Le monde du hip-hop est impitoyable. Oui : ça paraît bizarre dit comme ça, mais c’est quand même fou de constater que certains producteurs ont transformé le paillasson de leur studio en tapis rouge pour accueillir les plus gros rappeurs de la planète pendant que d’autres, dans l’ombre, tentent tant bien que mal de cumuler SMIC et droits d’auteurs en dépit d’un talent indéniable. Après tout, si des personnalités comme Pharrell, Timbaland, Swizz Beatz et Dr. Dre aux États-Unis, ou DJ Kore et Skread en France, sont pleinement reconnues et décrochent régulièrement le pactole, rares sont les producteurs - du moins en Hexagone - à jouir de la reconnaissance qu’ils seraient en droit de bénéficier.

Alors, bien sûr, certains font parler et excitent les hanches avec des projets qui mettent en valeur le talent d’un rappeur – allez écouter Junior, l’EP de Prince Waly produit par le génial Myth Syzer (Hamza, Damso, Joke) et vous comprendrez que ce mec est clairement au-dessus ces derniers mois. Mais il y a les autres, ceux qui regrettent le peu d’intérêt porté par les médias à leur travail, contrairement aux États-Unis où les mecs sont invités sur les plateaux télés ou en une des magazines. «On n’en est pas encore au niveau de l’Amérique, et je doute que l’on y arrive un jour, croit savoir Amir Boudouhi du collectif Street Fabulous. La France étant un pays de lettres, on a toujours privilégié les auteurs-interprètes et laissé de côté les compositeurs.»

Pourtant, Street Fabulous est une légende en France. Méconnue, certes, mais une légende quand même. La preuve, façon Wikipédia : à l’œuvre sur plus de 90 albums depuis 2003, dont certains disques de platine, d’or ou de diamant (Au-Delà De Mes Limites de Rohff et Dans Ma Bulle de Diam’s, notamment), le collectif d’origine belge a également tenté de devancer les tendances en produisant des disques moins en phase avec leur époque, comme Le général de Mac Tyer, un disque qui, en 2006, annonce en quelque sorte, sur un ou deux morceaux, le mouvement trap en France. Ça forge une réputation, ça mérite le respect, mais ça n’empêche pas Amir, véritable tête pensante du collectif, de gagner moins d’argent qu’il y a dix ans :

«À l’époque, il y avait en général plus de budget dans les maisons de disques, beaucoup moins de piratage et pas de streaming. Aujourd’hui l’économie est en pleine reconstruction, les négociations avec les labels sont plus rudes, mais on reste des privilégiés de par notre connaissance du système et de ses rouages. À l’époque, il y avait également des gars qui étaient chargés de gérer le budget d’un album histoire que personne ne soit floué. À présent, les labels se contentent bien souvent de filer les enveloppes budgétaires aux artistes, qui ont tendance du coup à s’offrir de gros studios et de beaux clips. Par conséquent, les compositeurs sont «oubliés» dans l’équation.»

Débrouillard à jamais
Ce qui a changé également, c’est l’absence de producteurs attitrés. Avant, la Mafia K’1 Fry et le 113 avaient DJ Medhi, la Fonky Family travaillait avec Pone, Kool Shen était très proche du duo Madizm & Secundo, IAM faisait confiance à Kheops et Imhotep, Rohff collaborait avec DJ Kore, etc. Aujourd’hui, tout a changé : de nombreux albums contiennent cinq ou six producteurs différents, parfois même au sein d’un seul morceau, et c’est toute l’identité d’un disque qui s’en retrouve chamboulée.

Ozhora Miyagi, 21 ans et étudiant en e-business à Liège, «au cas où le rap ne marcherait pas», fait partie de cette nouvelle génération de producteurs. Après trois ans de réseautage et de nuits blanches, il commence à se faire un nom en posant des productions ça et là, notamment sur Génération assassin de Booba. Il a toutefois appris à composer avec le manque de reconnaissance accordé aux producteurs en France : «quand tu écoutes les morceaux des années 90, tu entends toujours les rappeurs citer leur producteur dans les morceaux. Aujourd’hui, ils se contentent de se mettre en avant, et je n’aime pas cette mentalité. À partir du moment où l'on bosse ensemble, c’est du 50-50. Heureusement, il y a toujours quelques rappeurs prêts à travailler étroitement avec les mêmes producteurs». 

C’est le cas de Booba avec Therapy, d’Odezenne avec Merlin, de Seth Gueko avec Hits Alive, du collectif Anfalsh avec Hery et Laloo, ou encore de Street Fabulous avec plusieurs rappeurs belges (Hamza, New School et Nixon), mais on ne va pas se mentir : ça tend clairement à se raréfier. À toutes fins utiles, on peut par exemple rappeler que To Pimp A Butterfly de Kendrick Lamar et The Life Of Pablo de Kanye West, sans aucun doute parmi les disques les plus passionnants de ces dernières années et des années à venir, ont été produits à plusieurs mains. Par Pharrell, Knxwledge, Thundercat et Kamasi Washington pour le premier. Par Swizz Beatz, Hudson Mohawke, Madlib et Cashmere Cat pour le second.

C’est peut-être un détail pour nous, mais pour les producteurs, cette multiplication des albums réalisés à plusieurs mains veut dire beaucoup. Notamment une baisse de revenu. Très fier d’avoir pu poser ses prods sur le dernier album de Lucio Bukowski, Hourvari, produit par Modulor, qui lui a permis «de bosser dans les meilleures conditions sans avoir à se préoccuper des frais engendrés par la sortie du disque», Milka reste toutefois dans une situation très modeste. «Si le rappeur peut me filer un petit billet tout de suite, tant mieux. Sinon une fois qu’il arrive (s’il y arrive !) à rentrer dans ses frais et à faire un peu de thunes, je suis content qu’il pense à m’envoyer un petit quelque chose. Mais je ne compte pas là-dessus pour remplir le frigo ! Du coup, j’ai un boulot à plein temps (dans la recherche médicale, ndlr) et, finalement, ce n’est pas plus mal. De cette façon, je n’ai aucune pression, je suis libre de faire de la musique comme je veux, quand je veux et avec qui je veux. C’est un vrai luxe».

Plus engagé dans la production, Al’Tarba estime lui aussi que «c’est compliqué de vendre des productions à droite et à gauche» et que, par conséquent, «il ne compte pas là-dessus pour vivre». Mais le gars, à la réalisation du dernier album de La Gale (Salem City Rockers), est malin. Ces dernières années, il a trouvé la parade : «l’astuce, je pense, c’est d’additionner les compétences. Le fait de m’ouvrir aux sonorités électroniques et aux lives, par exemple, me permet de vivre de ma musique. Ce qui serait impossible si je me contentais du rap».


«Tout va plus vite aujourd'hui»
Vivre de sa musique, Marc Jouanneau, moitié du duo Animalsons, le fait depuis la fin des années 1990. Ce qui ne l’empêche pas de regretter deux choses, essentielles à ses yeux. La première, que producteur «ne soit pas considéré comme un métier comme les autres». La deuxième, que les budgets soient «de plus en plus restreints». Ses années passées aux côtés de Lunatic, Booba ou Dany Dan ne pèsent rien dans la balance : Marc travaille parfois gratuitement pour des artistes indépendants et confesse n’avoir jamais gagné plus de 2 000 euros pour une production. Toutefois, contrairement à Al’Tarba et Amir Boudouhi, lui semble se réjouir de cette multiplicité de producteurs au sein d’un même projet. Pour lui, «c’est au rappeur de créer l’unité entre les morceaux. Et puis ça reflète notre façon de consommer la musique aujourd’hui. Dans les années 1990 et au début de la décennie suivante, on écoutait chaque album pendant six mois avant de passer à autre chose. Les artistes avaient donc vachement le temps de se renouveler, de travailler leurs arrangements et de peaufiner leur mix. Ce qui est moins le cas aujourd’hui, où tout va plus vite.»

Cette accélération du rythme de travail a forcément des conséquences. Avec une petite pointe de nostalgie, Amir Boudouhi regrette ainsi que la transformation du hip-hop en produit culturel de masse ait eu des effets négatifs sur la qualité des productions. «On est arrivé à un niveau super faible. La faute aux rappeurs qui s’entourent de compositeurs de piètre qualité (et sûrement pas rémunérés) uniquement pour leur fournir trois ou quatre notes de synthé sur un rythme zouk ou afrobeat.» Du côté de Marc Jouanneau, le constat n’est pas plus optimiste : «je pense que le producteur a perdu la fonction expérimentale qui était la sienne jusqu’au début des années 2000. À l’époque, on était à la pointe des innovations technologiques. Or, j’ai l’impression que depuis l’avènement de Rick Ross et Lil’Wayne, entre autres, on a un peu perdu ça. Il y a toujours des artistes audacieux comme Kendrick Lamar, mais beaucoup de productions se ressemblent aujourd’hui. Dans la trap, par exemple, presque tous les rappeurs utilisent ce mélange de cloches, de violons et de basses. Lorsque j’ai commencé, tu te faisais insulter si tu copiais. Aujourd’hui, c’est toléré». 

Producteurs 2.0
Mais que les adeptes du «c’était mieux avant» calment leurs fanfaronnades et rangent leur discours réactionnaire au vestiaire : non, la qualité de production ne s’est en rien appauvrie ; non, le rap ne peut être considéré comme de la variété, l'un de ces genres musicaux où l’instru est utilisé comme simple accompagnement plutôt que comme outil orchestral ; et non, enfin, en dépit de tout ce qui a été avancé jusqu’ici, le rôle du producteur ne s’est pas réduit à une simple mention dans le livret (quand il y en a un). «Avant, à moins d’acheter l’album, tu n’avais aucune chance de savoir qui avait produit quoi, détaille Al’Tarba. Aujourd’hui, le nom du producteur apparaît partout, même dans les clips.» Certains parviennent même à toucher des artistes internationaux. 

Amir Boudouhi : «Aujourd’hui, on est dix dans Street Fabulous, dispatchés aux quatre coins du monde tout en représentant la même entité. Ce qui nous permet de toucher un panel d’artistes beaucoup plus large. En 2015, par exemple, on a participé aux albums de Disiz, Tito Prince et Nemo, mais on est également présent en Allemagne, en Italie et aux États-Unis où l’on a travaillé respectivement sur les dernières sorties de Farid Bang, de Mondo Marcio et de Bas, un gars signé sur le label de J. Cole.»

Si l’internationalisation des producteurs n’est pas un fait nouveau - entendre pour cela les collaborations de Lucien avec A Tribe Called Quest ou White & Spirit avec KRS One sur The French Connection -, celle-ci a pris un tout autre tournant depuis la démocratisation des outils de production et d’internet. Ces dernières années, on a pu voir ainsi Soufien3000 travailler avec A$AP Rocky, Pandemik Muzik avec Ty Nitty (Infamous Mobb), Astronote avec Kendrick Lamar, Jo A avec Wiz Khalifa ou encore Brodinski avec toute la nouvelle scène d’Atlanta.

Ozhora Miyagi est également l’un d’eux. Ambitieux, il a tenté de conquérir l’Amérique avant tout, pensant que ça lui ouvrirait des portes en France et en Belgique. Il a rencontré Big Sean, signé une prod pour A$AP Mob ou Devin Cruise, et failli collaboré avec T.I ou French Montana. Tout ça grâce au talent, à l’audace et, forcément, Internet : «Hormis A$AP Yams, que j’ai rencontré lors d’une date d’A$AP Rocky à Bruxelles, toutes les collaborations avec Devin Cruise, Casey Veggies ou Tory Lanez se sont faites via le web, par échange de mail. Tout a été très simple, finalement. Les mecs sont hyper-accessibles et se fichent de qui tu es. Si ta prod est bonne et originale, ils prennent ! L’important pour eux, c’est de proposer quelque chose d’inédit».

Les sceptiques peuvent donc se rassurer : l’âge d’or des productions hip-hop n’est pas révolu. Les méthodes ont simplement changé. À l’image de PNL qui n’hésite pas à aller digger ses beats directement sur Internet - Simba, par exemple, trouve sa source ici - ou de tous ces producteurs, plus moins (re)connus, qui évoluent sans labels et publient directement leurs productions sur leur Soundcloud. «Ça peut être dur pour un artiste qui débarque dans le game, mais Internet permet de ne plus passer par les maisons de disques, explique Marc Jouanneau, qui en profite pour avancer quelques pistes pour l’avenir. Au lieu de prendre 10% sur ta composition, tu prends 100% à chaque fois. Après, c’est à toi de ne publier que tes meilleures productions. Un peu comme Dr. Dre sur 2001 : le mec avait plus de cent prods en stock, mais il n’en a retenu que vingt-deux. Aux Français d’avoir la même exigence.»

 

Crédit photo : Diane Sagnier / Flavien Prioreau.