Une révolution constitutionnelle
Une idée, une seule. Et les bases du mouvement révolutionnaire noir américain le plus radical de tous les temps étaient jetées : l’utilisation d’armes à feu dans l’optique d’auto-défense. Le Black Panther Party (BPP) n’a jamais été partisan de l’agression et s’appelle au départ le Black Panther Party For Self-Defense. Le choix de la panthère lui-même n’a rien d’anodin : «La panthère noire est un animal qui, traqué, recule jusqu’à ce qu’il se retrouve acculé, explique Huey Newton, le fondateur du parti. C’est à ce moment-là, et seulement à ce moment-là, qu’il se jette sur son ennemi pour l’engager dans un combat à mort.» Le BPP souhaite mettre un terme à ce qu’il appelle le «génocide noir». Il n’a jamais fait bon être noir aux Etats-Unis. Chaque jour, les Noirs sont harcelés ou tombent sous les balles de ceux qu’ils appellent les «pigs», les porcs. «Le porc est un animal bas, qui ne fait aucun cas de la loi, souligne Newton, de la justice ou des droits des gens ; une bête qui mord la main qui la nourrit ; un ignoble diffamateur pervers qui se pose en victime.»

Black-Panther-Party-founders-Bobby-Seale-Huey-Newton-by-APBobby Seale et Huey Newton, co-fondateurs du BPP, en 1967

Il y a une vingtaine d’années, George Brown menait une vie discrète à Paris. Calme et posé, il parlait avec un drôle d’accent créole et faisait la course aux petits boulots. Lorsqu’on évoquait Eldridge Cleaver, l’une des trois figures clés du BPP, il souriait : «c’est lui qui m’a donné mon premier flingue.» Difficile de l’imaginer en train de détourner un avion de ligne et d’exiger une rançon d’un million de dollars avant d’aller se poser en Algérie, en 1972, pour rejoindre Cleaver. Et pourtant... George Brown, mort dans l’anonymat en 2015, n’avait rien d’un terroriste. Son destin révolutionnaire, il ne l’avait pas choisi. Mais un soir de janvier 1972, il est pris en chasse par deux policiers dans les rues de Détroit, sans motif apparent. S’ensuit une course effrénée au bout de laquelle il se retrouve avec six balles dans le corps. Miraculé, il se fait Panther car son dernier espoir réside dans la lutte.

817300-img6Libération du 20 novembre 1978, au moment du procès de George Brown (à droite), qui ne sera pas extradé

Le BPP a à cœur d’agir dans un cadre légal, et veut le faire au grand jour. Proches du peuple, ses membres offrent un petit déjeuner gratuit aux gamins qui partent à l’école le ventre vide. Huey P. Newton, qui fonde le parti le 11 octobre 1966 à Oakland est fasciné par la loi. Il distribue même un «petit guide légal» aux nouvelles recrues, afin de leur éviter de prêter le flanc à la répression policière. D’ailleurs, le BPP tire son âme du second amendement de la Constitution ; celui qui permet à tout citoyen de porter une arme, à condition qu’elle soit visible et qu’aucune balle ne soit engagée dans le canon. Si l’acte fondateur du parti consiste à descendre dans la rue pour suivre les patrouilles policières, l’affrontement ne motive pas les Panthers dont la première victoire est l’installation d’un feu rouge au coin d’une rue dangereuse. De plus, en dépit de l’afro-centrisme en vogue à l’époque, ils se réclament citoyens américains. Cleaver, devenu Ministre de la Communication du parti à sa sortie de prison en 1967, se souvient de la ferveur avec laquelle il prêtait allégeance au drapeau, à l’école primaire. «Je considère que le front (…) est à Babylone (en Amérique, ndlr), confie-t-il à Lee Lockwood dans La Révolution américaine (Seuil, 1970). En suivant ma première impulsion… oui, je dirais que je suis Américain.» Loin des enseignements séparatistes de Malcolm X, les Panthers souhaitent simplement assainir les structures du système.

a3cd7b8ba9ae50f1e608c7f2f6bc65bcEldridge Cleaver et sa femme, Kathleen

White Panthers
On confond souvent «black power» et «Black Panther».  Stokely Carmichael, qui vulgarise l’expression «black power» à travers son ouvrage du même nom, n’intègre le BPP que pour une courte durée, reprochant à ses membres de collaborer avec des Blancs. Apprenant son départ, Cleaver lui adresse quelques lignes : «la manie que tu as de voir le monde par le prisme de lunettes noires risque de te rapprocher, au niveau national, des ennemis du peuple comme James Farmer, Whitney Young, Roy Wilkins et Roy Karenga ; et à finir dans le même sac que Papa Doc Duvalier, Jospeh Mobutu et Haïlé Sélassié.» Délégués à la sécurité de la veuve de Malcolm X lors d’une manifestation en 1968, les Panthers refusent de travailler avec les «porcs», la police donc. Les organisateurs leur signalent alors que les officiers choisis sont noirs. «Un porc est un porc, rétorque Huey Newton. Nous ne voulons rien avoir à faire avec ces gens-là.» Du coup, des Blancs rejoignent les rangs du parti et d’autres minorités s’organisent sur leur modèle, dont les Young Lords portoricains, ou les Brown Berets…

Untitled2_0Stokely Carmichael

Un couteau dans le dos
Si Cleaver estime que «l’histoire des Noirs a commencé avec Malcolm X» (Un Noir à l’ombre, Seuil, 1969), c’est qu’il s’identifie au «Nègre de champs» ; celui qui, au temps de l’esclavage, souffrait dans les champs de coton, loin du confort des «Nègres de maison», eux aussi esclaves mais employés à des tâches domestiques dans lesquelles ils se complaisaient, allant jusqu’à confondre leur intérêt propre avec celui de leur maître. «Si quelqu’un venait le trouver pour lui dire : "allez, viens ! Séparons-nous des Blancs", explique Malcolm X, cet Oncle Tom répondait tout naturellement : "pour aller où ? Que ferais-je sans mon maître ? Où vivrons-nous ? Que porterons-nous ? Qui s’occupera de moi ?".» Les Panthers se sentent en phase avec Malcolm lorsque ce dernier demande : «si un type vous plante un couteau dans le dos et l’y laisse pendant 400 ans... Allez vous le remercier lorsqu’il se décide à le retirer ?». L’idée de prendre les armes est, elle aussi, inspirée par Malcolm X. Néanmoins, Huey P. Newton reste dans le cadre de la loi tant que faire se peut. Car lorsque les policiers se retrouvent cernés de Noirs armés et vêtus d’uniformes sombres, leur sang se glace. Ils portent alors la main à leur holster et... CLAC-CLAC, CLAC-CLAC ! Les fusils à pompe des Panthers s’arment en rafale ; et les pigs se figent. Alors, et seulement alors, le dialogue s’engage à armes égales. Le 28 octobre 1967 pourtant, les mots s’effacent et la poudre parle. Lorsqu’elle retombe, un policier gît mort sur le sol et Huey P.  Newton a une balle dans le ventre. Newton passe les trois années suivantes en prison, soutenu à l’extérieur par la campagne «Free Huey». Pendant ce temps, les choses changent au BPP.

6094888_origRassemblement pour la libération d'Huey Newton, Oakland, Californie

La liberté ou la mort
«Une révolution naît d’une poignée d’hommes et de femmes qui n’ont plus d’autre alternative que la liberté ou la mort», disait Che Guevara. Mais dans le cas des Panthers, une «poignée», cela fait encore trop. Le jour où ils créent le parti, les Panthers sont au nombre de... deux : Huey P. Newton et Bobby Seale. Leurs premières armes, ils les obtiennent auprès de Richard Aoki, un épicier japonais d’extrême-gauche. «On n’avait pas d’argent, se souvient Bobby Seale dans Á l’affût (Gallimard, 1972), mais on lui a dit que s’il était un véritable révolutionnaire, il devait marcher avec nous (...). Il nous a donc donné un M1 et un 9mm.» Leur toute première recrue est un adolescent qui vient de se faire renvoyer de l’école, Bobby Hutton. Le gamin devient un symbole, puis un martyr. En effet, le 6 avril 1968, deux policiers d’Oakland sont attaqués dans leur voiture de patrouille. Après un échange de coups de feu, deux suspects se réfugient dans une maison adjacente. Pendant de longues années, Cleaver maintiendra avoir été attaqué par les policiers alors qu’il se promenait avec Bobby Hutton. Mais en mai 1980, il laisse entendre à la journaliste Kate Coleman du New West qu’il aurait agressé les policiers. «En 1968 (deux jours après l’assassinat de Martin Luther King, NDLR), dit-il, je pensais qu’il était nécessaire de chasser la police de nos quartiers à coups de fusil.» Repérés peu après, Cleaver et Bobby sont mitraillés puis sommés de se rendre. Au milieu du chaos, Bobby Hutton est abattu par la police. Il avait 17 ans.

02blackpanthers-slides-slide-FL42-superJumboBobby Seale et Marlon Brando à un rassemblement, en 1968, après la mort de Bobby Hutton

Lorsque Cleaver rejoint le BPP, il sort de neuf ans de prison pour des «viols de principe», comme il les qualifie dans Un Noir à l’ombre. Il commence par des femmes noires, «pour m’entraîner», puis passe aux Blanches, «pour me venger». Cleaver est un personnage inquiétant mais doté d’une intelligence fulgurante. De plus, il a «une gueule» ; qu’il ouvre volontiers pour déverser des diatribes grossières au visage de Babylone. Sa verve contribue autant au développement des Panthers que le charisme de Newton. Dès 1969, on recense ainsi plusieurs dizaines de milliers de Panthers à travers tous les USA. Des personnalités influentes les soutiennent, à l’image de Marlon Brando, qui assiste aux funérailles de Bobby Hutton. Un tour de force qu’ils doivent à leur sensationnelle intervention au Capitole de Californie à Sacramento, où ils pénètrent armes à la main le 2 mai 1967 pour manifester contre un projet de loi visant à restreindre le droit de port d’arme. Des caméras capturent les images de ces Noirs armés qui semblent prendre le Capitole d’assaut. Le lendemain, les Black Panthers font la Une du Times à Londres. L’Histoire est en marche.

B3E067E0E1869B58EF1C6C19D26A6F6D1-1920x1000-c-topDes Black Panthers, le 2 mai 1967, sur les marches du Capitole de Californie

La colère de Babylone
Spiro Agnew, vice-président des États-Unis, qualifie alors de BPP de «groupe anarchiste constitué de criminels totalement irresponsables». Quant à J. Edgar Hoover, directeur du FBI, il le perçoit comme «la plus grande menace à la sécurité nationale». Le 1er août 1967, ce dernier lance le plan COINTELPRO visant à «neutraliser» le BPP et à «tuer dans l’œuf toute possibilité de voir émerger un messie en son sein». Kate Coleman précise : «un mémo circula parmi les officines du FBI, exhortant les agents locaux à "exposer, briser, détourner, discréditer ou alors neutraliser les activités des nationalistes noirs".» En 1969, le chef de la section de l'État de l’Illinois du BPP, Fred Hampton, est assassiné dans son lit après avoir été drogué par un agent infiltré. Des mouchards s’enrôlent pour saboter le BPP tandis que les militants sont arrêtés puis relâchés contre des cautions exorbitantes visant à tarir les finances du parti. La drogue dure est infiltrée au sein du BPP, on mitraille son quartier général à Oakland et le FBI fait son possible pour faire capoter ses actions humanitaires. De plus, les Panthers élaborent un culte du lumpenprolétariat (les petits truands et les «damnés de la terre» en tous genres), jusqu’à voir en son représentant le «nouvel homme» attendu par le Che. Doter cette classe sociale d’une conscience politique leur semble l’unique moyen de déclencher une révolution. Mais s’il est obligatoire de lire le Petit Livre Rouge de Mao pour intégrer le parti, les motivations de chacun restent personelles. D’aucuns recherchent l’éclat des armes, d’autres l’attrait exercé sur les femmes par «l’uniforme» des Panthers. Tous ces abus aboutissent à plusieurs épurations. Mais le ver est dans le fruit, et les choses ne s’arrangent guère lors de l’exil forcé de Cleaver. En 1969, il reçoit une convocation de la justice et préfère prendre la fuite. C’est dans la bouillonnante Algérie indépendante du Colonel Boumédiène qu’il trouve refuge et qu’ il monte la branche internationale du BPP. Mais Cleaver exilé et Newton emprisonné, le parti entame une descente en chute libre.

The-Murder-of-Fred-HamptonFred Hampton, leader du BPP dans l'Illinois, à Chicago notamment, assassiné dans son sommeil par la police à l'âge de 21 ans

Dieu vomit-il les Panthers ?
Libéré en août 1970, Newton n’est plus que l’ombre de lui-même. David Hilliard, nommé à sa succession, ne fait pas l’unanimité. Sans parler d’Elaine Brown, une activiste qui prend une envergure surprenante au sein du parti et qui en remanie les fondamentaux. Le BPP se scinde en deux ; les «Cleaverites» d’un côté et les «Newtoniens» de l’autre. En fait, Newton est devenu accro à la dope. Il délègue ses pouvoirs et reste en retrait, s’abîmant dans une paranoïa aigüe, rançon d’une popularité qui confine au culte de la personnalité. Il a toujours été l’homme fort du BPP ; c’est lui qui tient tête aux pigs arme au poing. N’importe quel autre «Nègre» aurait aussitôt alimenté la rubrique Faits Divers. Pas Huey. Son charisme électrise les foules et Bobby Seale admet avoir toujours «suivi» Newton. Cleaver, quant à lui, trace un parallèle entre Newton et Jésus, et la photo qu’il prend de lui dans son siège en osier, un fusil à la main et un bouclier africain dans l’autre, est considérée par les partisans comme une icône. Mais avec le ton acerbe qui le caractérise, Cleaver dresse l’oraison funèbre de son héros : «Newton est sorti de prison comme un chaton plus que comme une panthère». Hilliard désarme les militants, met un terme aux activités paramilitaires du parti et centralise les fonds des différentes factions. Désarmés face à la répression policière, immobilisés par le manque de liquidités, les Panthers sont livrés à eux-mêmes. Enfin, le fusil, symbole du BPP, disparaît de la Une du journal Black Panther. De l’autre côté de l’Atlantique, Cleaver ravale sa rage. Un journaliste va bientôt lui donner l’occasion de l’exprimer publiquement.

01-BP-Year-of-the-PantherJournal des Black Panthers

Les panthères entre elles
David Hilliard veut imposer une ligne modérée au parti. Ce qui explique le manque de soutien reçu par Geronimo Pratt, accusé de meurtre en 1970. Vétéran du Viêt-Nam, Pratt représente la ligne dure du BPP. Piégé par le FBI, il est condamné pour meurtre dans une affaire montée de toutes pièces. Depuis sa cellule, il adresse une lettre à Newton pour lui demander de durcir la ligne du parti. Celui-ci réagit en l’accusant d’être un agent du FBI, et en le radiant du parti. Abandonné à son sort, Pratt n’obtient pas justice avant 1997 et meurt en 2011, après avoir touché 4,5 millions de dollars de dommages et intérêt pour ces 27 ans de captivité abusive.

Capture d’écran 2016-04-26 à 13.51.21Rassemblement de Black Panthers pour la libération d'Huey Newton, 1969

Lors d’une émission télévisée, en février 1971, Cleaver et Newton entrent en contact téléphonique. Cleaver reproche alors à Newton la radiation de Pratt, et rencontre un écho favorable parmi les membres du parti. Peu de temps après, laissant libre cours à sa paranoïa, Newton excommunie la branche internationale du parti. Dès lors, on assiste à une lutte fratricide. Plusieurs Panthers libérés sur parole s’enfuient au milieu de leur procès (le Procès des 21 à New-York, à ne pas confondre avec le Procès des 21 à Moscou en 1938, ndlr) pour rejoindre Cleaver à Alger. Elaine Brown accuse Cleaver d’avoir assassiné l’amant de sa femme, la redoutable Kathleen Cleaver, et de retenir cette dernière de force auprès de lui. «Le seul problème d’Eldridge, confiait George Brown en soupirant, c’était les femmes... Il ne tolérait pas que la sienne fasse comme lui, qu’elle baise à droite à gauche.» Une rumeur qui refait surface en 2001, suite à l’arrestation du Panther Byron Vaughn Booth après trente-deux ans de cavale. Booth fait partie du groupe de Panthers qui détournent un avion vers Cuba, en 1969, d’où ils gagnent l’Algérie. Apprenant que sa femme le trompe avec un Panther, Clinton Robert Smith Jr. Pire, et que les deux amants projettent de l’éliminer, Cleaver, d’après le témoignage de Booth,  prend les devants. «Un soir, écrit Rosenzweig dans le LA Times, Cleaver invite Smith et Booth chez lui et leur tend un article de journal à lire. Lorsqu’ils relèvent la tête, Cleaver les tient en joue avec un Ak-47Cleaver accusa Smith d’avoir une relation avec sa femme, et puis : "Eldridge... lui tira une balle dans le cœur". Booth dit que Cleaver a ensuite jeté le corps dans un champ adjacent, et l’a aspergé d’acide.» Quoi qu’il en soit, les rancœurs s’attisent et Cleaver finit par traiter Newton de porc - un point de non-retour. Au milieu, le FBI jubile. D’autant que l’antagonisme tourne au drame. En mars 1971,  le «Cleaverite» Robert Webb (responsable de la section de New-York) se fait descendre par des «Newtoniens» au cours d’une altercation. Le 17 avril, on retrouve le corps sans vie de Samuel Napier, responsable de la diffusion du journal de Newton. La mort du jeune George Jackson, abattu en prison au cours d’une prétendue tentative d’évasion, survenue au même moment, met un terme à cette lutte intestine. Mais l’heure n’est plus à l’optimisme : «aussi, camarades, écrit Cleaver, ce à quoi nous sommes confrontés est la destruction irrémédiable du BPP». (Right On, avril 1971).

3278221416386615Huey Newton en Chine avec Zhou Enlai, premier ministre de Mao, en 1971

Le destin des révolutionnaires
Bobby Seale passe lui aussi par la case prison mais retourne dès sa relaxe auprès de Newton. Il est le Panther originel qui s’en tire le mieux. Dans un documentaire des années 90, il dit avoir quitté le parti le jour où Huey P. Newton lui propose de diriger tout le trafic de cocaïne des USA. Voilà à quoi en sont réduites les panthères noires. Jusqu’en 1974, Elaine Brown maintient un semblant d’activité mais huit ans plus tard, dans l’indifférence générale, la Youth Institution, dernière institution du BPP, ferme ses portes et clôt l’un des chapitres les plus brûlants de l’Histoire américaine.

2.27-Panther_JF_5D_6574Affiche du BPP

Tant bien que mal, le parti aura subsisté, et connu un regain d’intérêt lors des derniers passages à tabac de nombreux Noirs américains par des policiers ou à l'occasion de la prestation au Super Bowl d’une Beyoncé grimée en Panther. Comment a-t-elle osé rendre hommage à ces Noirs nocifs, racistes et violents ? s’indigne la blanche Babylone. Le BPP n’est pourtant plus qu’une ombre de félin. Newton finit assassiné par un dealer de seconde zone en 1989. Quant à Cleaver, il continue un temps à se battre depuis l’Algérie mais le Colonel Boumédiène juge ses hôtes encombrants ; il restitue même au gouvernement américain la rançon collectée par les pirates de l’air. Il en résulte une altercation virulente avec Cleaver, qui doit songer à trouver une autre tanière. Désœuvré, le révolutionnaire organise un minable trafic de voitures volées et crée un modèle de pantalon loufoque qui, à l’aide d’une chaussette cousue à l’entre-jambes, permet de mouler le sexe masculin (un symbole de ses propres démons). Il séquestre même Timothy Leary, l’apôtre du LSD réfugié à Alger, le décrivant comme un «contre-révolutionnaire» ; la farce tourne au Grand-Guignol. Finalement, Cleaver débarque en France et loge clandestinement dans le 13e arrondissement, au 9 rue Bruant. Grâce à l’intervention de Valéry Giscard d’Estaing en personne (le futur président a lu Un Noir à l’ombre) et de Jacques Chirac (Ministre de l’Intérieur), il obtient des papiers. Mais la mélancolie le gagne. Un soir, alors qu’il est sur le point de commettre l’irréparable, Eldridge voit la Vierge... enfin, son fils... enfin, des tas de gens... «Je regardais la lune et distinguais quelques ombres... et ces ombres finirent par former une forme humaine, puis un profil, le mien ! (...) Il se transforma en plusieurs de mes héros qui défilèrent devant mes yeux. Il y avait là Fidel Castro, Mao Tsé-Toung, Karl Marx, Friedrich Engels (...). Finalement, fermant la marche, entouré d’une lumière chatoyante, apparut l’image de Jésus-Christ. » Tourneboulée, en larmes, la terreur du FBI se décide alors à rentrer «chez lui», en 1975. «Je préfère être prisonnier aux Etats-Unis que libre n’importe où ailleurs dans le monde», dit-il. Fin d’une épopée. «Il est revenu d’exil en rampant, tel un traître à la lutte du peuple noir et de celle de tous les hommes qui combattent pour la liberté», écrit la Brigade Estudiantine Révolutionnaire. Comble du déshonneur, devenu mormon et républicain, il se fait «entarter» en public. Il meurt en 1997 d’un arrêt cardiaque, à l’âge de 73 ans.



Une panthère au paradis
Lui-même ancien taulard et chantre de l’anarchie poétique, l'écrivain français Jean Genet rejoint les Panthers en 1971, à la demande de Newton ; interrogé sur leur mouvement, il le décrit comme «une révolution poétique». De fait, il n’y a rien d’étonnant dans la conversion de Cleaver. Les Panthers sont des mystiques. Et Cleaver est hanté de visions. À l'époque, il dit ne pas croire en Dieu, mais baptise pourtant son ennemi «Babylone». Il confie à Lee Lockwood : «c’est ainsi qu’ils décrivent Babylone, comme une société décadente. Je me fous de la Bible, je ne veux pas vous refiler la Bible. Mais ça vient de là quand même». Peu à peu, son discours glisse vers une lutte du Bien contre le Mal. «Je crois qu’il existe deux Amériques, celle du rêve américain et celle du cauchemar américain. J’ai le sentiment d’être citoyen du rêve américain, et que le combat révolutionnaire que je mène est dirigé contre le cauchemar américain qui prévaut actuellement. Notre lutte consiste à le remplacer par ce rêve qui devrait être réalité.» Cleaver ne cherchait pas à établir la suprématie noire mais à atteindre une utopie. «C'est ce qui fait rêver l’humanité depuis toujours, avoue-t-il à Lockwood, l’utopie ! On en a fait un gros mot, de nos jours. (...) Mais qu’y a-t-il de mal dans une utopie ? C’est un joli mot, je trouve. (...) Ce que nous souhaitons, c’est établir le Paradis sur Terre.» Un véritable prêche révolutionnaire.

beyonceBeyoncé et ses danseuses à la mi-temps du dernier Super Bowl, en février, habillées dans l'uniforme du BPP

Pendant un peu plus de quatre ans, les Panthers auront ainsi représenté l’Homme Noir fort et puissant, celui que les Blancs pensaient avoir tué dans l’œuf. Loin de l’Oncle Tom qu’on envoyait balader d’un coup pied au cul, qu’on lynchait les soirs de beuveries ou que l’on forçait à s’assoir au fond du bus... Il faut dire qu’il est toujours plus délicat de manquer de respect à un homme, blanc ou noir, lorsqu’il tient un fusil à pompe entre les mains.