Avec le même risque évidemment, à savoir se faire nexter lui aussi par son interlocuteur. La plupart des articles ayant été écrits au cours des derniers jours se voulant globalement descriptifs et vaguement analytiques, j'ai décidé, plutôt que de vous resservir la même soupe insipide, de m'investir personnellement dans l'étude de Chatroulette en incarnant un certain nombre de personnages caricaturaux et en ayant également recours à un certain nombre d'artifices, avec deux objectifs parallèles : la quête de socialisation et d'ouverture sur le monde d'une part et le fervent désir de tout mettre en oeuvre pour convaincre quelques bonnes âmes féminines de me montrer leurs seins, de l'autre. Parce qu'il faut être honnête, la tension sexuelle est partie intégrante du processus Chatroulette.

En me lançant dans le travail d'études qui allait servir à la rédaction de cet article, j'avais initialement envisagé de consacrer environ une heure par personnage, avec l'espoir de récolter la matière suffisante en une nuit à peu près. C'était malheureusement sans compter sur le caractère extrêmement addictif de cette approche déstructurée des rapports sociaux que constitue Chatroulette. Une discussion bien engagée sur des bases solides pouvant très facilement durer une heure ou deux - il est toujours très drôle d'expliquer à des Américains nourris à cuillerées de FoxNews que non les Français ne les détestent pas et que oui nos femmes se rasent les aisselles - il m'aura fallu bien trois ou quatre nuits pour capter partie de la portée de Chatroulette. En plus des personnages récurrents comme le rocker ou le nerd, j'avais bien envisagé de jouer l'adolescent torse-nu et gominé à un moment donné mais la barbe me faisait perdre toute crédibilité. Toujours est-il que camper un personnage suscite plus facilement la curiosité chez l'autre, tout en permettant de prendre soi-même un certain recul sur cette réalité parallèle dans laquelle Chatroulette nous plonge. Elle n'empêche évidemment pas les visions d'horreur de bites énormes, tordues ou percées. Voire les trois à la fois.
 

LE NERD A TENDANCE INDIE
 
Rapports sociaux :
Afin de me donner un crédit physique, j'ai donc endossé une chemise à carreaux, une paire de simili Wayfarer dont j'ai soigneusement pris la peine d'ôter les verres et je me suis aussi appliqué à bien laisser retomber une bonne partie de ma tignasse sur le front afin de former une mèche, touche finale de mon oeuvre. Le nerd étant un acteur sociétal désormais incontournable, d'autant plus dans un contexte hermétiquement numérique, il trouvait logiquement toute sa place dans la matrice Chatroulette. A de nombreuses reprises, telle une fin de non-recevoir, je me suis fait jeter, aussi bien par les représentants de la gent masculine que féminine. Bizarrement dans le laps de temps où j'ai incarné ce mec un peu sorti d'un roman de Douglas Coupland, j'ai croisé un nombre assez impressionnant de Norvégiennes qui se lassaient en règle générale assez rapidement de moi. De manière assez curieuse par contre, j'ai rencontré pas mal de supposés geeks, à en juger par leur dégaine, avec qui j'ai pu avoir quelques discussions intéressantes. J'ai ainsi pu avoir confirmation que le Syrup violet que boit Lil'Wayne en permanence est en fait un mélange de codéine avec d'autres saloperies. Je me suis aussi pas mal fendu la gueule avec ce kid de l'Ohio qui se foutait des doses d'air sec dans la gueule et devenait rouge écarlate, arguant que c'était cool parce Steve O de Jackass en serait lui aussi totalement fan. Bref, globalement les gens kiffaient mes lunettes, j'aurais bien tenté d'incarner au maximum le personnage en vantant les qualités du Flash par rapport au CSS3, mais malheureusement à part débusquer les branleurs de 4chan qui pullulent sur Chatroulette avec des vidéos canulars, force est de reconnaître que je ne suis pas très au point.

Chance de voir des seins :
Là clairement, se faire montrer une paire de tits aura été une véritable galère. L'idée était évidemment d'y arriver de manière assez rapide si possible. Il  aura fallu user de quelques tirades parfaitement bidons du genre « Tu ne voudrais pas aider la science en me montrant un téton? » ou d'un pitoyable « Salut, je suis un petit nerd à qui on ne montre jamais de seins, tu ne voudrais pas arranger ça ? » pour au final se faire nexter quasiment tous les coups. J'aurai aussi réussi l'exploit de prendre un Chinois à cheveux longs pour une Chinoise et me suis vu opposer de sympathiques tirades du genre « Va te faire enculer, pédale » par de sympathiques jeunes filles. Convaincre une fille de montrer ses seins en jouant les nerds n'est donc définitivement pas une bonne approche:


Pas convaincant…


… là non plus


Presque.


Joie numérique simple.
 

LE ROCKER UN PEU JOURNALISTE SUR LES BORDS
 
Rapports sociaux :
Chapeau noir sur le crâne, simili Wayfarer mais avec les verres teintés cette fois, toujours la chemise de friperie, barbe de quatre semaines et clope au bec à l'occase, il est assez facile de se la jouer Rock n' Roll. Et le pire c'est que ça marche. Les mecs ont tendance à demander spontanément si on est musicien et si on aime Bon Iver et sans véritable surprise, le taux de Next auprès des interlocutrices chute dramatiquement. Les pseudos rockers attirent naturellement les femmes, il n'y avait pas de raison qu'il en aille autrement avec Chatroulette. J'ai ainsi pu discuter météo, cuisine et tricot avec une pelleté d'Américaines, de Canadiennes, d'Italiennes et autres Allemandes juste parce que je représentais un truc cool dans leur idéal de minette.

Chance de voir des seins :
Assez rapidement, je me suis rendu compte qu'il était inutile de se lancer dans de grandes discussions pour finalement annoncer qu'on est juste là avec le pathétique espoir de voir une paire de boobs. L'acte étant en général assez spontané, il est préférable d'annoncer la couleur assez rapidement. Passées les cinq minutes de discussion, il existe comme un léger de sentiment de familiarité avec l'interlocuteur, mais à la fois une manifestation de cette forme de retenue qu'on a en présence d'inconnus. A ce que je sache, on ne demande pas à une meuf dans la vraie vie de payer un téton dix minutes après l'avoir rencontrée. Pour le reste, j'ai eu légèrement plus de succès qu'avec le Nerd en jouant les rockeurs à deux balles :


Bien tenté dirais-je.


Pas de doute, c'était bien une meuf…


La Parisienne de service, gardez-la bien en tête, celle-là…



Ca sent le bon filon là…

… vous voyez?
 

LE MEC UN PEU DERANGE QUI SE DEGUISE EN CHAT
 
Rapports sociaux :
Si le concept essentiel de Chatroulette repose sur le fait de se mettre en avant visuellement, rien n'empêche pour autant de se déguiser. Nombreux sont ceux ou celles qui, pour vaincre une forme de timidité ou de pudeur, s'affublent de lunettes, de masques à gaz et autres foulards. Pour ma part j'ai opté pour un accoutrement bien tordu en me foutant une cagoule en tissu de Catman, tout en prenant la peine d'y rajouter un nez de chat en plastique. Hormis ma gueule de psychopathe patenté, je dois bien avouer que je me suis fait pas mal de nouveaux petits amis. Si à mon grand désarroi on m'a souvent appelé Catwoman et donné du WTF?! à la pelle, les gens étaient globalement curieux, me demandaient d'où je venais, l'ensemble se concrétisant par un taux de Next vraiment faible. En résumé, tout le monde se foutait de ma gueule mais on m'aimait bien quand même. Sans doute pas le meilleur moyen pour trouver une meuf équilibrée, mais l'occasion de se taper une bonne tranche de rire.

Chance de voir des seins :
Si les femmes avaient tendance à rester quand je la jouais façon « Salut je suis Catman », elles avaient en règle générale tendance à m'envoyer chier à partir du moment où je leur expliquais qu'en temps que chat, j'aurais aimé voir des seins pour la première fois de ma vie. Par chance, il arrive pourtant que les seins viennent à vous sans rien demander du tout. Sans doute l'effet Catman :


Des mecs qui se foutent de ma gueule…


Des Asiats qui hallucinent…


Straight to the point!


Et hop, sans rien demander…
 

LE COUP DE LA PANCARTE
 
Rapports sociaux :
Si l'essence originelle de Chatroulette consiste à montrer sa gueule sur sa webcam, nombre de petits malins prennent le parti d'en détourner l'usage initial pour diffuser des messages à caractère plus ou moins drôle, réclamant en général qu'on leur montre des seins pour des raisons variées. C'était par exemple le cas dimanche avec tous ces Ricains qui réclamaient des seins pour célébrer la victoire des Saints de la Nouvelle Orléans au Superbowl. Les demandes d'aides humanitaires, suite au tremblement de terre d'Haïti, ont également inspiré pas mal de monde et le traditionnel « Help for Haïti » est ainsi devenu « Tits for Haïti ». Alors évidemment, en brandissant une pancarte de la sorte devant sa caméra, on se fait souvent tricard dans la seconde qui suit. Cela dit, les rapports sociaux ne sont pas complètement inexistants et il arrive qu'un inconnu un tantinet curieux engage la conversation.

Chance de voir des seins :
Pour ma part, je l'ai joué assez chauvin sur ce coup-là en optant pour une petite pancarte sur laquelle j'ai tracé un peu original mais explicite « Tits for France ». Et pourtant, c'est grâce à ce pauvre bout de papier avec une vingtaine de lettres griffonnées au stylo rouge que j'ai obtenu le plus de succès. Au bout de cinq minutes à peine, j'ai obtenu une première paire de seins. En l'espace d'un peu plus d'une heure, j'ai tout simplement réalisée une moisson faramineuse, en comparaison du reste, démontrant définitivement qu'il est inutile de parlementer une plombe pour voir des seins sur Chatroulette. Il s'agit simplement de viser juste et bien :


Et de un!


Bon celui-ci, je m'en serais passé en fait…


Dialogue de sourds.


Et de deux!


L'amour de la France.


Demie victoire.


NAN MAIS T'AS VU CETTE PAIRE DE SEINS?


Et de trois… WHAT THE FUCK!!!!?
 

LE BRANLEUR DE CIRCONSTANCE
 
Rapports sociaux :
Tu donnes la possibilité à l'humanité de communiquer et elle trouve rien de mieux à faire que sortir sa quine. Le nombre de mecs à afficher fièrement leur queue sur Chatroulette est absolument effarant. A certaines heures de la journée, lorsque c'est la nuit aux Etats-Unis notamment, le taux doit sans doute tourner pas loin des 10%. Or, on a beau être un adepte du Next, le risque de voir pendant une fraction de secondes la semence blanchâtre d'un couillon jaillir de son gland n'est absolument pas exclu. Dans la mesure où le phénomène est si répandu, j'étais assez curieux de voir ce que ces milliers de branleurs pouvaient bien voir de l'autre côté de leur écran. Or pour réaliser un article vraiment complet, il a bien évidemment fallu se sacrifier sur l'autel du journalisme et en passer par là.

Chance de voir des seins :
Concrètement en terme de discussion, l'échange était globalement réduit à néant et le taux de Next, pourtant déjà massif avec ma petite pancarte, atteignait carrément des proportions affolantes. Durant la grosse demie heure passée la bite à l'air, j'ai eu deux gays sacrément excités qui m'ont demandé de commencer à me branler, deux ou trois nanas aussi qui se font foutu de ma gueule en me disant que j'avais une petite bite et une autre qui a rapidement agité sa poitrine devant moi avant de m'envoyer paître. Et puis j'ai eu une discussion assez drôle enfin avec une espèce de hipster à lunettes, la vingtaine, qui a engagé la discussion en me disant de la « F9 », à savoir appuyer sur la touche qui sert à passer à la personne suivante. S'est alors engagée une phase assez comique sur le mode « vas-y toi, non toi » qui a duré un petit moment. Je vous laisse découvrir la suite de cette conversation complètement tordue qui m'aura valu une offrande de seins en bonne et due forme, en dépit de ma bite complètement molle:


bouhhhh!


Joie d'offrir, bonheur de recevoir.



EPIC WIN
 

Chatroulette, énième reflet d'une réalité sociale accablante?
En définitive, l'individu moyen ne fait pas le fier en commençant sur Chatroulette. On réalise d'ailleurs assez rapidement si l'on a affaire à des néophytes souvent peu à l'aise devant la caméra, ou à des utilisateurs un peu rôdés qui font souvent preuve d'un détachement plus grand et engagent parfois quelques courtes discussions ou adressent un petit signe de salut, comme pour briser la logique déshumanisante conférée par la possibilité de cliquer instantanément sur le bouton Next. L'un des charmes de Chatroulette réside incontestablement dans le moment de latence précédant l'ouverture du dialogue, celui où les êtres se tancent, se scrutent et cherchent un signe d'approbation. Si le concept repose essentiellement sur la possibilité de se voir via une webcam et même d'échanger à l'aide d'un micro, il n'est pas pour autant sans intérêt de discuter de temps à autres avec des individus sans caméra. Curieusement, ils ont souvent des anecdotes intéressantes à raconter et peuvent mentir plus librement, une logique  qui constituait justement un des grands atouts d'Omegle. De manière assez drôle, je me suis aussi rendu compte qu'on peut se faire entuber de superbe manière, même par le biais de l'image. Deux jours après la discussion avec la prétendue Parisienne qui m'exhibait son soutien-gorge alors que j'étais accoutré tel un rocker pipé, je suis retombé exactement sur la même vidéo, ne laissant aucun doute sur la fausseté de la chose. On croise d'ailleurs sur Chatroulette de nombreux 4chaners qui prennent un malin plaisir à diffuser vidéos scato et morbides. Mais bien entendu, au delà du faux et de l'incroyable, il arrive aussi d'avoir de la chance et de rencontrer des gens qui sortent de l'ordinaire pour s'engager dans des discussions passionnantes. J'ai ainsi eu l'occasion à l'orée d'une nuit, de rencontrer une certaine Heather, musicienne américaine qui deux heures et une certaine dose de complicité plus tard, s'est révélée être l'ex petite amie du défunt Jay Reatard.

Mais au delà des cas particuliers, Chatroulette incarne avant tout une machine qui pousse à une nouvelle sorte de consommation gratuite, celle des individus. Avant même que la moindre parole soit prononcée, la plupart des interlocuteurs se choisissent avant tout sur des critères physiques, avec la possibilité d'opposer un non catégorique, sans possibilité de faire machine arrière, qui se matérialise par une simple pression sur la touche Next.  Une forme de séduction est évidemment omniprésente sur Chatroulette et il n'est pas rare après une heure de discussion de s'échanger les Facebook. Or, avec le critère physique ultra-dominant dans l'approche primaire, on retombe en fait exactement sur le phénomène de misère sexuelle que Houellebecq explicitait dans son roman Extension du Domaine de la Lutte. Les individus les plus beaux physiquement n'ont qu'à se permettre de choisir avec qui ils souhaitent discuter et les moins bien dotés par la nature, eux ne ramassent que les miettes. Si Houellebecq appliquait sa théorie à ce qu'on appelle la vie réelle, l'explosion de Chatroulette vient finalement la matérialiser avec violence dans l'espace numérique.
 

Par Loïc H. Rechi.