Lorsque Disney propose le rôle d’Hannah Montana à JoJo en 2008, c’est qu’à l’époque, c’est elle qui règne en véritable "tween queen" de la pop américaine : une poignée de hits costauds, deux albums bien vendus et plusieurs comédies familiales (dont une aux côtés de Robin Williams) figurent à son actif. Elle justifiait ainsi son refus sur sa page MySpace : "Ils comptaient utiliser la même recette qu’Hillary Duff avec Lizzie McGuire. Je préférais faire les choses par moi-même, de la manière traditionnelle : avec talent, détermination et beaucoup de travail, et non une série télé martelée aux pré-ados." L’intention était bonne, quoiqu'un peu naïve par rapport à ce que l'avenir lui réserverait. Car JoJo est la preuve que celui-ci tient avant tout à bien peu de choses.

Joanna Levesque n'aurait pu être qu’un énième singe savant enfanté par l’industrie dans le but d’amasser le plus d’argent possible avant qu’elle ne grandisse - l’équivalent de ce que fut Priscilla par chez nous. Mais au contraire de cette dernière, si l'on a misé sur JoJo, c’est parce qu’elle dispose de ce qu’on appelle dans le jargon "une voix", celle dont s'est inspirée le télé-crochet du même nom. Toute petite, JoJo écoute Etta James, Wilson Pickett et Aretha Franklin. "Je chantais des choses à mille lieues de ce que j’avais déjà vécu. Je croyais savoir ce que ça faisait de ressentir des peines d’adultes." déclare-t-elle au webzine Lenny. A huit ans à peine et avec un panache admirable, elle reprend Chain of Fools en direct à la télévision américaine, à l’âge où d'autres comme moi se cachaient encore les yeux en allumant leur Nintendo 64 de peur qu’elle n'explose.

Là où Priscilla se figurait à quoi ressemblerait la vie "quand elle sera jeune", JoJo prenait les devants dans son plus gros tube Leave (Get Out). Elle y chante l’envie de rester avec son petit ami "pour toujours" et le qualifie de "perte de temps" lorsque celui-ci la trompe, comme si à 13 ans notre champ de préoccupations allait plus loin que de s’assurer d’avoir effacé l’historique après avoir visité rotten.com au CDI ou espérer qu’on ne va pas se retrouver à manger tout seul ce midi à la cantine.

Pourtant, derrière cette chanson de rupture juvénile se cache le duo de producteurs danois Soulshock & Karlin, déjà à l’origine de tubes pour des divas telles que Whitney Houston, Brandy et Toni Braxton. C’est avec d'autres grosses pointures de ce genre que JoJo a eu la chance de travailler sur son second album, lui aussi doté d’un énorme hit certifié disque de platine : Scott Storch, Swizz Beatz, Ryan Leslie, Stargate… Autant de noms qui laissaient présumer qu’elle était entre de bonnes mains.

De bons présages qui auraient dû être confirmés par le choix peu anodin du label qui la révèle au grand public. En effet, après son passage dans l’émission America’s Most Talented Kid, la petite Joanna signe à l'âge de 11 ans son premier contrat chez Blackground Records, label fondé par Barry Hankerson, qui héberge également sa nièce, une certaine Aaliyah, sur celui-ci.

JoJo accepte jusqu'alors de jouer le jeu de l’industrie. Dans son premier clip, elle fourre des escalopes de poulet dans son soutien-gorge afin d'afficher une poitrine plus développée. Quand MTV l’appelle pour faire visiter sa demeure à l’occasion d’un épisode de Cribs, elle les accueille dans la maison de son oncle, sa mère et elle étant alors sans le sou et obligées d'occuper une chambre d’hôtel. Tout dans cet épisode était factice : il ne s’agit ni de sa chambre, ni de ses jouets d'enfance — et peut-être même pas de ses vrais amis.

C'est quand elle atteint l’âge de 17 ans que son label change les règles. On lui fait tout d’abord comprendre que si elle souhaite sortir une chanson plus osée, il faudra s’habiller "en conséquence" (comprenez par là, le nombril à l'air). Puis, on retient son troisième album en otage tant qu’elle n’aura pas perdu du poids, lui assénant "N'as-tu pas envie d'être plus svelte ?". Un chantage qui la pousse à prendre des injections HCG, une hormone poussant le corps à restreindre son besoin en calories et promettant de perdre plus de 250 grammes par jour. On est alors loin de l'époque de ses 12 ans, où l'équipe qui la manage se contentait d'approuver ses tenues par un "cool" ou "mignon".

Ces révélations ne font qu'adhérer aux clichés que tout le monde se fait d'une star manufacturée. On se souvient que lors de la 1ère saison de la Star Academy, la production imposait gentiment un régime à Jenifer derrière le prétexte d’un magnéto rigolo destiné à alimenter la grand messe du vendredi soir. Plus récemment, c’est la chanteuse Kesha qui révèle que son producteur Dr. Luke l'a forcée à mincir en l'injuriant à longueur de journée.

Alors que JoJo décide de tenir bon afin de ne pas développer un trouble alimentaire, Blackground Records perd plusieurs accords de distribution avec des maisons de disques. Pendant sept ans, JoJo enregistre ainsi plusieurs versions de ce qui est supposé être son troisième album, shoote différentes pochettes, propose des tracklists… le tout sans jamais obtenir une seule réponse de son label. La situation n'a rien d'inédite pour des artistes au modeste palmarès : Sky Ferreira s’est par exemple entendue dire qu’on ne pouvait pas sortir son album car la priorité était déjà sur une autre chanteuse signée sur le même label qu'elle (et qu’il est "évidemment" impossible de promouvoir deux artistes féminines simultanément).

JoJo voit sa carrière s'interrompre brutalement, comme si on avait coupé le courant en pleine partie du jeu de la gloire alors qu'elle était pressentie pour péter le high score. Son contrat la contraint à sortir cinq albums supplémentaires, mais Blackground est dans l'incapacité de les publier et, chose encore plus aliénante, refuse de la laisser partir. JoJo n'a d'autre choix que de poursuivre ses anciens employeurs en justice – elle n'est pas la seule, Timbaland et Toni Braxton ayant à l'époque leur propre contentieux avec ce même label.

JoJo se fait peu à peu oublier du grand public, mais elle ne baisse pas les bras et  continue de faire évoluer sa musique en privé. En 2011, sa réponse très personnelle au Marvin’s Room de Drake la rappelle au bon souvenir des auditeurs et attire l'attention des blogs branchés. Le but est de s’affranchir de l’étiquette d’enfant star qui lui colle à la peau. "Quand j’ai démarré ma carrière, la pop avait encore cette réputation d’être aussi légère qu’un chewing-gum, c’est pourquoi je m’écriais «Je ne fais pas de la pop ! Je chante du R'n'B !»", se défend-elle auprès de Noisey. La reprise est suivie de plusieurs mixtapes complètement R'n'B et encensée par la critique. JoJo n'a alors toujours pas trouvé d'issue à sa captivité, mais elle a trouvé sa voie.

En 2013, c'est la délivrance : ses avocats trouvent une faille juridique stipulant qu’un mineur qui a signé un contrat ne peut pas y être lié plus de sept ans. Forte de sa liberté fraîchement acquise (et d'un nouveau deal chez Atlantic), JoJo revient durant l'été 2016 avec Fuck Apologies, un single sous forme d’hymne émancipateur. Le clip est sans équivoque : elle n’y parle pas seulement du refus de s’excuser auprès d’un ex (encore une fois), mais aussi celui de s’excuser pour sa couleur de peau, son orientation sexuelle, et plus généralement, pour la vie que l’on mène. Une ode à l’affirmation de soi à classer aux côtés d’autres classiques de la culture pop tels que Beautiful de Christina Aguilera ou Laisse Parler Les Gens !!! de Dis L’Heure de Zouk.

L’impénitence assumée de ce titre, elle le partage avec le titre du septième album de Rihanna, Unapologetic. Mais ce n’est pas la seule influence de la chanteuse des Barbades que l’on retrouve sur Mad Love., le nom de son nouvel album. JoJo y balance des jurons à tout va ("J’ai toujours eu la langue bien pendue, j’ai grandi à Boston et je jure comme un charretier" se justifie-t-elle), crie son amour pour la weed dans une interview de Fader entièrement consacrée à ça, et plus globalement, fait preuve d'une franchise totale à l'égard de ce qui lui arrive.

Sur Music., elle fait le deuil de son père récemment décédé accompagnée d'un simple piano. Sur Mad Love., elle professe un amour intense avec la même inspiration doo-wop du Love On The Brain de Rihanna. Sur Honest., elle se fait porte-parole de la génération plans cul, portée par quelques notes de house music sur les refrains. Sur Reckless., c'est à un ex à qui elle a fait du mal qu'elle s'adresse, sur une mélodie trap oscillant constamment entre plusieurs tonalités. FAB. est l'occasion de régler ses comptes avec ses faux amis, aidée de Remy Ma, une rappeuse qui refait elle aussi surface après six ans d'incarcération. Clovers. lui permet quant à elle d'évoquer sa dépression sans fards. Dans sa critique, Pitchfork parle d'une progression naturelle de ce qu'elle avait entamé il y a 12 ans. L'album est avant toute chose la réintroduction d'une artiste virtuellement inconnue de la jeunesse, qui regarde ses clips sur YouTube, n'a jamais acheté un disque à part ceux d'Adele pour la fête des mères et se passionne pour des Viners (RIP).

Trois ans après sa conclusion, le conflit opposant la chanteuse à son label (aujourd'hui défunt) a laissé ses marques : aucun de ses précédents albums n’est disponible sur Spotify ou iTunes, et elle continue de rembourser les avocats qui l’ont tirée d’affaire à l’heure actuelle. Pour autant, JoJo assure être en termes cordiaux avec ses anciens employeurs et, comme la plupart des chanteuses américaines, fait le choix de s’en référer à 1) Dieu et 2) son public pour veiller sur la suite de sa carrière.

À 25 ans à peine, le parcours de JoJo pourrait déjà faire l’objet d’un biopic ou, à défaut, un témoignage poignant dans feu l’émission de Sophie Davant Un Jour, Une Histoire. Il constitue au minimum une mise en garde pour celles qui ont un jour été attirées par le miroir aux alouettes qu'est la vie de popstar. L'histoire nous apprendra que c'est finalement Miley Cyrus qui a été choisie pour endosser avec succès le rôle d’Hannah Montana à la place de JoJo. Mais ce que l'on sait désormais, c'est que l'histoire ne nous dit pas toujours tout.

 

++ JoJo sera en concert à La Maroquinerie (Paris 20ème) le 19 janvier 2017.
++ Sorti le 14 octobre dernier chez Atlantic Records, Mad Love., son nouvel album, est disponible ici et est en écoute intégrale sur Deezer.