Le 30 août 2016 aux alentours de 10h du matin, Julien Courbet, un présentateur bien connu des ménages français, sonnait le jingle de «La Grande Enquête» de son émission Ça peut vous arriver. Dans la tradition des programmes d’appel aux auditeurs de la radio RTL, il lançait l’enquête par un message vocal, envoyé d’une certaine Catherine Gabillon, graphiste indépendante. En substance, le message qu’avait laissé Catherine Gabillon disait : «J’ai travaillé pour un club privé, très branché qui fait tout pour jouir d’une image de marque, et qui me doit 7600 euros. Ils m’ont même fait des chèques en bois.» Puis nous avions droit au coup de fil de Catherine, en direct.

Le club concerné, le Silencio, y était présenté comme un haut-lieu du Paris sexy – ce qu’il est. L’émission se poursuivait. En quelques coups de téléphone, la situation de Catherine était liée à celle d’autres personnes, qui répétaient systématiquement la même histoire. Des photographes, imprimeurs et travailleurs en tous genres vendaient des prestations à ce club que d’aucuns décrivent comme le plus beau de Paris – ce qu’il est aussi, sans doute. Les types envoyaient la facture, attendaient, attendaient des semaines, puis des mois, recevaient (pour certains) un paiement (partiel) puis se faisaient balader d’interlocuteurs éphémères en grands moments de silence que les interprètes enragés traduisaient par : «asseyez-vous dessus mes amis, et pédalez bien fort.»

Silencio concert

Mais ce n’est pas comme ça que ça se passe chez Julien Courbet.

Le Grand Défenseur des Arnaqués envoyait alors au micro une nouvelle avocate trop contente de rejoindre l’ordre des Maîtres-Téléopérateurs. La connexion fut établie avec Arnaud Frisch, le patron du Silencio, et après quelques échanges honteux où Frisch raccrochait au nez de l’équipe de RTL, Courbet lançait «l’opération Frischton» visant à récupérer l’oseille. Une méthode d’humiliation comme une autre, à ceci près qu’elle passait par une antenne nationale, à 10 heures du matin. Catherine Gabillon a été payée depuis.

David Lynch à Carrefour
Je pense qu’on se rend compte qu’une pratique est courante à partir du moment où votre voisin vous en parle. Aussi, quand le gérant de l’agence de booking Voulez-Vous Danser qui travaille dans les mêmes bureaux que moi, Xavier Darasse (750 € d’impayés1), m’a expliqué qu’il menait un rassemblement avec une quinzaine d’autres sociétés pour réclamer par lettre d’avocat des paiements traînant depuis bientôt un an, je me suis dit qu’on avait fait des petites sœurs à Catherine Gabillon.

«C’est pas grand-chose, les dettes vont de 300 à 1500 euros, mais on n’accepte pas de laisser des petits montants à des gens qui vendent des cartes de membre de leur club à 1500€», explique Darasse (être "membre +" du club coûte en réalité même 1680 euros/an, ndlr). Avec son accent de Belge entêté, la somme pourrait paraître dérisoire : «10 000 balles au total». Un gros billet partagé entre le label Alpage, des artistes en direct, la société Control Production, des bookeurs, tourneurs, etc. Charlotte Decroix2 (800 € d’impayés), la label manager de Her Majesty’s Ship (label d'entre autres David Shaw ou La Mverte, ndlr) complète d’un «putain». «Ils ouvrent des nouveaux lieux, font tomber de la presse partout et nous, on attend les 400 balles et les 800 balles pendant des mois. C’est minable mais ça compte pour des labels comme nous. On a l’impression qu’ils prennent tous les petits pour des cons.»

Silencio projection

En mettant un minuscule coup de pied dans la fourmilière, des freelances m’envoyaient parler à d’autres freelances, qui me mettaient en lien avec des bookeurs, des artistes… «À un moment, il n’y avait personne à Paris à qui le Silencio ne devait pas d’argent», me racontait Julien Mignot, photographe historique de l’endroit. «Je suis passé à la radio avec Catherine. Et quand ils me devaient encore 1500 euros d’impayés, j’ai envoyé un sms au directeur lui demandant s’il voulait repasser sur RTL. Frisch chez Julien Courbet, c’est comme David Lynch à Carrefour ! Ça l’a super énervé, le lendemain j’avais une preuve de virement.»

Aussi, en trois semaines, je commençais à recevoir, spontanément, des courriels de gens qui voulaient témoigner à propos de la maison zinzin. Mais Brain n’est pas Julien Courbet et Julien Courbet n’a pas non plus le cul propre en termes d’arnaques depuis son one-man show. 

Ouvrir des nouveaux lieux
Avant le Silencio, il y avait le Social Club, tenu par les mêmes dirigeants. Le Social ouvre en 2008 et ferme en 2016, remplacé par l'actuel Salò. Entre les deux, il rentre dans le clan des grands clubs générationnels parisiens. En incarnant une scène (Ed Banger, Brodinski et tout un type de son), une jeunesse (disons les «post fluokids» et bien plus encore) et une vraie vision de la fête ouverte à tous, le 142 rue Montmartre devient une place centrale et ramasse une aura internationale. Il y a une part du succès contextuel ; le Palace et le Pulp avaient disparu, certains de vos potes n’avaient pas encore Facebook, le «binge-drinking» s’appelait encore «l’apéro»…

crédits-Steve-Wells

Le Social Club. Crédit photo : Steve Wells

Mais la chance n’exclut pas le talent, et le Social ne s’est pas fait tout seul puisqu’il naît de la combinaison de quatre associés et amis. Antoine Kraft, DJ et producteur, le programmateur Manu Barron, Arnaud Frisch donc, qui avait déjà un pied dans le milieu, et Antoine Caton qui vient du documentaire et répondra à nos questions plus bas. Quand la bande veut ouvrir un second club, réservé à une autre catégorie d’événements, le projet du Silencio naît. Dès le début, ils envisagent de l’ouvrir sous le Social Club, 6 mètres sous terre, ce qui n’est pas une mince affaire.

Fondations sur La Fontaine
«L’équipe m’avait contacté pour penser à un agrandissement vers le bas, techniquement très complexe, annonce Brice Piechaczyk, l’architecte. J’essayais de les décourager de le faire. Mais un jour, ils me rappellent. Ils étaient en contact avec David Lynch qui était OK pour prendre la direction artistique des travaux, disaient-ils. Alors oui, on a décidé de les suivre.»

La surface ne fait que 700 mètres carrés, back-office inclus, mais les travaux sont monstrueux. La réglementation française interdisant un enfouissement à plus de six mètres de profondeur, il faut se cogner un système dérogatoire très contraignant et puis, surtout, reprendre en sous-œuvre les fondations du bâtiment. Piechaczyk : «Le 142 rue Montmartre est situé sur une ancienne fosse commune de l’annexe de la Paroisse Saint-Eustache. Le site est mythique et aussi très chargé... On y aurait enterré La Fontaine, Jean Jaurès y installa l’Humanité et fut assassiné juste en face. Il y avait des presses, c’est là qu’on a imprimé le «J’accuse» de Zola. Enfin, on a retrouvé des ossements dans les déblais. Ça a arrêté les travaux pendant un court instant. Mais, non, nous n’avons pas eu peur des fantômes, ha ha.» En construction, on est déjà à 3 millions d’euros. 

Silencio 3

David Lynch et Brice Piechaczyk travaillent ensemble entre Paris et Los Angeles. L’architecte décrit un réalisateur impliqué, charmant, loin du star-system et investi dans les plans. «Il imaginait le lieu comme une succession de plans séquences où il se passe des histoires différentes d’espace à espace». Un cinéma, une galerie, un fumoir, une blackroom… Toutes les salles du Silencio s’inscrivent dans un décor qu’on traverse comme dans un travelling. Quand on est au bar, que voit-on de la scène ? Quel chemin empruntez-vous en quittant la salle de projection ? Les écritures de chaque pièce sont aussi importantes que les interstices. L’acoustique – chaque son semble pesé au microgramme prêt – donne vraiment l’impression de changer de scène à chaque embrasure. «Et puis on a découvert un rapport à la matière chez Lynch, qui voulait que tous les matériaux soient vrais. Il n’y a pas de peinture. Bois, dorures, résines, enduits : tout est matière», nous dit l’architecte. Déambuler dans ces corridors donne l’impression d’être hors du temps, comme dans un rêve. Effleurer leur paroi de bois doré rend le rêve beaucoup plus crédible que Mulholland Drive.

Le Silencio ouvre ses portes à l’automne 2011. L’équipe d’origine finit par se séparer. Manu Barron part créer sa société de management, Savoir-Faire. Antoine Kraft fonde Miala, l’agence de booking. Reste Arnaud Frisch et Antoine Caton aux commandes des deux clubs. Il y en aura d’autres. La fête continue.

Extension du domaine de la dette
«Moi, ils me doivent 1000 euros, dit Vincent Thiérion3, boss du label Alpage. On avait déjà des problèmes d’impayés avec un show d’Alto Clark ; ils avaient mis six mois à nous régler et il avait fallu se rendre chez eux. C’est rageant car on nous a dit qu’aux Nuits Fauves, ils payent cash à la fin des sets.» Arrivé en dernier, les Nuits Fauves est le quatrième établissement de l’équipe du Silencio. Récapitulation : le Social, le Silencio, le Wanderlust avec ses grandes terrasses sur les quais de Bercy en 2014, puis, juste à côté les Nuits Fauves, dans une ambiance plus industrielle. Et puis, il y a quelques semaines : le Salò, soit la réouverture du Social Club sous une nouvelle forme, avec une programmation assurée tour-à-tour par des artistes en résidence (Arielle Dombasle et Nicolas Ker, Larry Clark, le Cirque Électrique, etc). De l’intimiste arty à la rave citadine, les entrepreneurs recouvrent désormais presque tout le spectre de la fête. À l’intérieur duquel naît un sentiment de classe.
Vincent Thierion : «Ils rechignent à régler les indépendants mais surpayent les stars. C’est une vraie problématique dans la musique électronique, un truc de respect.» Au final, les promoteurs interrogés résument tous le même deal, en ces termes. Ils accèdent à un cadre exclusif, dans des conditions d’accueil très bonnes, garantissant peu de marge, mais les artistes sont "contents d’y jouer". 

Silencio 4

Enfin, Vincent Thierion utilise ses mots : «Ouais, les artistes y vont pour le prestige. Le prestige… Mais derrière, on sait qu’on va un peu se faire enculer […] On doit arriver aux balances et recevoir un chèque qui n’est jamais là. Après, il faut relancer, et c’est Benoit Maume (le programmateur du Silencio, ndlr) qui répond à tout le monde, fait des excuses, relance, explique que la situation est difficile partout... On est un peu gêné pour lui».

D’ailleurs Benoit Maume, le voici, en hoodie gris comme le jour, avec sa mine à programmer des groupes depuis 25 ans alors qu’il n’en a pas 40. Il est venu avec Antoine Caton pour répondre à mes questions dans un café (branché – mais je ne tiens pas à ce que Chez Jeannette soit mentionné) à deux pas de leurs bureaux. Bien qu’une demande d’interview pour «raconter l’histoire du club et répondre des pratiques du Silencio exposées par Julien Courbet» ne soit des plus tentantes, l’échange est aussi cordial qu’un appel de la banque. Tout aussi méfiant également. «Si tout le métier considérait qu’on était des salauds, à un moment, les gens te rayeraient de la carte. Et ça n’est pas le cas. Le Silencio organise 1500 évènements par an, à raison de 3 ou 4 par jour. Sur un club de seulement 400 places, c’est conséquent. Que des personnes aient eu l’impression d’être considérées injustement, c’est malheureux, mais…». Antoine Caton poursuit : «Je ne vais pas te citer les gens qui me doivent de l’argent, mais il y en a un paquet.»

C’est pas la vérité qui reste
Antoine Caton a des yeux malicieux de gitan, des manières en réserve («je vais couper mon téléphone, sinon on va être dérangés sans cesse») et une propension à rappeler que c’est difficile aussi pour lui. «Mais tu vois, on fait face, déclare-t-il. Pour RTL par exemple, les montants n’étaient pas les bons, le reliquat petit par rapport aux sommes déjà versés… Journalistiquement, c’est pas la vérité qui reste tu sais, mais ce qui est balancé. Pour autant, c’est pas pour ça qu’on va se battre avec Julien Courbet pour dire qu’il n’est pas gentil ou mal coiffé. On est sur un secteur extrêmement difficile en ce moment, et là on parle de petites choses.»

Benoit Maume boit le café qu’il réglera à la fin. Dans un geste précis, nerveux, il prend sa tête entre les mains quand on lui annonce qu’on a trouvé beaucoup de petites choses. Antoine Caton boit du thé et répond : «Peut-être. Mais il y en encore plus sur lesquelles on a été sérieux. Alors oui, parfois peut-être qu’on passe au travers, qu’on ne répond pas au bon moment, qu’on n’a pas su… Je ne sais pas. On a un gros volume tout de même. On fait face en tout cas». Exact. La cadence est telle qu’avec les Nuits Fauves, le Silencio, le Salø et le Wanderlust, difficile de dire combien de personnes bouffent grâce à cet archipel de la nuit. 30 personnes au bureau me disent-ils, une centaine en poste sur les lieux. Lorsque les grands raouts de l’été sont sonnés, du personnel vient grossir les rangs. «Des galères d’entrepreneur, comme toute entreprise privée», rappelle Caton.

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«Quand on récupère le Social Club en 2008 (à l'époque ouvert sur les cendres du Triptyque, ndlr), c’est une société en difficulté. Il faut rembourser les dettes des anciens propriétaires, traiter chaque souci. […] Trois ans plus tard, avec le Silencio, on ouvrait un club avec l’envie de faire autre chose : une petite boîte précieuse où l'on logerait une manière différente de consommer de l’artistique, avec des shows intimistes, des arts… Qu’est ce ça coûte d’ouvrir une boîte ? J’ai pas envie de parler de chiffres, mais ça te coûte ta santé puisque tu ne dors plus le soir. On est une économie privée, on gère les dépassements avec des discussions sans fin avec les banques. Comme toute entreprise, il n’y a rien de magique, c’est du travail.» Enfin ils font face, quoi.

Puisque la conversation tournait au serment de bonne volonté et que la loi du Silencio n’était pas propice à parler argent, je me souviens qu’à ce moment, j’avais une image en tête. En fait je l’avais déjà avant, mais en discutant avec les responsables du plus beau club de la ville, elle est revenue plus persistante : le business de la hype tourne comme une roue voilée. Or une roue voilée est dangereuse. Elle peut se plier davantage, casser mais aussi engendrer des dommages collatéraux dus aux frottements tout en perdant une partie de l’adhérence, et donc du contrôle du véhicule. Pendant cette enquête, les contingences de la vie connectée ont permis aux équipes du Silencio de prendre contact avec les principaux témoins mécontents et impayés pour envisager des solutions. Même redressée, une roue voilée reste fragilisée.

C’est un circuit sans récompense, un canon à paillettes. Et tout le monde y participe sciemment. Vous voulez en être ? Rien de plus simple, mais vous ne vous remplirez pas les poches. Quant aux poches des boss ? Antoine Caton : «ça se stabilise mais c’est encore dur pour nous aussi. On fait des projets avec des économies compliquées. Si l'on voulait gagner du pognon, on mettrait des scintillons sur des bouteilles, et on ferait venir des gros Américains dégueus, mais hier on avait Larry Clark au Salò, Cassius aux Nuits Fauves... des offres qu’on est fier de défendre. On ne choisit pas toujours la facilité.» Oui, pour ce qu’ils font, on leur doit beaucoup de reconnaissance. Et eux un paquet de reconnaissances de dettes.

1 Xavier Darasse, «le meneur», a été payé en premier. 
2 On a prévenu Charlotte Decroix qu’un paiement arrivait, et il est arrivé il y a quelques jours.
3 Réglé, Vincent Thiérion a été débarrassé de cette vieille facture qui traînait dans son anus.

Crédit photo : Alexandre Guirkinger / Silencio.
Mentions obligatoires : 
Direction artistique: David Lynch
Architecte: enia architectes (Chazelle, Pallubicki, Piechaczyk), BT Vo, Chef de Projet
Designer: Raphael Navot