu’il raconte. Peut-être que si nous n’avons pas vu un quart des 200 films français et 400 films étrangers sortis en 2016, c’est parce qu’on a le sentiment d’avoir déjà vu et revu ces points de vue, qu'on nous a déjà raconté ces histoires des tonnes de fois et, comme l’a dit Céline Sciamma lorsqu’elle a reçu le César de la meilleure adaptation, nous avons besoin et envie des récits qui nous manquent. Cela résonnait avec le discours de remerciement de Maïmouna Doucouré lorsqu’elle a reçu le prix du court-métrage (ex-aequo avec Alice Diop, une façon d’enfermer par facilité deux œuvres différentes dans une même case en leur enlevant leurs identités propres) ; nous avons besoin de voir des gens qui ressemblent à tous les gens qu’on côtoie dans la vie, nous avons besoin et envie d’entendre leurs histoires. Pour enfoncer le clou, André Dussolier a cité Alain Resnais (de façon pas si anodine), racontant que sa mère lui demandait pourquoi il ne faisait pas des films comme les autres, ce à quoi il lui avait répondu «parce que les autres les font déjà». 

En ce sens, Divines n’est pas un film sur la banlieue mais un film dont le récit se déroule en banlieue, tout comme ELLE dont le nœud de l’intrigue se situe à Rueil-Malmaison ; est-ce pour autant qu’on lui impose aussi le rôle d’être représentatif des mœurs de toute la banlieue Ouest ? On pourrait dire que l’aspect positif de Divines, c’est d’être raconté par celles qui vivent à Grigny (contrairement à Céline Sciamma, qui racontait déjà la même chose dans Bande de filles), mais est-ce réellement positif de constater à quel point l’aliénation a gagné l’esprit des gens ? Divines correspond au fantasme et au point de vue que l’on se fait déjà de Grigny, peut-être qu’une autre histoire s’y déroulant et ne correspondant pas à ce fantasme n’a pas rencontré l’intérêt de ceux qui financent les films et qui participent ainsi davantage au statu quo qu’à l’ouverture. Tout ceci est expliqué dans ce billet de blog sur Best of D.

Il en va de même pour le prix du meilleur espoir féminin remis à Oulaya Amamra et celui de la meilleure actrice dans un second rôle attribué à Déborah Lukumuena pour Divines. Si leur joie non dissimulée a été une bouffée d’air dans cette cérémonie, l’acharnement de la fachosphère sur les réseaux sociaux contre ces victoires avait pour but de leur rappeler qu’elles n’étaient pas à leur place, en ressortant pour l’une des tweets homophobes datant de quand elle avait 16 ans alors que la cérémonie des César était entachée par de la transphobie et de l’homophobie.

Quand on est noir ou d’origine maghrébine et qu’on vient de banlieue, on stigmatise ces actrices en leur faisant porter le poids du rôle de représentation. Néanmoins, parmi les nommées au César de l’interprétation féminine, elles étaient nombreuses à venir de la banlieue parisienne sans que pour autant on exige d’elles ce rôle représentatif, parce qu’elles ne correspondent pas à l’image d’Épinal, et que par conséquent - parce que blanches, peut-être - elles ont le droit d’être autre chose. Pourtant Marina Foïs vient d’Orsay, Judith Chemla de Gentilly, Marion Cotillard d’Alfortville et Isabelle Huppert de Ville d’Avray... Toutes ces banlieues ne se ressemblent pas, certes, mais chacune a plusieurs histoires à raconter tandis qu’on attend toujours des mêmes banlieues de raconter la même histoire.

Isabelle Huppert, justement, qui a reçu le César de l’interprète féminine de l’année et qui, après des mois à faire l’aller-retour entre la France et les États-Unis pour faire campagne dans les médias américains dans le but d’obtenir son Oscar de l’actrice de l’année (tout en tournant le prochain Benoît Jacquot à Annecy, quelle santé), a semblé oublier un instant où elle était au moment de recevoir son prix sur scène. Comme si elle hésitait entre jouer le rôle de l’Isa sympa, modeste et blagueuse surjouant la joie de recevoir un prix («les Américains adorent ça») comme elle le fait depuis des semaines à l’étranger et telle qu'on ne l'a pas vue en France depuis plus de 30 ans, et entre se remettre dans le rôle de la Huppert, une sorte de Bette Davis française distante, piquante et sûre d’elle, ce qui a donné quelque chose de bâtard et fait tomber sa blague à l’eau (qui est passée pour un grand moment de manque de modestie, avec d'abord un «je n’étais pas meilleure dans ce film que dans les autres mais il semblerait que cette fois, vous l’ayez remarqué» suivi d'une seconde couche avec «je peux le dire maintenant, ce film, c’est moi qui l’ai voulu»).

D'autre part, le cinéma français n’a pas dérogé à ses habitudes népotiques en décernant un prix au petit-fils de Chaplin.

Les hommages publics à de grandes personnalités déclenchent toujours une gêne car on ne sait pas ce qu’on honore - la carrière, ou la peur de ne pas avoir su rendre cet hommage du vivant de la personnalité ? En ce sens, l’hommage du cinéma français à Jean-Paul Belmondo avait quelque chose de morbide, comme s’il s’excusait de ne pas l’avoir honoré avant et se dédouanait ainsi à l’avance au cas où il viendrait à disparaître ces prochaines années. Ses anciens partenaires à l’écran qui l’entouraient sur scène semblaient jouer le rôle de porteurs de cercueils ; parmi eux, pas de Sirène du Mississipi mais Anny Duperey qui, après 25 saisons d’Une famille formidable où elle campe un médecin, était là au cas où quelque chose arrivait. Jean Dujardin, qui présentait cet hommage, a dit que Belmondo, c’était le cinéma français. Il n’avait pas tort : toujours debout, mais mal en point.

Et ce cinéma, qu'en sera-t-il de son avenir, quand il vit de subventions d’État* alors qu’on parle si peu de culture dans la campagne ? Même si, bien sûr, il y a des sujets plus graves et importants à traiter avant, la culture permet de s’évader, de découvrir et de s’éveiller au monde ; et tandis que ce dernier devient de plus en plus dur, que de nouveaux murs se construisent et que ceux tombés jadis se reconstruisent, le cinéma nous permet de regarder au-dessus, à travers, au-delà, et ainsi de faire tomber ces murs. Voilà pourquoi nous en avons besoin plus que jamais.

Samedi matin 10h00, Isabelle Huppert prenait l’avion pour Los Angeles et la cérémonie des Oscars où elle va, non pas représenter Ville d’Avray et les mœurs de Rueil-Malmaison, mais elle-même. Enfin on ne sait pas encore quelle version, à l’heure où nous écrivons.

*Canal +, qui diffuse la Cérémonie des César et a la mainmise sur le cinéma français depuis des années, a mis un frein drastique à ses subventions.