De nos jours, la plupart des quartiers parisiens restent fréquentables à la nuit tombée. Mais sous le règne du Roi-Soleil, lorsque le crépuscule tombe sur Paris, le bourgeois inquiet hâte le pas pour rentrer se barricader chez lui. «Le bois le plus funeste et le moins fréquenté, souligne Boileau en 1663, est, au prix de Paris, un lieu de sûreté.» Il est vrai que l’on y vole et que l’on y tue plus que de raison. Livrées aux créatures de la nuit, les rues de la capitale deviennent le théâtre de mille dérèglements auxquels le lieutenant René d’Argenson tente de remédier. Un flic à l’ancienne, ce d’Argenson, une sorte de Neyret avant l’heure. Élevé à ce poste prestigieux par le grand Caumartin (dont il marie l’une des filles dans la foulée) à la suite du vieillissant - et collant - Nicolas de la Reynie, il a, d’après son protecteur, un génie naturel propre à la fonction. Une plume, en tout cas, comme on le constate à la lecture des remarques piquantes qui émaillent ses rapports adressés au ministre Pontchartrain. Que voulez-vous, au Grand Siècle, même la police a du style. Sur le papier, du moins. Car en chair et en os, d’Argenson est «laid de figure», d’après l’éditeur de ses notes en 1866. Oui, «mais d’une laideur spirituelle». Le duc de Saint-Simon, qui l’a bien connu, le croque d’un trait fulgurant : «Avec une figure effrayante, qui retraçait celle des trois juges des enfers, il s’égayait de tout avec supériorité d’esprit. Ses mœurs tenaient beaucoup de celles qui avaient sans cesse à comparaître devant lui, et je ne sais s’il connaissait beaucoup d’autres divinités que celle de la fortune». Drôle de lieutenant de police, moche, impie et libidineux (et pas très regardant, à ce qu’on dit) ! Peut-être est-ce pour cela que «l’humanité trouvait aisément grâce devant lui» ? Même Voltaire, qu’il fait pourtant «claquemurer» à la Bastille en son temps, loue sans rancœur son «vigilant génie» auquel, ajoute-t-il, «Paris doit tout». Elle lui doit l’éclairage public, du moins (amorcé sous La Reynie), qui fait reculer les ténèbres et leurs hordes criminelles ; un poste fixe du guet sur le Pont-Neuf aussi, ancien fief des racailles de l’époque ; et surtout la modernisation de l’institution policière. Désormais fondus dans la masse, les policiers furètent, s’insinuent et tissent des réseaux de «mouches», c’est-à-dire de «tontons», d’«indics» ou de «balances»... Les putains et les petites racailles deviennent les yeux et les oreilles du marquis d’Argenson, qui les rémunère grassement à chaque dénonciation. Pas besoin de tuer pour intéresser la police de Louis XIV ; on cherche avant tout à réguler les bonnes mœurs. D'Argenson écrit à Pontchartrain : «On assure que le nommé de la Javière a donné de très bons avis contre les sodomites avérés qui ont été mis à la Bastille (...). Ainsi je pense qu’une gratification de cent livres ne saurait être mieux employée». En marge, Pontchartrain écrit : «Bon, une fois.» Des sodomites enfermés, c’est bien, mais la police a mille autres chats à fouetter ; car en matière de vice, le bon peuple parisien n’a jamais chômé.
argenson
Femmes du monde ou bien putains
Ce n’est pas d’hier que «les p’tites femmes de Pigalle» ont la vie, et donc la dent, dure. La prostitution intéresse les services de police, mais seulement celle qui crée du désordre. Dans le cas contraire, on n’en fait pas un drame. «Je sais, confie d’Argenson, que les femmes qui cachent leur prostitution (...) ne sont pas le véritable objet de notre police.» Envers les autres, on ne se montre guère miséricordieux. La nommée Loriot, par exemple, cause du souci aux dignes paroissiens de Saint-Sulpice. En 1697, le curé offusqué signale «sa vie irrégulière et scandaleuse». Fille d’un ancien chirurgien devenu paralytique, la Loriot vit depuis plus de dix ans dans la débauche. «Elle a eu deux ou trois enfants de son premier désordre avec un gentilhomme d’une naissance distinguée. On prétend qu’elle s’abandonna ensuite à un mousquetaire du roi, et qu’enfin, elle est actuellement entretenue par le sieur Chartier (...) dont elle a déjà eu trois ou quatre enfants.» Dénoncée et enfermée une première fois en 1696, elle bénéficie du soutien aveugle du sieur Chartier, un véritable sugar daddy, «qui a presque abandonné sa femme, sa famille et son devoir pour se donner tout entier à cette malheureuse créature qui lui coûte déjà la meilleure partie de son bien». Relâchée, elle «se fait honneur de son crime et ne garde aucune mesure». D’Argenson, soucieux de «satisfaire le public et principalement les personnes de piété de le paroisse de Saint-Sulpice, justement scandalisées d’une prostitution aussi déclarée», requiert contre elle un enfermement prompt et prolongé. Au régime sans sucre.
La_Désolation_des_filles_de_joieLa Désolation des filles de joie, estampe, 1778

Pimp’s paradise
La Ulrik vit une vie de ho', «en société avec la demoiselle de Villemont». Non seulement elles vendent leurs faveurs publiquement mais, en plus, elles «demeurent au lit tout le jour, se lèvent et sortent à six heures du soir, avec deux hommes qui les vont prendre dans un carrosse, et ne se couchent qu’à cinq heures du matin». La Ulrik n’a pourtant pas de quoi faire rêver. «Elle est âgée, laide, infirme artificieuse et insolente.» Voilà qui ne dégoûte guère un jeune homme de bonne famille qui, interrogé par la police sur les rapports scandaleux qu’il entretient avec elle, se justifie en se disant ensorcelé ; et incapable de dire «quand le sortilège finira». Du coup, d’Argenson pense que la Ulrik fabrique des poisons ou des sortes de potions pas nettes, et réclame plusieurs années d’enfermement pour «l’une des plus dangereuses personnes qui se soient jamais mêlées de faire des dupes». En marge de la note, Pontchartrain griffonne : «Bon.» Et l’on n’entendit plus parler de la vilaine Ulrik.
Paris abrite des légions de démons avérés. L’un d’eux s’appelle la Peingré. «Elle a vendu ses fils à des sodomites, et sa fille, qui n’est pas encore âgée de treize ans, à tous ceux qui la lui demandent.» Cette femme «laide, vieille et infestée des maladies les plus infâmes» est, de plus, soupçonnée d’avoir empoisonné nombre de gens de son entourage. Elle écope d’un an de prison. Avouons que, sur ce coup-là, ce n’est pas cher payé.
Étienne_Jeaurat_001Étienne Jeaurat, La Conduite des Filles de joie emmenées à la Salpêtrière : le passage près de la porte Saint-Bernard, 1755, Musée Carnavalet

On n’est pas sérieuse quand on a seize ans
Adolescence, âge ingrat ! Surtout sous Louis XIV lorsqu’à partir de 15 ans, une foule de vieux libidineux vous tournent autour en récitant des poèmes en mode «Vas-y, ma mignonne, fais voir ta rose, t’es fraîche» ! La jeune Baudoin, prisonnière de son époque, n’a pu échapper au mariage forcé. Mais elle conserve sa liberté de ton et affirme haut et fort (et c’est surtout là le problème) «qu’elle n’aimera jamais son mari, qu’il n’y a point de loi qui l’ordonne et que chacun est libre de disposer de son cœur et de sa personne comme il lui plaît». Son mari, pauvre papi sucre, est au désespoir. D’Argenson en personne s’entretient avec le pauvre homme. Notre lieutenant de police en a entendu d’autres, mais s’avoue «surpris des raisonnements dont cette femme appuie son système». Elle décrit le mariage comme un «essai» que l’on devrait pouvoir défaire en cas de déception – bah voyons ! Elle a juste cent ans d’avance, la gamine. «Sur le rapport de tant d’impertinences, j’étais porté à la croire folle, reprend le sage lieutenant de police. Malheureusement, elle ne l’est pas assez pour être enfermée (...). Elle n’a même que trop d’esprit.» D'Argenson préconise trois mois d’enfermement. Aujourd’hui, on lui confisquerait son smartphone, ça la calmerait vite fait.

Laisse pas traîner ton fils
Il n’est pas rare voir de voir sombrer dans la débauche des fils de bonne famille, qui attrapent le virus du vice au contact de la vermine du quartier de La Courtille (aujourd’hui Belleville). D’Argenson est ulcéré par la négligence de ces pères indignes qui laissent leurs fils fréquenter «les filous et les coureurs de nuit sans se donner aucun soin pour les rappeler dans leur maison, ni pour les corriger». Il y met bon ordre en passant une ordonnance générale «pour inciter les pères à dénoncer leurs enfants libertins et vagabonds». S’ils s’y refusent ? Ils seront tenus «responsables civilement de toutes les fautes qu’ils pourront commettre, et d’une amende proportionnelle à leur négligence». Bourgeois de Paris, «laisse pas traîner ton fils, si tu ne veux pas qu'il glisse, qu'il te ramène du vice».
ramponauxGravure représentant le très célèbre cabaret Ramponeaux, situé dans la rue désormais du même nom (sans "x") à Belleville (à l'époque "La Courtille")

In fine ?
L’homme du XVIIIème ressemble à notre voisin. Toujours prompt à la chicane, pour une place de parking ou un simple seau de pisse reçu sur la tête. Le dénommé Laget aurait dû y regarder à deux fois avant de vider le sien par sa fenêtre ; et plus encore avant de descendre l’épée à la main pour répondre aux insultes d’un passant arrosé. Car «l’inconnu, qui n’en avait pas (d’épée, ndlr), cassa [celle de Laget] en trois et se servit du tronçon pour le tuer». Mais l’honneur du Grand Siècle en prend un coup à la lecture d’une autre note, intitulée «Duel ridicule». Elle retrace l’affrontement de deux fermiers généraux (ou collecteurs d’impôts, de gros «papas sucre» plein aux as). Bien décidés à en découdre pour sauver leur honneur encroûté dans l’opulence, ils se lancent dans un duel des plus... fumeux. Le premier «tomba à terre, se croyant blessé à mort, quoique», le second «eût toujours été éloigné de plus de 30 toises», ce qui fait à peu près 60 mètres, avouons que peu d’épées sont aussi longues. Notre «victime» agonisante se fait néanmoins transporter en urgence dans une demeure adjacente, persuadée d’avoir reçu deux coups mortels au côté. Quant à son adversaire, rongé de remords, il «tomba sur le nez auprès d’une borne et fut emporté par quelques amis à qui son état fit pitié».  Ainsi vivaient et mouraient les hommes du Grand Siècle, entre grandeur et ridicule, perclus de vices et de bonnes intentions. Si l’on excepte les smartphones (et la fusion nucléaire), rien n’a vraiment changé sous le soleil de Paris.