Parmi les demandes exprimées : « Que soit prise en compte la voix du public des lieux de vie comme est prise en compte la voix des riverains ». La rubrique « Qui sont ces gens ? » a cherché à savoir qui était cette voix du public. Cette communauté momentanée d'intérêt, que mange-t-elle ? Comment se reproduit-elle ? Que veut-elle exactement ? Pour le savoir, rien de tel que des camemberts tirés d'un sondage à la six-quatre-deux.

 
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 Attention, les résultats ne sont pas fiables.

78 personnes ont pris part au sondage.
Préambule méthodologique : Le sondage a été mené en ligne du 3 au 9 novembre 2009 auprès des internautes signataires de la pétition sur la base de l'anonymat et du déclaratif. Il a été diffusé à partir de mes réseaux sociaux - d'où la surreprésentation probable des gens qui me ressemblent - mais aussi auprès d'inconnus. Je n'ai pas pu spammer tout Facebook car c'est scandaleusement interdit. J'ai quand même soumis les questions à 104 membres piochés au hasard dans le groupe et la fanpage Facebook « Quand la nuit meurt en silence ». Je ne sais pas combien ont répondu.

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11 140 signataires, c'est beaucoup ?

Eléments de comparaison :
- Paris compte 2 181 371 personnes, l'agglomération 11 769 433.
- Selon les témoignages, il suffit d'un voisin un peu grincheux pour sérieusement casser les pieds d'un établissement de nuit. Il suffirait donc de 9 800 personnes pour provoquer la fermeture des 6 300 bars d'ambiance et 3 500 discothèques de France (source : UMIH/AFMN 2003).
- Les « riverains » parisiens ne semblent pas très organisés. Il existe cependant certaines associations de quartier très actives. Si c'est l'association « Les Riverains de la Butte aux cailles » qui est parvenue à faire de ce charmant quartier une zone plus sinistre encore que les « plus beaux villages de France », on imagine le pouvoir de nuisance de ce type de groupements.
- Une pétition en ligne sur une cause nationale (le produit phytosanitaire « cruiser »), lancée par des associations écologistes aidées du générateur automatique de mobilisation « [email protected] », a réuni 11 670 e-signatures.
- Une pétition en ligne sur une cause locale, lancée par des riverains de La Défense pour tenter d'empêcher l'élection d'un conseiller général à la tête d'un établissement public local (l'EPAD), a quant à elle mobilisé 93 816 personnes.

Et au regard des objectifs de départ, 11 140 signataires, c'est beaucoup ?
J'ai interrogé Eric Labbé, l'un des trois auteurs de la pétition et disquaire électro :

Avant de lancer la pétition, avez-vous senti qu'il y avait un potentiel de mobilisation des gens qui sortent autour de la cause de « la nuit à Paris » ?
C'est une lettre ouverte écrite du point de vue des « acteurs de la nuit », c'est-à-dire des artistes, des organisateurs et des exploitants de lieux. On savait qu'on aurait facilement les artistes et les organisateurs mais on avait peur que les exploitants (qui sont de loin les plus exposés à l'arbitraire préfectoral) n'osent pas signer. Avec près de 70 lieux parisiens, on est maintenant certains que le seuil de l'effet de groupe est atteint...

La pétition semble avoir suscité pas mal d'intérêt et s'être propagée vite. Vous attendiez-vous à cet engouement ?
Nous n'avons pas voulu lancer le truc de manière complètement publique, nous nous sommes contentés d'envoyer une centaine de mails vers des gens proches pour tâter le terrain. Le truc c'est que cette centaine de personnes l'a forwardé, twitté, posté à tour de bras... On s'était dit qu'on ferait un point quand on atteindrait les 200 signatures, sauf que le lendemain matin, on était déjà à 500 et le lendemain soir à 1200.

Pour une initiative quasi-interne du milieu de la nuit, on peut dire que cette pétition a trouvé un écho certain dans l'opinion.

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Les signataires sont-ils parisiens ?



Cette question servait surtout à vérifier que les signataires n'étaient pas des fake. Les provinciaux, chacun ses problèmes, OK ?
Je plaisante. En fait, les problèmes sont les mêmes partout et au niveau de la Fraaance, ce n'est pas comme si Paris avait sa Barcelone.

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De quelle tribu musicale font-ils partie ?



J'ai posé une question à Eric Labbé :
J'ai l'impression que les émetteurs de la pétition (Technopol, Plaqué Or et MyElectroKitchen) faites partie des gens « issus de la techno » « qui ont connu les raves », non ? Quelles autres « communautés », qui n'ont pas forcément le même rapport à la nuit, voire qui ne sont jamais sortis à Berlin comme moi, êtes-vous parvenus à rallier ?
C'est une initiative qui part effectivement des milieux electro et de gens qui ont connu des périodes plus joyeuses en termes de possibilités festives mais elle a été largement nourrie par des rencontres avec des gens qui tiennent des lieux beaucoup plus rocks comme la Mécanique Ondulatoire qui a pas mal dégusté ces derniers temps. Beaucoup de commentaires dénoncent d'abord la loi du silence sur les trottoirs qui est plutôt un problème des bars complètement déconnectés de toute question de musique.

Le sondage craint car des styles musicaux festifs majeurs tels l'emocore ou le rock indé ont été oubliés. Hélas, je crois que les sondés qui ont coché « coupé-décalé » sont juste des plaisantins.

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Quelle est leur année préférée ?

 

Est-ce plutôt un indicateur d'âge d'or ou d'âge des signataires ?
En tout cas, le discours « Paris ville musée » ne date pas d'hier.
« Même la Mano Negra en avait fait une chanson, à l'époque... », dit un répondant au sondage dans la partie « commentaires libres ». C'est sûr que vu comme ça (et considérant Manu Chao, son exil en Amérique latine et ce qui s'en est suivi), c'est terrifiant.

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Mais pourquoi ont-ils signé la pétition ?



Les motivations sont hétérogènes et s'inscrivent dans un champ plus large encore de préoccupations, voire de ressentiment. Les commentaires laissés ici ou là montrent que le soutien aux « acteurs de la nuit » est nuancé, ces mêmes acteurs étant directement en cause : on parle d'uniformisation de l'offre de soirées, de programmation chiante, d'agents de sécurité odieux, de prix exorbitants…

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Sont-ils vraiment des fêtards ?



Le sondage contenait une question en réponse libre : « Comment étiez-vous habillé(e) samedi soir dernier (31 octobre) ? Même si vous êtes resté(e) chez vous. »

61 personnes ont répondu. Cinq catégories se sont dessinées :
« Halloween » : Le déguisement n'est pas très prisé apparemment, mais on a de la « sorcière sexy », du « normal avec petit masque bleu », du « lancelot-disco » et du « lutteur mexicain ».
« Looké(e) pour sortir » : Dans cette catégorie sont classés les gens capables de fournir marques et détails, montrant le soin qu'ils y mettent. Exemple : « Je m'étais bricolé un look "Saved by the bell" à base de chemise à graffitis fluo (...). J'ai complété avec un spencer noir. » Ou alors ceux qui se proclament simplement « classe ».
« Neutre » : La « normalité » jean-sneakers-chemise-hoodie est revendiquée.
« A la maison » : Les gens qui sont restés chez eux « en mode pyj' » (contient les récurrents « nu » et « nue »).
« Indéterminé » : « Tu ne veux pas savoir » / « slip panthère » / « J'avais fui Paris et j'écoutais de la dub en manteau de fourrure dans la forêt. »

En tout cas, un individu sur cinq n'est pas sorti le samedi 31 octobre. Il y avait peut-être mieux à faire devant la télévision. Dans le cas contraire, il est urgent d'agir.

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Supplément : Deux ou trois choses qu'on ne vous a pas dites sur Berlin.

Quand on dit que Paris s'endort, on pense immédiatement à la concurrente Berlin où la vie a l'air si folle. Mais il n'y a pas de voisins à Berlin ? J'ai posé la question à des artisans parisiens de la fête électronique en exil.

Mikix the Cat, DJ :

Il n'y a que les Français, les Espagnols et les Anglais qui crient dans la rue. Les Allemands eux sont plutôt calmes. Il y a tellement de freaks que plus personne n'est choqué quand un mec se baigne dans la Spree... A Paris, on sait faire la fête aussi, c'est juste qu'on est moins zombie, et on est bloqué par des tonnes de lois qui empêchent vraiment d'être créatifs...
 
Plateau Repas, trio electropop :

Il y a des voisins à Berlin. Et on a la police de l'ordre ici, l'Ordnungsamt', que nous envie certainement la France. Mais elle ne sert pas tant que ça. Les gens respectent les règles. Sorte d'extrême civisme.
On ne compte pas le nombre de lieux qui ferment chaque mois, mais comme c'est facile de louer un lieu, les bars/clubs qui ferment ouvrent généralement ailleurs deux mois après.
L'offre culturelle de nuit commence à dépasser la demande, les gens sont plus exigeants, il faut avoir une vraie offre originale pour les attirer. Il y a une forme d'excitation permanente, un peu comme l'attente de l'adresse d'une fête illégale. Et pas de main aux fesses, de videurs brutaux, de bars qui vous éjectent parce que ça ferme. Tant qu'il y a des clients, la fête continue.


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Le mot de la fin démago

Une personne interviewée dans le cadre de cette enquête m'a dit : « Paris ne sera pas mort tant que tu y seras ». C'est le message que je voudrais passer à tous les lecteurs parisiens de Brain <3 <3 <3.


Par Crame // Infographies : Studio Freedonia