Mi-mai, le comédien Laurent Lafitte provoquait un tollé à Cannes pour avoir osé tacler Woody Allen et Roman Polanski et évoquer les accusations d’agressions sexuelles qui leur collent aux basques depuis des décennies. «Cela fait plaisir que vous soyez en France, parce que ces dernières années, vous avez beaucoup tourné en Europe, alors que vous n’êtes même pas condamné pour viol aux Etats-Unis.»


Dans l’assistance, ça a rigolé jaune, poussé des «oooohhh» de gêne/honte/scandale/amusement avant de reprendre un visage stoïque et sourire bright, paillettes obligent. Outrée par la boutade du MC de la cérémonie, Emmanuelle Seigner, aka Madame Polanski, a dégainé sur Instagram en postant la photo d’une Palme d’Or retournée accompagnée du commentaire «Pathétique Laurent Lafitte #grosblaireau quelle loose cette ceremonie #loose#vulgaire#mediocre».
L’humoriste de la Comédie Française s’est empressé de s’excuser, prétextant une «vanne sur le puritanisme américain» et alléguant «ne pas être au courant du reste .
Le reste, c’est une tribune du fils de Woody Allen, Ronan Farrow, publiée deux jours plus tôt dans The Hollywood Reporter. Le jeune avocat y abordait une affaire notoire : sa sœur Dylan accuse son père adoptif d’agression sexuelle depuis plus de vingt ans, sans pour autant que l’image glamour-bobo du réalisateur ne soit écornée. Dans ce texte, l’auteur dénonce cette impunité permise par «la puissante machine publicitaire», prompte à laminer une jeune femme qui ose s’attaquer à une sommité. 

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Petit rappel des faits. En 1992, la comédienne Mia Farrow quitte Woody Allen, son compagnon depuis douze ans. Motif de la rupture : Madame a découvert dans les affaires de Monsieur des photos de sa fille adoptive Soon-Yi (adoptée avec son premier mari, André Previn) complètement à poil. Woody rétorque que cette dernière rêve d’une carrière de modèle et les lui a remises de son plein gré. Sauf que sa nouvelle chérie de 22 ans ne bossera jamais dans la mode et emménagera avec lui cinq ans plus tard. Interrogé sur leur 35 ans d’écart, le cinéaste explique : «ça lui plaisait de découvrir de très nombreuses choses que je connaissais par expérience, et ça me faisait plaisir de les lui montrer. (…) J’étais paternel. Et elle réagissait favorablement aux personnes paternelles. J’aimais sa jeunesse et son énergie». Good Lord.
En 1992 donc, le divorce se passe mal et le couple se déchire au sujet de sa progéniture. Mia Farrow accuse alors son ex d’avoir abusé de Dylan quand elle avait sept ans. Offusqué, l’intéressé dément vigoureusement et prétend que ces calomnies surgissent comme-de-par-hasard au moment de la séparation. Cependant, on sait aujourd’hui qu'Allen suivait une thérapie pour «comportement inapproprié» envers sa fille depuis longtemps. Les baby-sitters du couple avaient même pour consigne de ne jamais laisser la petite seule avec son père… Bien que les poursuites soient abandonnées, Mia Farrow obtient la garde exclusive des enfants.

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Pendant des années, rien de spécial. Woody enchaîne les films et les éloges. Mais le 1er février 2014, Dylan sort du silence dans une lettre ouverte parue dans le New York Times. Elle y détaille les actes incestueux d'Allen et accuse le monde du cinéma de complicité : «quand j'avais sept ans, Woody Allen m'a prise par la main et m'a conduite dans un petit grenier mal éclairé au deuxième étage de notre maison. Il m'a dit de m'allonger sur le ventre et de jouer avec le train électrique de mon frère. Et il m'a agressée sexuellement. Il me parlait en le faisant, me murmurant que j'étais une gentille petite fille, que c'était notre secret, me promettant que nous irions à Paris et que je serai une star du cinéma. (…) Woody Allen n'a jamais été condamné pour aucun crime, et qu'il ait échappé à ce qu'il m'a fait m'a hanté toute ma jeunesse.»
Bien sûr, on remet sa parole en cause. Pourquoi ramène-t-elle sa fraise vingt ans après ? Où sont les preuves ? C’est bien le problème avec l’inceste. Par honte, culpabilité, conflit de loyauté avec le violeur (qui est très souvent un proche), manipulation des agresseurs, ou peur de ne pas être cru(e)s, les victimes se taisent. D’après une étude réalisée en 2010 par l'AIVI (Association Internationale des Victimes de l'Inceste), elles attendent en moyenne 16 ans avant de pouvoir verbaliser les violences subies, et 22% d'entre elles le font plus de 25 ans après. On oublie donc pour le kit d’urgence post-viol.

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Néanmoins, la société a la fâcheuse tendance à nous lobotomiser avec des poncifs erronés et redoutables. On se plaît à invoquer le présumé statut de présomption d'innocence. Les femmes se retrouvent immédiatement suspectées de fausses allégations : elles inventeraient des abus par vengeance ou vénalité, les mères manipuleraient leurs bambins pour les dérober à leur père ou les enverraient chez des psychothérapeutes sournois et incompétents qui leur inculqueraient de faux souvenirs façon Inception. En vrai, les mystifications sont très rares et représentent moins de 6% des cas. Ce serait bien de garder ce chiffre en tête.
Donc a priori, Dylan Farrow a plus de chance de dire la vérité que sa star de père. Seulement, voilà, Woody Allen est un homme blanc octogénaire vénéré et doté d’un réseau de ouf. Ces saloperies de rumeurs, ça fait désordre. Au sordide, certains médias et le monde du spectacle préfèrent le clinquant et le déni. Personne n’a envie de se mettre à dos des puissants adulés sur la terre entière pour leur génie artistique. Cette odieuse connivence détruit des vies et insinue perfidement qu’un mec connu, respecté et pété de thunes, vaudra toujours mieux qu’une femme violée.


Évidemment, Woody Allen est loin d’être le seul concerné. Roman Polanski trimballe lui aussi de bonnes grosses casseroles. Le 10 mars 1977, le réalisateur âgé de 43 ans couche avec Samantha Geimer, une ado de 13 ans venue poser pour des photos commandée par Vogue chez l'acteur Jack Nicholson, en Californie. La jeune fille déclare avoir été alcoolisée (au champagne), droguée (au méthaqualone) et violée (analement). Polanski se retrouve derrière les barreaux pendant 47 jours, avant d’être libéré sous caution. A l’approche de l’audience prévue pour fixer sa peine, le cinéaste franco-polonais prend la poudre d’escampette et se réfugie en Grande-Bretagne, puis en France. Les États-Unis lancent un mandat d’arrêt international qui l’empêche d’y remettre les pieds. Débute alors une longue série de tentatives d’extradition qui échoueront à chaque fois, au Royaume-Uni comme au Canada, en Allemagne, au Brésil, au Danemark, en Suède, en Thaïlande ou en Israël.
Enfin, le 27 septembre 2009, Polanski se fait choper à Zurich et condamner à verser une caution d’environ 3 millions d'euros assortie d’une assignation à résidence avec port d'un bracelet électronique. Mais le réalisateur «ne peut plus se taire». Chouchou, pas facile de rester québlo dans son coquet chalet de Gstaad. Il confie son calvaire face à la pression, au confinement et au  jugement des autres dans une lettre ouverte publiée sur le site de la revue de Bernard-Henri Lévy, La règle du jeu. Étonnamment, l’opinion publique et le show-biz intello prennent en majorité sa défense. Plus de 400 personnalités le soutiennent, dont BHL, Isabelle Adjani, Paul Auster, Danièle Thompson, Isabelle Huppert, Yann Moix, Salman Rushdie, Bernard Kouchner, Mathilde Seigner… et Woody Allen (coucou).

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En 2010, quand l'actrice britannique Charlotte Lewis accuse à son tour Polanski d’avoir abusé d’elle «de la pire des façons» lorsqu'elle a tourné dans son film Pirates à l’âge de 16 ans, les avocats du réalisateur la menacent de poursuites.
Le 12 juillet 2010, Polanski est libre et la justice polonaise refuse définitivement de l’extrader aux US en 2015. Un jour, c’est sûr, on en fera un film.
Si les États-Unis et le Royaume-Uni représentent sérieusement dans le domaine, avec le présentateur phare de la BBC Jimmy Savile (300 victimes au compteur) et le chanteur des Lostprophets Ian Watkins, condamné en 2013 à 35 ans de prison ferme pour actes pédophiles (dont certains sur des bébés), la France n’a pas de quoi rougir !
Commençons par Jean-Luc Lahaye, qui a pourri toutes les boums et généré la prolifération du prénom Brando en Picardie dans les années 1980. Le chanteur aime les femmes «comme un soleil qui brille». Les jeunes femmes. Les très jeunes femmes. Ainsi, une ado de 15 ans l’accuse de l’avoir violée à deux reprises avec son pote avocat Roland Elbaz. Les deux copains jouent la carte «elle faisait carrément plus et elle était consentante», mais ils sont condamnés en 2007 à une amende de 10 000 euros pour atteinte sexuelle sur mineure.

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Ça n’aura pas servi à grand-chose puisque JL récidive et se prend une seconde condamnation en mai 2015 pour avoir demandé à une jeune de 14 ans de s'adonner à des jeux sexuels par webcam interposée. Il fait appel, avant de se rétracter «dans un souci d'apaisement». Nous voilà calmés.
Rayon littérature, on trouve aussi quelques spécimens. Dans son ouvrage La mauvaise vie (2005), Frédéric Mitterrand raconte qu’il va aux putes en Asie et se tape des garçons. La vie, quoi. «La profusion de garçons très attrayants, et immédiatement disponibles, me met dans un état de désir que je n'ai plus besoin de refréner ou d'occulter. L'argent et le sexe, je suis au cœur de mon système.» Alors attention, comme le précisera l’auteur, par «garçons», il faut comprendre «étudiants». Ça va de soi. Vous trouvez ça dégueulasse ? Figurez-vous que lui aussi ! Notre ancien Ministre de la culture ne fait pas le fier et reconnaît des passages «glauques» et «moches». Et puis, tout ce qu’il voulait, c’était être honnête tout simplement. On ne va quand même pas le lui reprocher ?!!


Deux ans plus tard, Daniela Lumbroso s’accroche avec feu Michel Polac sur le plateau d'On N’est Pas Couché. La journaliste reproche à l’écrivain des écrits à caractère pédophiles parus dans son Journal en 2000. Extrait. «À 40 ans, avec ce curieux gamin un peu bizarre, sauvage, farouche, un rien demeuré, fils de paysan, orphelin peut-être, qui devait avoir 10, 11 ans, peut-être moins, et qui m’a si étrangement provoqué jusqu’à se coucher nu dans ma chambre d’hôtel en me racontant une obscure histoire de relation sexuelle avec un homme de son entourage, et je me suis rapproché de lui, et il était nu sur le côté, et j’ai seulement baissé mon pantalon et ai collé mon ventre contre son cul, et j’ai déchargé aussitôt, en une seconde, dans un éblouissement terrible, et il a eu un petit rire surpris comme s’il s’attendait à ce que je le pénètre.» Paix à son âme.
En politique, outre DSK et Baupin, Daniel Cohn-Bendit se fait également épingler par les médias britanniques en 2001 qui exhument des extraits de son Grand Bazar, publié chez Belfond en 1975. Dans le livre, le leader écolo parle de son travail d’éducateur dans un jardin d’enfants alternatif à Francfort : «il m’était arrivé plusieurs fois que certains gosses ouvrent ma braguette et commencent à me chatouiller. Je réagissais de manière différente selon les circonstances, mais leur désir me posait un problème. Je leur demandais : 'Pourquoi ne jouez-vous pas ensemble, pourquoi m’avez-vous choisi, moi, et pas d'autres gosses ?' Mais s’ils insistaient, je les caressais quand même. (…) J’avais besoin d’être inconditionnellement accepté par eux. Je voulais que les gosses aient envie de moi, et je faisais tout pour qu’ils dépendent de moi


26 ans plus tard, le député européen reconnaît des mots «d'une inconscience insoutenable» et explique avoir «raconté ça par pure provocation, pour épater le bourgeois». Alors qu’il répond aux questions de L’Express, le magazine note qu’«à plusieurs reprises, il parle à la troisième personne : 'La personne qui a fait ça...'. 'Non', insiste-t-il, 'ce n'est pas moi : j'ai écrit «je» pour condenser le débat'». Peu convaincant, surtout lorsqu’il décrète qu’«avoir une attitude responsable en matière de sexualité est l'une des choses les plus difficiles qui soient, si l'on est honnête...». Il finit néanmoins par s’excuser : «sachant ce que je sais aujourd'hui des abus sexuels, j'ai des remords d'avoir écrit tout cela


Bien que la pédophilie soit désormais considérée comme une maladie et foute une gerbe sévère à l’ensemble de l’opinion publique, elle n’a pas toujours été honnie. En effet, mai 68 et sa révolution sexuelle voient fleurir des théories qui glorifient l’éphèbophilie et inscrivent la pédophilie sur la liste des «sexualités périphériques». Dany Le Rouge confie au magazine allemand Der Spiegel que «c’était mainstream» à l’époque. D’ailleurs, en 1967, Tony Duvert, qui se revendique ouvertement pédophile, remporte le Prix Médicis pour son premier roman publié par les Éditions de Minuit.
Une des figures de proue de ce courant est l’écrivain Gabriel Matzneff. En dépit d’un contenu explicite, son essai Les Moins de seize ans sort en 1974 dans l’indifférence générale. Le romancier/journaliste y étale fièrement sa passion pour les jouvenceaux : «ce qui me captive, c’est moins un sexe déterminé que l’extrême jeunesse, celle qui s’étend de la dixième à la seizième année et qui me semble être — bien plus que ce qu’on entend d’ordinaire par cette formule — le véritable troisième sexe», ou encore «coucher avec un ou une enfant, c'est une expérience hiérophanique, une épreuve baptismale, une aventure sacrée». À quand des T-shirts «Proud To Be A Pedophile» ?

10352735_10204833928466128_5418785736661148074_nCharlie Hebdo, janvier 1977

En 1990, Matzneff publie un journal intime intitulé Mes amours décomposés qui compile ses coucheries en terres exotiques et sa tendresse pour le tourisme sexuel. «Un joli gamin, pétillant de malice, parlant un bon anglais, écolier bien propre, treize ans. Il n'a pas voulu que je le baise, mais il m'a sucé à merveille et m'a fait jouir. (…) La peau douce, le corps gracile, la bouche industrieuse, le culo divino d'un Gilbert, treize ans, d'un Normin, douze ans, me donnent beaucoup de plaisir, mais un corps de très jeune fille aux formes non totalement épanouies mais déjà esquissées me trouble davantage. N'en déplaise à ceux qui me tiennent pour un amateur de petits garçons qui a parfois des faiblesses pour les filles, c'est le contraire qui est vrai». On continue ! «Amoureusement, ce que je vis en Asie est très inférieur à ce que je vis en France, même si les petits garçons de onze ou douze ans que je mets ici dans mon lit sont un piment rare. Oui, un piment, mais seulement un piment : une épice, et non le plat de résistance.» Bon appétit.
Invité en 1990 sur le plateau d’Apostrophes par Bernard Pivot, l’auteur se fait houspiller par l’écrivaine québécoise Denise Bombardier qui le compare à un prédateur «qui attire des enfants avec des bonbons». Il décide alors de se faire discret. Des années plus tard, de nombreux intellectuels et médias continuent de le soutenir, comme Le Figaro, ou Pierre Marcelle qui dans Libération qualifie l’intervention de la romancière «d'éructations appuyées et de glapissements torquemadesques» et la compare à Christine Boutin.


Pub pour les jeans Calvin Klein featuring Brooke Shields, 15 ans, 1980

En novembre 2013, l’auto-proclamé «amant des enfants» se voit même décerner le prix Renaudot Essai par un jury composé notamment de Franz-Olivier Giesbert, Patrick Besson, Jérôme Garcin et Frédéric Beigbeder, qui cite Matzneff comme l’un de ses modèles littéraires.
Aujourd’hui, l’écrivain publie toujours aux éditions de la Table Ronde et tient une tribune dans Le Point en tant qu’"invité".
C’est dingue, non ? Pourquoi ne sommes-nous pas capables de dissocier l’artiste talentueux de l’homme malade ? Depuis quand les deux sont-ils incompatibles ? C’est bien ça, la culture du viol. Laisser croire que voler du riz quand on crève la dalle mérite la taule, mais que tripoter des gosses, surtout dans des pays en voie de développement ou anciennement colonisés, bah ça va. Quand on est artiste, ça fait partie du package, on a une vie dissolue et une sexualité débridée, enfants compris et consentement exclus.
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Mais dis donc, on ne se foutrait pas un peu de notre gueule ? Ce seraient donc eux les victimes ? S’attarder sur ces dossiers relèverait d’une abominable censure et d’une grave atteinte à la liberté d’expression. Tous ceux qui s’y frottent endossent le rôle du pisse-froid réactionnaire. Rappelons au passage que selon la loi française, «le fait, par un majeur, d'exercer sans violence, contrainte, menace ni surprise une atteinte sexuelle sur la personne d'un mineur de quinze ans est puni de cinq ans d'emprisonnement et de 75 000 € d'amende». (article 227-25 du Code pénal). Aussi, tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu'il soit, commis sur la personne d'autrui par violence, contrainte, menace ou surprise est un viol, et vaut quinze ans de réclusion criminelle (Article 222-23).
Merci quand même aux humoristes, souvent creveurs d’abcès et protégés par leur statut d’amuseurs publics. Après la vanne du comédien américain Hannibal Buress sur Cosby le violeur et la timide tentative de Laurent Lafitte, Fary résume parfaitement notre triste réalité : «on est quand même dans un monde où quand on fait des vannes sur un réalisateur accusé de viol, on doit préciser lequel».