Vendredi, 10h15.
Bruno, devant sa classe impatiente, sort de la classe pour se renseigner. Où donc est passé ce fameux policier que tout le monde attend depuis un quart d’heure ? Il devrait déj... «Ah !, se dit soudain Bruno en voyant surgir un type du bout de la cour. Un gars de l’entretien vient nous renseigner.» Le type est grand, pataud, et avance d’une foulée pénible. La trentaine bien bedonnante, le cheveu plaqué sur le côté,  un vieux jogging qui pend à l’entrejambes et une veste polaire, il grimpe les marches qui mènent à la salle en soufflant comme un phoque. Bruno ouvre la bouche : «alors, il arr... ?» mais le type le coupe : «oh putain, le bordel plein la route ! Désolé pour le retard, mais la circul’ ce matin, c’est chaud-patate !». Bruno se fige. Il ne s’agit pas d’un type de l’entretien.  «Vous êtes... l’intervenant de la police ?» Oui, il s’agit bien de l’OPJ Arnaud, digne représentant de la police nationale dans le 93. Bruno a failli lui demander sa carte mais les mômes l’ont reconnu - il intervient dans leur classe depuis le collège.

Ma gueule d’abord, wesh
L’intervention de l’OPJ Arnaud démarre sur les chapeaux de roue. Encore essoufflé, il commence son exposé tout en bataillant avec sa veste en polaire ; il galère pour ouvrir son vieux sac à dos, dont la fermeture éclair donne des signes de fatigue. «Bon alors, les jeunes, on va parler des portables !» Il se fige soudain, caressant d’un doigt mélancolique le petit porte-clés qui pendouille à la fermeture de son sac. L’œil attendri, il toise la classe et, petit sourire songeur en coin, lâche avec douceur : «non, ça, ça n’a rien à voir... C’est ma collec’ personnelle». Mais l’OPJ Arnaud ne se laisse pas attendrir et, véritable professionnel, se reprend aussitôt. On n’est pas venu là pour parler pins’, bordel ! Mais téléphones... portables, attention ! Même si, dans le fond, l’OPJ Arnaud n’est pas le mieux placé pour en causer. «Moi, j’en ai un tout vieux. Mais je m’en sers pas. Chez moi, j’ai une tablette mais j’y comprends rien à comment ça marche, ces conneries. Moi, je viens de l’époque des téléphones à l’ancienne. Et je peux vous dire qu’à l’époque, quand on se faisait attaquer, pour composer le 17 avec le cadran, c’était chaud-patate !». Dans la classe, les élèves semblent attentifs. La véritable expérience de l’OPJ Arnaud, c’est le terrain, le goudron ; là où, jour après jour, il chasse la «racaille» sans relâche. Et il a appris à les connaître, ces «hyènes». «Ces gars-là, c’est des hyènes !», lâche-t-il avec l’œil noir du chasseur. «Pour de la thune, ils te chopent, et ils te défoncent !» Dans le fond, deux trois gamines sursautent. Tant mieux. Car face à cette menace, seule la peur évite le danger. «Vous êtes dans la rue et votre téléphone se met à sonner ? Attention, DANGER ! Vous êtes épiés en permanence par les voleurs ! Sachez-le, vous êtes TOUS des cibles potentielles !» Bon à savoir aussi : ce n’est pas votre prudence qui vous sauvera la mise, c’est l’imprudence des autres. «C’est con, reconnaît notre OPJ, mais faut s’arranger pour que ce soit l’autre qui se fasse voler plutôt que nous. Faut penser comme ça, de nos jours : d’abord à soi !» Bah voilà. C’était un message de la police nationale.

Le vice contre le vice
La police parle vrai. Loin des préceptes éculés prêchés par les choupettes de l’Éducation Nationale. L’autre dans ce bas-monde ? Une menace. Et un lâche. «Ha, quand ils vous arrachent votre portable dans la rue, pour les rattraper - même pour un policier hein ! -, c’est chaud-patate ! Tu les verras jamais sur un stade le dimanche matin, mais avec la trouille au cul, j’peux t’dire qu’ils courent, les mecs.» Lycéens, seul votre instinct vous aidera à survivre. Coup de chance,  «pas besoin d’être fonctionnaire de police pour avoir de l’instinct, hein ! On est des tous des animaux». Et faudra bien ça ! Car dans ce monde sans pitié, seuls les pires d’entre nous survivent ; pas ceux qui croupissent en prison, non. Mais les fonctionnaires de la police nationale. «Moi, je me suis fait cambrioler y a un an et demi. Mais ils ont pas trouvé mes bijoux, que j’avais planqués dans une cachette secrète dans mon garage ! Hé ouais, parce que moi... j’ai le vice ! Et que pour être flic, en fait, faut être plus vicieux que les bandits.» Ce jour-là, l’OPJ Arnaud s’exprime devant un public convaincu qui le trouve «super cool». Néanmoins, flic jusqu’au bout du porte-clés, il n’a pu s’empêcher de flairer la racaille potentielle dans son auditoire : «moi, je suis votre pote. Mais attention, comme je vous ai dit qu’un portable ça se revend facile 200 euros, que ça vous donne pas des idées ! Parce que sinon, je serai là pour vous choper et je peux vous dire que pour vous, ça sera chaud-patate !».
Tout ayant été dit, l’OPJ Arnaud a fini par plier les gaules sur deux-trois conseils frappés au coin du bon sens, puis s’en est allé dans le soleil de onze heures zéro trois, le cœur léger. De son pas alerte, il a volé en jogging vers d’autres contrées pour accomplir son devoir. Une existence rude, mais belle.

Cette intervention, brute de décoffrage, dans un langage fleuri typique de nos commissariats, a quelque chose de drôle. Mais voici deux ou trois ans, à quelques centaines de mètres de l’établissement où enseigne Bruno, un jeune couple a été pris en chasse par une équipe de la BAC qui, sans raison et sans décliner son identité, s’est amusée à leur faire peur. Jusqu’à ce que leur véhicule aille s’encastrer dans un mur de plein fouet, tuant ses deux occupants sur le coup. Ce qui nous rappelle que, flic ou voyou, il n’y a rien de plus dangereux au monde qu’un crétin armé d’un pistolet.

* Les noms ont été changés mais toute cette histoire est rigoureusement exacte.