La Palme d’or old school : Le monde du silence (Louis Malle et Jacques-Yves Cousteau, 1956)
Avertissement : ceux qui voyaient en Cousteau un gentil papy amoureux de la nature pourraient bien recracher leur gâteau à la vision de la Palme d’or 1956. Car ce qu’on voit dans Le monde du silence confine au malaise : l’équipe de grosses brutes menée par l’homme au bonnet rouge s’amuse à faire exploser des bancs de poissons à la dynamite, défoncer du corail à coups de marteau, bouffer des chips assis sur des tortues centenaires ou encore harponner des cachalots par pur réflexe atavique. Toutes ces exactions sont commentées tranquillement par Cousteau en voix-off avec une bienveillance sidérante. À voir si on a envie de voir des vieux monsieurs en slip massacrer des requins à la hache.
Le monde du silence

La Palme d’or rustique :
Padre padrone (Paolo et Vittorio Taviani, 1977)
Adaptation d’un roman autobiographique de Gavino Ledda, Padre padrone est l’histoire d’un fils de berger forcé par son père à abandonner l’école pour garder des moutons. La première partie du film raconte son enfance, découpée en plusieurs séquences : scènes de la vie quotidienne à la campagne, châtiments corporels, apprentissage de l’amitié et de la trahison, découverte de la sexualité (essentiellement par l’enculage des animaux environnants). Dans la seconde partie, Gavino apprend à lire à l’armée et commence à se rebeller face à son père-patron. Le film affiche à la fois un naturalisme précis et un lyrisme assez envoûtant, ce qui en fait une vraie bonne Palme d’or. À voir si on veut apprendre la vie.
Padre Padrone

La Palme d’or à la virgule :
Sous le soleil de Satan (Maurice Pialat, 1987)
En 1987, Maurice Pialat, connu pour son cinéma naturaliste voire quasi-documentaire (Loulou, À nos amours, Police), décide de changer de braquet en adaptant un roman de Georges Bernanos, avec la résolution de restituer le plus fidèlement possible les parties dialoguées. Gérard Depardieu y incarne un abbé qui, sur le chemin d’une paroisse voisine, rencontre le diable incarné par le Général Bertineau de Taxi 2, puis tente de sauver une adolescente meurtrière jouée par Sandrine Bonnaire. La langue difficile de Bernanos associée à la mise en scène glaciale de Pialat fait de Sous le soleil de Satan un objet filmique pour le moins aride. À voir si on a le temps de lire la page Wikipédia après, pour être sûr d’avoir bien compris.
Sous le soleil de Satan

La Palme d’or qui dure mille heures :
Chronique des années de braise (Mohammed Lakhdar-Hamina, 1975)
En 1975, cela fait déjà trois ans que la Palme d’or est décernée à des films anglo-saxons (La méprise de Alan Bridges, L’épouvantail de Jerry Schatzberg, puis Conversation secrète de Coppola) et ça commençe à bien faire. Alors cette année-là, la présidente du jury Jeanne Moreau décide de poser ses couilles sur la table en attribuant la Palme à une fresque historique de 177 minutes sur la révolution algérienne, qui reste à ce jour le seul film africain à avoir remporté la récompense suprême. Le film, segmenté en six chapitres qui couvrent une période allant de 1939 à 1952, permet de recontextualiser et de comprendre la genèse de l’indépendance de l’Algérie, mais paraît quand même très, très, très long. À voir si on n’a rien contre les VHS-rip trouvés au fin fond de l’internet.

Chronique des années de braise

La Palme d’or en 65 000 couleurs :
La porte de l’Enfer (Teinosuke Kinagusa, 1954)
«Les plus belles couleurs du monde». C’est ainsi que Jean Cocteau, président du jury en 1954, décrivait le film qu’il récompensa de la Palme d’or : La porte de l’Enfer, l’histoire d’une passion amoureuse unilatérale entre une meuf déjà prise et un guerrier samouraï très émotif. L’emportement du poète à propos du film est probablement à relativiser, car à la vision de ces décors et costumes multicolores et flamboyants, la menace d’un décollement de rétine est permanente. À voir si on aime les films de samouraïs ou si on a envie de régler sa télé. 
La porte de lenfer

La palme d’or forestière :
Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures (Apichatpong Weerasethakul, 2010)
Weerasethakul est le parfait client pour Cannes, ce qui explique sa présence quasi-systématique en sélection officielle. Il est le seul à pratiquer ce cinéma audacieux et sans concession que l’on pourrait résumer par une succession d’images apaisantes et bucoliques, dans lesquelles parfois se glissent des personnages éthérés s’exprimant très lentement et/ou en chuchotant. Oncle Boonmee est parfaitement représentatif des films de son auteur et vous met dans un état tel qu’il parvient à vous faire avaler dans la quiétude la plus totale les situations les plus incroyables, comme par exemple le fantôme d’un fils mort qui vient dîner chez ses parents sous la forme d’un sosie de Chewbacca, ou une princesse défigurée utilisant un poisson-chat pour se branler dans la rivière. De toute façon à ce moment-là vous dormez déjà. À voir en cas d’insomnie tenace.
Oncle Boonmee

La Palme d’or en roue libre :
Le knack… et comment l’avoir (Richard Lester, 1965)
En 1965, la sélection officielle, c’était pas vraiment la joie : La colline des hommes perdus, Trahison, Le péché, La forêt des pendus, Il était une fois un vieux et une vieille… Alors c’est peut-être pour se donner un peu de baume au coeur que le jury élut finalement Le knack, comédie anglaise de Richard Lester, qui raconte la vie en colocation d’une bande de jeunes foufous vaguement obsédés par la gent féminine. Le film préfigure la liberté de ton et l’absurdité du cinéma d’un Bertrand Blier aussi bien que les expérimentations visuelles d’un Michel Gondry, dont le court métrage Pecan Pie rappelle étrangement l'une des scènes phares du film. À voir si on aime l’humour déviant qui fait moyennement rire.
Le Knack... et comment lavoir

La Palme d’or white-washisante :
Othello (Orson Welles, 1952)
Quand Orson Welles adapte Othello, le chef-d’oeuvre de William Shakespeare, il est évident que le rôle principal doit échoir à Orson Welles, même si le personnage est un général maure, donc théoriquement un peu noir quand même. Du coup pour être crédible, Welles en fait des caisses et se jette à corps perdu dans une performance qui rappelle à chaque instant celle de Robert Downey Jr. dans Tonnerre sous les Tropiques. Mis à part ce léger détail, il faut reconnaître que la mise en scène est magnifique, tout en jeux de lumières et en cadres labyrinthiques - en tout cas bien plus enthousiasmante que celle de Renato Castellani dans l’exécrable Deux sous d’espoir, avec lequel Othello dût partager la Palme cette année-là. À voir si on est fan d’Orson Welles (ou de Shakespeare).
Othello Welles

La Palme d’or beauf :
Ces messieurs-dames (Pietro Germi, 1965)
C’est probablement uniquement pour la blague que le jury 1966 présidé par Sofia Loren décida d’attribuer une Palme d’or ex-aequo à deux films au nom étrangement similaire mais au contenu radicalement différent, Un homme et une femme de Claude Lelouch et Ces messieurs-dames de Pietro Germi. Le premier raconte l’histoire d’amour poignante entre deux âmes esseulées échouées sur la plage de Deauville, le second est un film à sketches wannabe-burlesque mais finalement assez exaspérant, racontant la vie de couple d’un groupe de bourgeois et se résumant à une succession de coucheries, d’engueulades criardes et de baffes dans la gueule. À voir si on aime entendre la langue italienne, mais hurlée.

Ces messieurs-dames

La Palme d’or carnavalesque :
Orfeu Negro (Marcel Camus, 1959)
Orfeu Negro raconte l’histoire d’un mec qui joue super bien de la guitare et qui tombe amoureux pendant le Carnaval de Rio. Mais sa promise est poursuivie par un individu avec un déguisement creepy qui semble vouloir la tuer sans raison apparente. Il s’agit en réalité d’une adaptation très libre du mythe d’Orphée, si libre qu’à part le nom des personnages et quelques scènes confuses, on a un peu de mal à voir le rapport avec l’histoire. Sur le même thème, Orfeu Negro est d’ailleurs largement battu par Parking, l’invraisemblable adaptation rock’n’roll de Jacques Demy quelques années plus tard avec un Orphée star de la pop joué par Francis Huster (bizarrement pas sélectionné à Cannes). À voir pour voyager un peu.
Orfeu Negro

La Palme d’or en retard :
Pacific Express (Cecil B. de Mille, 1939)
Le premier Festival de Cannes aurait dû se dérouler entre le 1er et le 20 septembre 1939 mais n’eut pas lieu pour de fâcheuses raisons. Du coup, personne ne put remporter la Palme d’or cette année-là. C’était sans compter sur la direction du Festival, qui décida en 2002 de corriger rétroactivement cette aberration. C’est donc un jury présidé par l’inénarrable Jean d’Ormesson qui, avec soixante-trois ans de retard, eut la joie de remettre la Palme d’Or 1939 à Pacific Express, un western de Cecil B. de Mille sur fond de construction de chemins de fer, sympa mais sans plus (à noter qu’il fut également remis un prix du meilleur espoir féminin, attribué ex-aequo à Michèle Morgan et Judy Garland, respectivement octogénaire et trépassée). À voir si on s’intéresse à l’histoire du réseau ferré américain.
Pacific Express

La Palme d’or irregardable :
La ville basse (Chetan Anand, 1946), Maria Candelaria (Emilio Fernandez, 1946), Le tournant décisif (Friedrikh Ermler, 1946) ex-aequo
Le premier Festival de Cannes eut finalement lieu en 1946 une fois la guerre terminée. Et dans un esprit de rassemblement et de fraternité, il fut décidé de décerner une Palme d’or (qui s’appelait encore alors le “Grand Prix”) à presque tous les pays représentés, soit un total de ONZE films ex-aequo. Si un jour il vous prend l’idée d’une rétrospective exhaustive de toutes les Palmes d’or, celle-ci débuterait donc notamment par les excellents Brève Rencontre ou La Symphonie Pastorale, respectivement lauréats britannique et français de 1946. Mais il faudra également en passer par l’affreux navet bollywoodien La ville basse, le très très bavard film de guerre russe Le tournant décisif ou la fastidieuse romance venue du Mexique Maria Candelaria. À ne voir sous aucun prétexte.
Maria Candelaria