« Ce mec va te toucher pour voir si t'as de l'argent sur toi », me dit une fille à l'entrée de la soirée. Le genre de mises en garde condescendantes que j'entends presque chaque jour dans la bouche des Brésiliens. Comme s'ils étaient fiers de l'ambiance menaçante qui règne dans la ville, comme s'ils étaient les seuls à posséder les armes pour endurer la vie sur la planète Rio... Je fais la queue devant l'entrée du Boqueirão, un vaste auditorium en béton datant des années 70, à la périphérie du Centro, le downtown de Rio. De l'autre côté de l'auditorium, s'étend la ravissante Enseada da Glória, dans laquelle mouillent des centaines de bateaux à voiles et de yachts sous autant de néons scintillant dans l'obscurité. A droite, la Praia do Botafogo, où viennent se cacher, à la nuit tombée, les amoureux et les drogués. Et au-dessus de nous, se dressant de l'autre côté de la baie, l'imposant building de granite, Pão do Azucar. Mais ce soir, impossible de se concentrer sur autre chose que ces sonorités électroniques assourdissantes, mélange de Miami Bass et de musiques latines, qui s'échappent du club. Etouffant les cris, camouflant les bruits de balles, réduisant au néant toutes les conversations, ces beats massifs hurlent l'injure, la vulgarité, l'humour, le sexe, la violence, le crime et la fierté des steppes de Rio De Janeiro. Ils sont le pleur, le langage et le cri de ralliement des favelas, des seigneurs de la drogue, des gangsters, des voleurs, des putes et des macs. Bienvenue dans le monde de la Baile Funk.


MA PREMIERE FUNK PARTY
Devant moi, la foule s'engouffre dans le Boqueirão, comme happée dans un antre maléfique, où la moindre parcelle de peau vibre au son des rythmes syncopés blasphématoires et de leurs basses obscènes. Pour mon tout premier Baile Funk, j'ai choisi de commencer par un lieu « sans danger », loin des favelas, avec une sécurité armée et une caravane de taxis qui patientent à la sortie. Plus tard dans la nuit, des chauffeurs de limousine, armés de cette nonchalance inhérente au privilège de leur fonction, viendront même recueillir des hordes de jeunes à moitié nus, s'échappant en masse de l'édifice vibrant, pour les reconduire chez eux, dans les quartiers dorés de la capitale.
Le type de l'entrée, celui qui devait me toucher pour voir si j'avais de l'argent, est en fait un homme de la sécurité, chargé de confisquer tous les objets interdits, essentiellement des armes à feu. Une fois dans l'enceinte du club, je tâte mes poches. Mon appareil n'a pas disparu, mon argent est toujours là. La fouille n'était pas plus humiliante que celle que j'ai l'habitude de subir à un match de baseball ou dans un aéroport. Les Brésiliens perçoivent cela comme une vexation et une injustice. Personnellement, je suis heureux de m'être fait fouiller. Disons en tous cas que je me sens un peu rassuré.

Pourtant, une fois plongé dans la foule, j'ai du mal à faire autre chose que d'évaluer le danger autour de moi. Est-ce que c'est dangereux ? Suis-je en danger ? A défaut de danger, je ressens tout au plus un certain malaise à plusieurs reprises. D'abord lorsque, sur scène, une ‘rappeuse' hurle avec fierté, gestuelle à l'appui, les prouesses de son vagin… Et à nouveau, plus tard, lorsque la musique émet tout à coup cet incomparable staccato, imitation du bruit d'une série de coups de feu - un perçant dat dat datat dat dat. A ce moment, la foule entière lève ses mains dans les airs, deux doigts levés, le pouce replié sur l'annuaire et l'auriculaire. Une marée humaine brandissant et agitant fièrement ses mains dans la position d'une arme à feu. Au-dessus de la foule, des gardes de la sécurité, placés stratégiquement sur des plateformes, veillent, armes à la ceinture. Aucune vraie balle ne sera tirée ce soir. Uniquement cette sensation de menace palpable…

La théorie veut que plus le sentiment de sécurité est élevé, moins un Baile Funk est authentique. C'est uniquement lorsque ces fêtes s'enfoncent au plus profond des favelas, au plus loin des clashes avec les autorités et la police, et au plus près de la protection des seigneurs de la drogue, qu'elles deviennent pleinement sauvages et rebelles. Dans les Baile Funk des favelas, la police reçoit de généreux cachets. Alors, elle n'y va pas… Les seigneurs de la drogue, eux aussi, sont arrosés, mais c'est différent. Pour survivre et prospérer en tant que DJ, rappeur ou artiste de Baile Funk dans les favelas, impossible de faire sans eux. Ce sont eux qui payent, organisent la performance et assurent la sécurité. Sur scène, il est impératif de les remercier, en chantant leurs faits d'armes et leurs prouesses criminelles. Leur influence sur les favelas se doit d'être un élément central de la Baile Funk. Ou alors il n'y a pas de Baile Funk. C'est aussi simple que ça.
Mais ce soir, entre l'Enseada da Glória et la Praia do Botafogo, les jeunes Brésiliens en polo à rayures propres sur eux dansent et s'amusent sans l'ombre menaçante des seigneurs de la drogue. Sans crainte de leurs représailles. Ce soir, la Baile Funk n'est qu'une fête bruyante d'adolescents innocents. Les filles, légèrement vêtues, exhibent leur peau vantarde, rapprochant au plus près du sol leurs derrières ronds et charnus et les frottant avec adresse au milieu du corps des danseurs de leur choix. Un rituel amoureux cru, mais pas plus qu'à Londres, Baltimore ou Berlin… Il faut que je me rende dans les favelas…

Et pourtant j'ai 34 ans, j'aime boire du bon vin et lire des livres. Tomber sous le charme de cette culture musicale paillarde, gutturale, grossière et dangereuse est aussi improbable pour moi que d'aller chasser un éléphant dans la jungle… Mais les ramifications anthropologiques de cette scène musicale émergente me fascinent. Dans le monde entier, de l'Europe à l'Afrique, en passant par l'Amérique Latine, la jeunesse urbaine des classes défavorisées imite les formules musicales développées par des artistes hip hop de New York et Los Angeles. Comme ces légendes urbaines, qui n'ont de légendaire que leur véritable existence, ils propagent les mythes du ghetto et de leur vie quotidienne, à coups de rimes, de beats et de basses orgiastiques et crues. Le ghetto, le barrio, la favela, la cité ont franchi un premier pas dans leur lutte éperdue pour leur reconnaissance. Il n'est plus possible d'ignorer leur musique, il est donc impossible de prétendre ne pas savoir dans quelles conditions ils vivent. Et il est donc impensable de nier la légitimité de leur existence.


LA CLASSE FORTUNEE CONTRE ATTAQUE

Il faut que je me rende dans les favelas… Mais ce soir, le destin m'emmène ailleurs. Dans les beaux quartiers. Car, comme pour tout à Rio, les riches ont leur Baile Funk à eux. Le mariage amoral entre la classe supérieure et les narcotrafiquants des favelas est ancré dans l'histoire. Qui d'autre finance et fournit la machine à drogue des favelas si ce n'est les nouveaux riches de Barra de Tijuca et Leblon ? Et qui d'autre pourrait être plus attiré par la dépravation des Baile Funk que les gamins riches qui s'ennuient dans leurs prisons familiales dorées ? Riche ou pauvre, seul le contexte diffère : la musique est la même et le contenu également. Peu importe ce qu'ils prétendent, mais tous les Brésiliens aiment la Baile Funk, ne serait-ce qu'un tout petit peu… Musique à l'image du pays et de son histoire, elle a pris racine dans une guerre culturelle et physique. Tandis que la force militaire nationale et la police locale nettoient en tanks les favelas les plus infestés par la drogue, les trafiquants injectent la Baile Funk et son cortège de cocaïne et de violence au coeur des quartiers touristiques de Rio. Pour les seigneurs de la drogue, la contre-attaque a deux visages : celui, doux, de la Baile Funk, et celui, dur, des attentats dans les bus et des assassinats de policiers.

Mais ce soir, on est loin de ces considérations. Ici, dans le Circo Voador, vaste dôme surmonté d'une tente géante, entre des rangées de palmiers gigantesques et des cafés modernes, la Baile Funk a tout pour être parfaite : une sono excellente, un écran géant sur lequel sont projetées des vidéos et un show lumière assuré par des néons aux couleurs changeantes. Les femmes sont les plus belles, les plus stylées et les plus séduisantes de tout Rio. Quant aux hommes, ils sont généralement beaux, branchés et de bonnes familles. Les quelques adolescents de la classe moyenne aperçus ce soir-là donnent à cette foule glamour et satinée un visage plus humain.
La fête, comme partout, ne commence pas avant 1h30 du matin. Pour 30 dollars reais par tête (15 dollars pour les femmes), les pauvres, ivraie de la société de Rio, sont exclus d'office. Qu'ils restent dans les favelas, ici c'est aux riches sexy de montrer comment il faut s'y prendre…
Le premier DJ entre en scène… Sa sélection, composée exclusivement de morceaux type Shake The Culo, reçoit une réponse favorable de la part des popozudados (nom donné aux danseuses Baile Funk qui remuent leur popotin). Bientôt, un rappeur esseulé s'empare de la scène pour formuler, d'un ton quasi-vaudevilien, un mélange de rap, de discours et de comédie libidineux, accompagné d'une gestuelle aussi graphique que possible, qui enthousiasment l'assistance. C'est ainsi que les artistes Baile Funk construisent leurs carrières : repousser les frontières en matière de contes sexuels explicites.

C'est au tour des stars de la soirée de monter sur scène : deux danseurs, grands et agiles, et un rappeur, tous les trois portant chaînes en or et casquettes à l'envers. Les chansons se succèdent, répétant à l'infini deux thèmes uniques : sexe et meurtre, sexe et meurtre, sexe et meurtre… Le mot ‘soca' est scandé moult fois par le trio, à chaque fois accompagné de mouvements circulaires du pelvis, ‘socar' voulant dire quelque chose comme ‘baiser vite et violemment'… Avant de conclure leur performance, les trois artistes défont les fermetures éclairs de leurs pantalons, exhibant un bout de ce qui se cache sous leur jean. Ce soir, juste leur slip… Mais il n'en faut pas plus pour que l'atmosphère VIP multimédia laisse brutalement la place à une ambiance far west. A perte de vue, des mains en l'air mimant des flingues accompagnent les percussions électroniques résonnant comme des balles tirées d'une mitraillette.… La foule devient littéralement folle. Les ‘beautiful people' s'avalent dans des baisers passionnés et voraces, et semblent disparaître dans un festin de chair, dont la gestuelle se rapproche au plus près de l'acte sexuel. Il faut que je me rende dans les favelas…


DANS L'ANTRE DES TENEBRES

Me voilà en route vers la légendaire et mythique Zona Norte, où s'entassent les favelas. Mon chauffeur ne sait pas ce qu'est un feu rouge. Après de nombreux tunnels, nous nous retrouvons un moment sur une route curviligne entrecoupée de ponts, sous laquelle les vagues viennent s'écraser, avant de finalement nous engouffrer tout droit dans une jungle épaisse et feuillue.
Rio das Pedras ne ressemble pas à l'idée que je me faisais des favelas. Le village a l'air pauvre, mais il est correctement éclairé et les maisons, pleines de couleurs, semblent avoir été fraîchement peintes. J'apprendrai plus tard que depuis le succès de la Baile Funk, Rio das Pedras connaît effectivement une relative prospérité. Mais l'ambiance n'en est pas moins menaçante… A mon arrivée, on s'empresse de m'escorter vers le deuxième étage, la section VIP de la soirée, nichée dans une salle vaste et bien équipée en matériel sono. Les bières sont incroyablement bon marché. Un reais le verre. La foule afflue. La fête commence.

De ma vie entière, je n'avais jamais vu une telle concentration de muscles, de poitrines et de fesses de ma vie. La plupart des hommes sont torse nu, exhibant leur corpulence massive. A lui seul, mon caleçon contient plus de tissu que n'en portent les femmes sur l'intégralité de leur corps. Les filles des favelas sont différentes, mais aussi incroyablement belles que celles des quartiers riches. De plus en plus de corps nus s'amassent sur la piste de danse…
Ce soir, pas de concert, juste un DJ, et par moments un MC. J'ai l'impression d'assister à un concert des Beatles tant la foule répond avec hystérie au moindre morceau. La première partie du show ne se résume qu'à un seul mot : du sexe, du sexe et encore du sexe… Le DJ semble vouloir inciter les danseurs à pénétrer les uns dans les autres par tous les orifices possibles du corps humain. Et c'est d'ailleurs bel et bien ce qu'il se passe. Dans la foule, des filles chevauchant des hommes, des filles chevauchant des filles, des filles chevauchant des filles sur des hommes, et même parfois des hommes chevauchant des hommes…

Sur scène, l'ambiance est tout aussi incontrôlée. A un moment, le MC se met en tête d'encourager un gigantesque danseur torse nu à se frotter sur un petit gay malingre de la moitié de sa taille. Mr Muscle soulève alors la nymphette dans les airs et entreprend de faire violemment claquer son abdomen sur ses petites fesses, dans une simulation acrobatique de sodomie virtuelle. La scène semble durer une éternité... Peu de temps après, des bouteilles enflammées se mettent à voler au-dessus de la foule, provoquant des cris de part et d'autre de l'auditorium. De la fumée s'échappe bientôt du hall d'entrée. Les fusées continuent de voler à un rythme de plus en plus soutenu. Pendant un instant, seuls quelques fanatiques possédés continuent à danser malgré la pluie de charbons ardents. Mais très vite, la Baile Funk reprend son cours. Des mains en l'air imitant la posture d'un gun, des popozudas remuant dans tous les sens, des baisers enflammés, des femmes chevauchant des hommes, des femmes chevauchant des femmes… Lorsque la foule suante commence à se disperser, je suis surpris de ne voir ni mort ni blessé. Mais j'y retournerai, c'est certain.



Texte et Photos : David Adair // Illustration: Mathieu Stern // Traduction: Anaïs Carayon.