Dress code : du rose, du bleu et les perles de Bonne-Maman. Pour se fondre comme il faut dans la «masse», je nous ai confectionné de jolis hoodies floqués de l’identité visuelle de la rave : la petite famille Papa-Maman-Fiston-Fillette, garantie 0% transpédégouine et 100% Française de souche. Tout nous. Enfin comme pas tout à fait, mes lunettes et ma frange Caroline de Maigret finissent de parfaire le camouflage, me faisant passer de gouine-à-chat à cousine-à-boutons. Sur la ligne 2, par prudence (et dignité), nous attendons d’atteindre la frontière de l’habitat naturel de nos camarades de fête pour enfiler nos sweats LMPT : la station Monceau. Car c’est là que commencent à apparaître tous ces petits habitants étranges, chaussés de mocassins, Bensimon et chaussures bateau, drapés de pantalons à pinces et de jupes longues, agrippés à de petits drapeaux bleus, blancs, roses.
14724038_10154430138220272_1420104338_o
Arrivées Porte Dauphine, c’est le souffle coupé par l’émotion que nous pénétrons le sanctuaire, après fouille des sacs et validation de notre uniforme par le brave paroissien chargé du filtrage. Un nouveau monde s’ouvre alors à nous : ici, les gens ont soit 78 ans, soit 16 ans, soit 6 enfants. Et beaucoup beaucoup beaucoup de bébés ont fait le déplacement, mus par leur convictions les plus profondes. C’est beau. Un homme tente de frayer un chemin à sa famille, comptant-recomptant ses têtes (très) blondes, donnant des directives à son épouse-balais : «1, 2, 3, 4, 5, 6, allez allez on se regroupe». Puis, l’air goguenard, il lance à l’un de ses camarades : «on fait un regroupement familial !», tout le monde pouffe. Derrière lui, les baffles crachent l’excellent Papaoutai de Stromae. Grosse ambiance, direct.
14725444_10154430140130272_829549390_oPuis c’est sur le dernier tube LMPT que nous entamons la parade : «Alleeeeez on va rien lâcher, la fâââââmille il faut sauver, d’iciiiii jusqu’à l’Élysée, la Fraaaaance va nous entendre chanter !». L’Histoire nous apprendra plus tard que la France n’entendit strictement rien au-delà du Champ-de-Mars, sans doute à cause de la mauvaise sono. Dommage. Dans le cortège de cette marche des fiertés françaises et catholiques, on ne s’ennuie guère (enfin si un peu en vrai). On croise tour à tour : une cigogne empalée sur une pique (les pédés préfèrent se faire livrer leurs gosses par avion maintenant), quatre enfants à perruques bleu-blanc-rouge dangereusement disposés sur un abribus par leur courageux papa (la mort de la famille traditionnelle est littéralement imminente), un petit groupe de royalistes chantant une ode à Henri IV (ET à Donald Trump), quantité de teuffeurs arborant fièrement leurs origines sur leurs pancartes (ici, l’on se repère de préférence avec les noms des anciennes Provinces du Royaume de France), des enfants qui jouent à chat en détournant leurs slogans préférés («Nadine, ta loi, on en veut pas, touchée Nadine !», «Gabriel, ta loi, on en veut pas, touché Gabriel !»), un groupe de rock catho vendant ses albums à prix d’ami (leur titre phare : Tomawok – La Manif), un père apprenant à ses enfants à prononcer correctement «a-bro-ga-tion»…
14786865_10154565957506303_293465658_o
Chemin faisant, quantité de slogans plus créatifs les uns que les autres résonnent à nos oreilles : «Hollande, ta loi, on n’en veut pas !» (la loi Hollande… la loi Hollande… non, je ne la remets pas celle là), «Hollande, ta mère, est-ce qu’elle s’appelle Robert ?» (et ta mère à toi, elle est au courant que tu trimballes depuis deux heures ses petits-enfants dans une teuf de crânes rasés ?), «Mangez du Poisson !» (même si c’est pas vendredi ?), «Le GENDER, c’est pas mon GENRE» (non, toi ton genre c’est la robe chasuble et la reproduction intensive) et bien sûr le classique «Nous sommes tous des enfants d’hétéros !» (sûr sûr ?).
Les organisateurs de La Manif Pour Tous sont prévoyants : tous les accès par les rues adjacentes sont soit condamnés, soit ultra-sécurisés. Ainsi, nul intrus n’ayant respecté le dress code ne saurait gâcher la fête. Mais surtout, nul teuffeur ne saurait la quitter. C’est que pour arriver au mythique 1,4 million, quand on est quelques milliers, il faut un peu d’organisation. Impossible de dépasser le cortège de tête, nous sommes «contenus» pour être comptés et faire masse… en vain, malheureusement.
14786994_10154430139975272_1211174358_oLe cortège verrouillé atteint enfin le Trocadéro. «Enfin à Trocâââ !!!», nous réjouissons-nous. Mais alors qu’on s’attend à vivre l’apogée de la boum, c’est la déception. Pas moyen de boire une bière, Marie-Marg’ doit planquer des cannettes dans son soutif pour enfin nous approvisionner. Marie-Marg’ qui, au passage, note que la quasi-totalité des commerçants de la place ont ouvert boutique en ce jour du Seigneur, accueillant à bras ouverts cette clientèle accro au thé au lait. Sans alcool, la fête est plus folle ? Pas franchement. Deux anim’ de colo en rose et bleu s’époumonent sur un podium flanqué de deux écrans géants (gros moyens qui, s’ils viennent réellement des simples dons des teuffeurs, annoncent un budget minimal chez Cyrillus pour Noël). Ça ne prend pas, les gens sont fatigués (les vieux sont au max, mais les parents sont claqués et les enfants dégoutés d’avoir sauté le goûter). Dans un élan d’espoir, l’animatrice fait scander à la foule «La femme ne sera jamais une usine à bébés ! Allez les femmes, je veux vous entendre, on protège notre corps !». Et toutes ces mères en attente du petit 7ème de répéter en chœur que NON, elles ne sont pas des usines à bébés.
Les stars se succèdent au micro : Tugdual Derville (ex-papillon chez Alliance Vita), Jean-Christophe Fromantin (maire de Neuilly-Sur-Seine, la capitale de l’élite), Guillaume (bogosse) Peltier, Marion Maréchal-Le Pen, Philippe Gosselin… L’on évoque pêle-mêle le «scientisme», la «théorie du jore», Pierre Bergé, la «ministre de la destruction de la famille» et celle, «vierge effarouchée», des «médias cadenassés», la PMA, la GPA, la PMA, la GPA, la PMA, la GPA, la PMA, la GPA… Et ce chant officiel qui ponctue les interventions et qui fout les poils à Marie-Marg’.
14795658_10154430097180272_1593804184_o
Albéric Dumont, coordinateur général de la boum, prend inopinément la parole pour une histoire de «gestion des flux». C’est que d’après lui, nous sommes tellement nombreux que la place du Troca est saturée et que les gens sont bloqués au tromé Rue De La Pompe. Il nous propose une petite choré très simple de 15 pas vers la gauche (une fois n’est pas coutume) pour déboucher les artères du XVIème. Oh wait ! En photo aérienne, maintenant on croirait qu’on est 20 000 - sans doute une coïncidence.
Soudain, Jean-Fred Poisson fend la foule devant nous et c’est avec émotion que nous voyons tous ses fans se précipiter pour lui dire un mot. Un homme accourt devant sa femme (ma voisine), les yeux embués : «J’ai vu Poisson j’ai vu Poisson !!!», le rêve d’une vie. L’anim’ tente par tous les moyens de réveiller la foule en hypoglycémie : «Où sont vos actes, Monsieur Valls, hein, où sont-ils vos actes ???», «Nulle part !», entends-je répondre fermement à ma gauche. À l’écran défilent les ennemis déconstructeurs de la famille et leurs promesses stériles : Najat Vallaud-Belkacem, Christiane Taubira («on Taubira pas !» crie mon voisin à l’humour corrosif), François Hollande, Laurence Rossignol («alors elle, elle est vraiment horrible horrible horrible» s’épouvante ma voisine, les deux mains sur le visage), Martine Aubry («salooope !» se lâche le mari de la précédente). Certains, moins attentifs, profitent de ce dimanche ensoleillé entre amis pour prendre des nouvelles : «Tu sais qu’on est à Versailles maintenant ? Encore un peu dans les travaux, mais ça avance !».
14800168_10154430139580272_1383334700_oBon, c’est pas le tout mais demain ya école, quand même. Nous on est vidées, c’est la première fois depuis des années qu’on passe un dimanche sans alcool, on a des courbatures aux joues à force de donner dans le sourire crispé et nos sweats commencent à gratter. Sur la ligne 2, passée la station Monceau, on enlève enfin nos déguisements de la honte. On les ressortira sans doute pour Halloween, mais c’est tout.

Charlotte de Bruges, Marie-Marg’ et Anne-Cé