D'ailleurs, arrivé dans le centre de Brive, à part un nouveau Subway collé à l'église, je ne retrouve que des enseignes des années 90 : Armand Thiery, 1 2 3, Devred, Eurodif, Promod, Pimkie, Etam (et même 30 mètres plus loin, Etam Prêt-à-Porter). J'ai la sensation d'un retour d'acné et de devoir aller acheter un jean en ville avec ma mère. Tiens, Du Pareil... Au Même et Un Jour Ailleurs : on ne pouvait pas faire plus à propos.
IMG_3847CHERUBIN n.m. : figure d'ange et « créature de sainteté ». Enfant joli et frais.
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Les petits festivals, ça ressemble souvent à une colonie de vacances. A tout point de vue. On t'infantilise dès l'arrivée. Je suis devant la gare avec mon partner in crime Philippe Azoury et on vient de retrouver la délicieuse Samantha Leroy de la Cinémathèque Française venue présenter Ménilmontant, le chef-d'oeuvre de Dimitri Kirsanoff (du coup, on en profite pour dire plein de choses bien sur Serge Toubiana) quand un petit monsieur à l'accent chantant s'avance vers le groupe. « Il est où Charbon ? ». Je réponds à l'appel comme un enfant de 6 ans et on monte dans la navette qui nous emmène à l'hôtel qui est 300 mètres plus loin.
On est chouchoutés, dans notre chambre je découvre mon panier garni : un ensemble de produits de beauté, un pot de confiture et un mini-ballon de rugby. Je repense au festival moutarde et cinéma de Dijon dans La Cité de la Peur. Oui, bizarrement c'est pas à Tarkovski que je pense, à cet instant-là.
Je vais voir Philippe dans sa chambre. Lui n'a que les produits de beauté, mais il vient juste présenter un film. Ça doit être pour ça : on a probablement pensé qu'il devait faire un point peau grasse avant de parler au public. On apprendra que d'autres ont eu une bouteille de vin mais il semble que c'est parce qu'ils avaient fait un film, ce qui est une raison suffisante. De toute façon, la dernière fois que j'étais venu, j'avais eu droit à un alcool de noix qui faisait tellement mal à la tête que chez moi je ne l'offrais à boire qu'aux gens que je n'aimais pas.
On bloque un peu devant Sophie Davant (rebaptisée Sophie d'after) avec Philippe dans sa chambre puis sur NRJ12 devant un Tellement Vrai qui sera peut-être ce qu'on a vu de meilleur à Brive.
Le festival est spécialisé dans le moyen-métrage, une terminologie qui n'engage que ceux qui l'utilisent (officiellement, il n'existe que des courts ou des longs) et qui regroupe les films qui durent entre 30 et 59 minutes. Pour la plupart, ce sont des premiers ou des seconds ; on a donc décidé qu'on n'enfoncerait pas des films qui souvent se tiraient eux-mêmes une balle dans le pied, et qu'on ne parlerait que de ceux qu'on a aimés. Disons juste qu'on a été un peu déçus par l'embourgeoisement manifeste des jeunes cinéastes qui, à la vingtaine, font des films qui souvent sentent la naphtaline ou le dictionnaire des citations.
A ce titre, le Grand Prix France attribué à Vers la tendresse semblait le meilleur compromis en réaction à tous ces films qui avaient trouvé pire que de faire du cinéma de papa : du cinéma de fils à papa. Vers la tendresse ressemble à un épisode des Pieds sur terre, mais avec des images. On n'était pas obligés, mais le film est quand même assez réussi. Il fait témoigner quatre jeunes de banlieue sur leur rapport à la sexualité. On n'allait pas bouder, pour une fois qu'on traversait le périph'.
Par contre Die Katze, qui a obtenu le Grand Prix Europe, est vraiment un cliché de fiction Arte sur un sujet de société. Ici les premières règles (à peu de choses près). Au secours. C'est la seule fois où je me permets de dire du mal car personne ne bronche quand on critique les Allemands. En tout cas, j'essaierai de me souvenir du nom de la réalisatrice, au moins pour ne jamais regarder l'épisode de Tatort qu'elle réalisera.
IMG_0549Hommage XXL à Paul Vecchiali.

On décide avec Philippe d'aller à la prochaine projo, même si le Tellement Vrai qui s'annonçait était super tentant. Dans la salle, on retrouve l'iconique Marie-Anne Guérin, ancienne des Cahiers, qui là est reconvertie en maîtresse d'école. Il faut dire que ce rôle lui va super bien. Elle est venue animer un atelier d'écriture de critique avec une classe de Brive et prend son rôle tellement au sérieux qu'elle reprend tout le monde à l'ordre, y compris Philippe et moi, en nous parlant comme à des enfants, et nous on joue le jeu avec une inquiétante docilité.
Une fois sortis, on s'engage sur une discussion sur les bienfaits du sommeil en projection. Un gros non-dit de la profession qui passe son temps à pioncer en salles, alors qu'elle aurait tout intérêt à théoriser ça en sa faveur.
Ce petit moment au bar du cinéma nous permet aussi de découvrir une spécialité régionale, la flognarde, dont le nom aux sonorités terriennes accompagnera notre week-end (« la vieille flognarde », comme la rebaptisera Marie-Anne, sera mangée à toutes les sauces dans nos discussions).
IMG_3804Mesdames et Messieurs : la flognarde.

On rempile sur une autre séance et on commence à douter de la durée des films. « T'es sûr c'est pas un Lav Diaz ? ». C'est comme la météo, il y a durée réelle et durée ressentie, et on a l'impression que tout dure minimum 8 heures comme chez le cinéaste philippin.
Du coup on est contaminés, et on met au moins une heure à trouver le raout organisé par la mairie où en arrivant, au bord de l'inanition, on se jette sur les petits fours comme la petite vérole sur le bas clergé. Autant dire qu'une fois de plus, on tend le bâton pour se faire battre et que le syndicat de la critique va encore gueuler. Surtout qu'un peu éméchés, on rebaptise quelques films du cinéma français (« T'as vu J'avale pas d'André Téchiné? »).
IMG_3807« Y avait pas des toasts au foie gras ? - Ils sont tous partis. »

Grand moment ensuite puisque la fête a lieu au Café de Paris, le bar des notables du rugby, et meilleur endroit de Brive ever. Gros succès chez les locaux quand passent Céline Dion, Claude François, Patrick Bruel, Stone et Charden et surtout Michel Sardou. On a l'impression que toute la droite corrézienne est là. Un sosie de Marine Le Pen m'invite à danser et son regard lubrique ne fait aucun doute sur ses ambitions de MILF du samedi soir. Visiblement, toutes les bouteilles de champagne offertes par un gros poisson local du rugby dont c'était l'anniversaire lui ont brouillé son gaydar.
En revanche, le nôtre est au top : on repère direct le sosie de Philippe Etchebest, entouré d'une armada de fausses Nadine Morano, mais qu'on sent à deux doigts (ou deux verres) de faire le RuPaul Drag Race. D'ailleurs il est le premier à chanter quand on entend les premières notes de La Folle du régiment. Malgré sa carrure de rugbyman, Fred n'est pas du coin. Il est venu là « pour faire du fric ». D'ailleurs si je veux me faire 5 000 balles, c'est avec lui que je dois voir, me dit-il avant de me faire un smack. Il évoque une carrière dans le porno (« les meufs, les mecs, je fais tout ») mais son plan business actuel est un peu dur à suivre.

La fête, la vraie.

« Personne dans le monde ne choisit sa couleur / L'important c'est d'écouter son coeur ». On part sur la chanson du générique d'Arnold et Willy. Toute la droite locale chante en cœur « Les apparences et les préférences / Ont trop d'importance / Acceptons les différences ». Philippe est tellement à fond sur Fred qu'il veut l'inviter à l'after party dans ma chambre. Faut de tout pour faire un monde, Philippe, mais bon, pas forcément pour faire une fête. On rentre à 15 dans ma chambre, l'équipe du joli film La Bande à Juliette avec ses acteurs tous très bons nous ont rejoints. Evidemment, une heure après avoir réveillé tout l'étage, on se fait gentiment virer.
IMG_3823La librairie locale a su parfaitement résumer le festival dans sa vitrine.

Le lendemain on fait encore bonne figure, même si Morgan Pokée grille tout le monde avec son lapsus « bon faut que j'aille boire un film ». Moi, faut que je m'achète une carte-son externe parce qu'on m'a demandé de mixer le soir. L'occasion parfaite pour découvrir les locaux. Au Cash Converters, les vendeurs sont à fond dans une discussion de cinéphiles geek digne d'une conf' de presse des Inrocks « t'as vu la bande annonce du nouveau Star Wars ? - Ouais y a aussi celle des Tortues Ninja. Elles sortent toutes en même temps d'façon ». Je vais ensuite m'acheter un sandwich et la boulangère demande à une lycéenne « alors c'est quoi les résultats du match ? » et tout un petit groupe commence à s'exciter comme Jean-Vincent Placé recevant un appel de François Hollande. Il est juste 16h un vendredi aprèm' et il s'agit d'un match scolaire. On se demande ce qu'il y avait dans cette ville avant l'invention du rugby.
IMG_3855Face au Cash Converters en plein centre-ville. Pratique pour la sortie du samedi. D'une pierre deux coups.

En revenant au cinéma, je vois la géniale Karine Durance, attachée de presse du festival et de tout ce qu'il y a de mieux chez les crevards du cinéma, qui cherche désespérément Libé dans tous les sens. En fait nan, c'est un lit bébé, je me disais aussi.
Elena Lopez nous a rejoints ; on va tous dîner Chez Francis et je guide la fine équipe sans GPS. « Ah mais vous connaissez déjà toute la ville ? » dit-elle pleine d'admiration pour notre sens de l'orientation. « Non en fait je crois que c'est déjà toute la ville qui nous connaît » précise Philippe, qui a bien conscience qu'on s'est fait un peu remarquer. Chez Francis affiche sa réputation de meilleur restaurant de la ville sur ses murs où tous les VIP passés par là laissent une dédicace. On n'est pas sûrs si celle de Carlos vient du fils de Dolto ou du chacal vénézuélien. C'est super bon mais Philippe fait une drôle de tête en humant le vin blanc qu'on vient de lui servir : « je crois que j'ai le nez bouchonné ».
On retrouve Momoko Seto avec son producteur et mari Emmanuel Chaumet. Les Nouvelles geishas des buveurs solitaires a été l'une des bonnes surprises du festival. Un docu sur un bar à hôtesses au Japon où les mecs viennent voir des filles qui juste rient à leurs blagues en jouant les ingénues. No sexe. Juste un petit jeu genré. C'est évidemment super exotique et assez fascinant. Nanako Tsukidate, du festival de Hiroshima, est à la table à côté. Je présente Momoko à Nanako qui pourtant connaît tout le monde et j'adore les voir switcher entre le français et le japonais.
IMG_3824IMG_3825IMG_3826IMG_3829Catherine Frot lyrique, Léa Drucker confondant futur de l'indicatif et présent du conditionnel, Florence Aubenas perchée et Pruno, tout simplement.

On arrive super tard avec Philippe pour mixer au Maryland et pendant le set, on se retrouve dans ce qui pourrait être un film de John Hughes. On se met à échanger nos personnalités. D'un coup, je deviens super libanais et j'ai envie d'appeler le Hezbollah pour régler son compte au patron qui nous fait chier sur le son depuis le début. Alors que Philippe est super love et se met à faire des calembours.
On décide ensuite d'aller au Cardinal, aka Le Cardi (ou même le Cardiff pour ceux qui veulent se la jouer ballon ovale), institution locale devenue tristement célèbre pour les Parisiens comme étant l'endroit où se sont pécho Doc Gynéco et Christine Angot.
C'est aussi là où mixe le célèbre Bilou, dont tout le monde nous parle depuis deux jours après 1h du mat' (« qu'est-ce qu'il passe comme musique Bilou ? Il est plutôt électro ? - Oh écouteuh jeuh sais pas heing, il passeuh du Bilou »).
Un jeune critique dont on taira le nom mais qui ne peut pas s'empêcher de séduire tout ce qui bouge me dit qu'il apprécie le fait que je ne me jette pas sur lui parce qu'il a toujours un peu trop de succès auprès des gays, puis il se rabat sur Malika du vestiaire (« Ah tiens tu t'appelles Malika ? C'est marrant moi dans le milieu de la nuit on m'appelle le Madrilène, je te laisse deviner pourquoi »).
IMG_3836Chacun voit l'après-midi à sa porte.

Ces nuits terminées à 7h du mat' commencent à nous attaquer et tout le monde rase un peu les murs le lendemain. « T'as la gueule de bois ? - Non j'ai la gueule de Brive ». D'ailleurs, j'ai appris la veille que l'habitant de Brive s'appelle le Briviste. Comme on dit un gréviste, un fétichiste ou un lepéniste. C'est le gentilé le plus fou de la langue française. Le dernier soir, ça commence à être compliqué de discuter parmi les groupes quand t'as détesté tous les films, parce que tu tombes toujours précisément sur quelqu'un de l'équipe du truc qui t'as donné des envies de meurtre. C'est peut-être pour ça que je m'entends aussi bien avec l'hilarant Miguel Clara Vasconcelos car j'ai toujours pas vu son film. Mais bon, on m'en a dit du bien. Miguel est étrangement jovial pour un Portugais mais il me rassure tout de suite en me disant que son film est super mélancolique. Il me parle ensuite du film d'un de ses amis lisboètes qui a pour sujet la neige. Décidément ils peuvent pas s'empêcher de nous faire tordre de rire, ces Portugais. Mais Miguel est très drôle et quand Vincent Arquillière passe My Generation des Who, il me dit « ça va quand même faire 50 ans que c'est leur génération... ».
IMG_3821Karine Durance sort ses meilleurs arguments pour promouvoir le festival.

La question de la génération, c'est un peu ce qui a hanté cette édition briviste. A l'image du plus beau film de la compétition, Gang de Camille Polet. Un film hyper-contemporain, fiévreux et un peu crâneur, une histoire gender fluid qui ne cesse de s'interroger sur la filiation. Le film est tourné en VHS, cite Hervé Guibert dans ses remerciements, mais arrive à relever le paradoxe de ne jamais tomber dans la nostalgie d'un avant, parce qu'il essaie juste de se trouver une place, ici et maintenant. Ça ne ressemble à rien et c'est bouleversant.
Notre jeunesse, disait Péguy. La nôtre s'est jouée sur une histoire de magnétoscope. Il y a 20 ans, Arte diffusait une collection de films intitulée Tous les garçons et les filles de leur âge. A l'origine du projet, Chantal Poupaud, mère de Yarol et Melvil, et meilleure rencontre du festival (on peut dire sans exagérer que c'est la femme la plus classe du monde). Elle avait demandé à plusieurs cinéastes de raconter la jeunesse à l'époque où ils l'avaient vécue. Au final, peut-être les meilleurs films de Téchiné ou Assayas et quelques images inoubliables signées par Chantal Akerman, Claire Denis ou Cédric Kahn.
Les films, produits pour la télé, ne sont passés qu'une fois. A l'époque, le magnétoscope de mes parents était en panne. Philippe, victime de la même malédiction, n'a pas pu l'enregistrer ce vendredi soir-là. Arte passait Travolta et moi de Patricia Mazuy. Pendant 20 ans, il y aura eu ceux qui avaient vu Travolta et moi et les autres. Aujourd'hui, il n'existe plus de copie en 35, juste un Betacam prêté par Arte. À Brive, on a donc vu Travolta et moi dans des conditions dégueu, le son saturé et l'image pourrie par le transfert de format. Mais avec la même fébrilité que si on écoutait un enregistrement pirate de Prince à la fin des années 80 sur une K7 dont la bande aurait été altérée par l'usure.
Pour des raisons de droits musicaux surtout, le film ne peut plus être montré. Une vraie histoire de chef-d'oeuvre inconnu. Depuis 1994, ce qui est probablement l'un des meilleurs films des nineties ne cesse de hanter ceux qui le connaissent. Car Travolta et moi est sans doute ce qu'on a vu de plus beau sur la fièvre de l'adolescence. Un film tellement puissant que personne ne s'en est remis. L'actrice principale a fini en HP et Patricia Mazuy n'a fait depuis que deux films, magnifiques mais presque essoufflés après un tel sprint. Et ceux qui étaient dans la salle ce soir-là, une salle à peine remplie, dans une ville complètement morte, n'oublieront jamais cette séance quasi-religieuse. On n'a peut-être jamais eu autant besoin de redécouvrir et de transmettre Travolta et moi qu'aujourd'hui. 20 ans plus tard, il revient nous dire que la jeunesse fonce toujours, invincible et tête baissée, alors même que le monde s'écroule.