Hideo a trente-deux ans. Aussi loin qu'il se souvienne, il n'a jamais vraiment eu de petite amie au sens traditionnel du terme. Il n'est pas très riche, mais se satisfait d'une vie frugale, aux besoins soigneusement soupesés. La première fois où je le rencontre, dans une de ces salles d'arcade de Shibuya où les décibels des simulateurs automobiles sont à peine plus bruyants que les rires enfantins de la jeunesse locale, de grosses gouttes de sueur verdies par l'eau de Cologne bon marché perlent sur ses tempes. Une bonne dizaine de lycéens aux uniformes dépareillés le fixent du regard, prêts à lui ériger une statue dans l'instant.

Hideo, trente-deux ans, vie solitaire et sans excès, vient de faire tomber le bandeau qui le privait de la vue, en même temps que le record de « Taiko No Tatsujin », un jeu vidéo musical assez populaire, à la finalité simplissime. Rond rouge, taper le coeur du tambour avec les baguettes, rond bleu, les extrémités, au rythme de tubes J-pop étrangement semblables. Quelques subtilités ça et là, mais suffisamment sporadiques pour se passer de phrase verbale. Une fois son exploit accompli, Hideo range ses baguettes personnelles dans un petit sac de sport, et enfile une veste de survêtement par-dessus un T-shirt aux aisselles blanchâtres, probablement rongées par des sudations répétées.
 
Puis il quitte les lieux. Comme ça. Sans le moindre geste de satisfaction, sans un regard pour l'assistance. Quand je le rattrape quelques dizaines de mètres plus loin, il a déjà replongé dans l'anonymat de la grande ville et, cette fois-ci, je crois voir transpirer autre chose que de l'eau, des minéraux et du lactate. Sur son visage à l'impavidité fêlée, je crois voir du soulagement. Pour amorcer la conversation, je n'ai d'autre choix que de suivre sa cadence. Il est 23 h 30, et il ne doit pas manquer le train qui le ramène vers sa banlieue. Du moins c'est ce que je présume, pour une raison simple. Je ne parle pas japonais, sais dire « kampaï ! » et quelques autres onomatopées socialisantes ; Hideo baragouine quelques mots d'anglais, sait dire « j'aime la France ». A cet instant très précis, dans une référence expiatoire, je lui lance « ah ah, lost in translation ? » Il me fait répéter trois fois. Rit. Sans conviction.


 
Un geek, des otaku

Depuis quelques années, il sous-loue une chambre exiguë à Shimo-Kitazawa, un quartier périphérique, ignoré des tour-opérateurs. Pourtant, celui-ci regorge de restaurants et d'izakaya (l'équivalent d'un pub, ndlr) où les employés de bureau viennent desserrer le noeud de leur cravate. C'est un peu l'épicentre du fun tokyoïte à l'ancienne, bien loin des forêts de néons et du tintement des pachinko. Tout un symbole. Chaque matin, Hideo emprunte la ligne Inokashira pour rejoindre Shibuya. De là, il vient gonfler la foule qui s'entasse dans les wagons de la ligne Yamanote jusqu'à Akihabara. Quand je lui demande, un peu sceptique, si c'est vraiment le trajet le plus rapide, il a cette réponse qui, si elle ne respire pas le bon sens, transpire - une fois de plus - d'une honnêteté confondante : « Ce n'est pas très important ».

Dans une mégalopole où l'utilitarisme dispute à la rentabilité, cet argumentaire négligé a de quoi surprendre. La vérité, c'est qu'Hideo n'a pas renoncé aux principes d'économie, et de gain. Dans sa vie, chaque chose aussi est à sa place, mais dans un ordre différent. Au coeur de la société japonaise, dont les castes ont été remplacées par des sociotypes à tiroirs, Hideo est un otaku. Enfin, ne lui proposez pas cette terminologie tout de go, comme j'ai pu le faire - en bon Occidental qui s'improvise anthropologue dès qu'il foule le sol nippon - il risquerait fort de vous rire au nez. Il y ajoute une bonhomie absolutrice mais, autant le dire, il se fout de votre gueule avec gentillesse. Il existe en fait des centaines de catégories d'otaku, autant que les niches auxquelles ils se rattachent.

Chez nous, on les appelle les geeks, parfois même les « geeks chics », c'est plus facile à appréhender, plus facile à shooter, plus facile à imprimer sur papier glacé. Ici, un fan hardcore de baseball, un passionné de canevas ou une intégriste de Gundam Wing (une célèbre série japonaise qui a vu le jour en 1979, et dont les préquels et séquelles ont fini par nous faire perdre le fil, ndlr) ne se fondent pas dans le même moule. Plus impressionnant encore qu'un corporatisme nerd, il s'en dégage une présence diffuse à travers toutes les strates de la société. Rapidement, vous réalisez que la moindre grand-mère en gants blancs est peut-être une monomaniaque des Pokemon (cas pratique croisé de bon matin sur la ligne Ginza). C'est un phénomène tellement admis et répandu qu'il en devient presque structurel. A tel point qu'aujourd'hui, après avoir été largement documenté pendant les années 90, il ne passionne plus les apprentis entomologistes et les laborantins en herbe. Contrairement aux hikikomori, ces jeunes gens qui peuvent rester enfermés chez eux pendant plusieurs années, les otaku se sont affirmés comme une frange - horizontale - de la vie civile, s'immisçant dans toutes les classes socioprofessionnelles. Hideo, lui, partage sa vie entre les revendeurs d'électronique, les salles d'arcade et les transports en commun qui lui permettent de relier les deux. Et j'ai fini par comprendre pourquoi il ritualise autant ce fameux trajet en métro : les transports en commun sont une de ses marottes. Dans les 13 m2 de sa chambre, il entasse modèles réduits à l'échelle 1/52e et maquettes pour adultes achetées chez Tokyû Hands, leur Bazar - sans Hôtel de Ville.

 
Pixels morts et circuits imprimés

Ses journées sont immuables, ses nuits aussi. Il dort si peu que j'en viens à me demander si des cycles de 24 heures sont réellement pertinents pour évaluer son rythme de vie. Chaque matin à 6 h 15, son réveil à diode électroluminescente l'extirpe d'un sommeil jamais paradoxal. En quinze minutes, il prend sa douche, avale une soupe miso, choisit une chemisette à poche parmi la demi-douzaine de chemisettes à poche qu'il possède, n'oublie pas sa Nintendo DS, ni son sac de sport et ses baguettes, se chausse et rejoint la gare, à quelques centaines de mètres. Dans le métro bondé, il trouve toujours quelques centimètres carrés d'air libre pour s'exercer compulsivement sur la version portative de « Taiko No Tatsujin ». Arrivé à sa première correspondance, il fait un premier détour par le Shibuya Center-Gai, pour aller se mesurer à la version arcade, la vraie machine. A 9 heures, alors que des pixels morts viennent déjà troubler ma vision, il prend son service dans une petite échoppe d'Akihabara, la Mecque des geeks et autres technophiles bricoleurs. Vous auriez tort d'imaginer des boutiques rutilantes, remplies jusqu'à la gueule d'ordinateurs dernier cri, car la réalité est toute autre.

Dans les quelques rues qui composent le quartier, vous trouverez surtout des bazars 1.0, comme celui dans lequel officie Hideo depuis deux ans. Circuits imprimés de Commodore, cartes mères hors d'âge, accessoires pour Sega Saturn, mais aussi fils de cuivre et interrupteurs rouillés, son lieu de travail a des allures caverneuses, repaire secret de programmateurs vieille école. Ici, il passe dix heures par jour, dont neuf heures trente à héler les passants, écriteau dans une main, porte-voix dans l'autre. Parfois, il perd sa voix. A Akihabara, il y a des soldes et des promotions toute l'année, et l'ambiance ressemble parfois à la criée matinale de Tsukiji, le marché aux poissons de la ville. En ces premiers jours de septembre, la chaleur est encore accablante pour un septentrional, et le mercure tutoie les 30 degrés dès 10 heures du matin. Un vieil homme anglophone m'a appris qu'il faisait toujours ce temps-là après un typhon, je comprends mieux. Dans sa chemisette à poche, avec son embonpoint léger, Hideo sue déjà abondamment, et le petit éventail qu'il a dissimulé dans le passant de sa ceinture confine au décoratif.

Une fois sa journée de labeur terminée, notre rabatteur retourne dans son quartier général de Shibuya. De 19 heures à 23 heures, il monopolise la borne d'arcades à qui il a déclaré la guerre. Il n'a pas voulu me préciser la somme qu'il déboursait, chaque jour de chaque mois, mais à 200 yens la partie (environ 1,50 euros), j'imagine qu'une bonne partie de ses économies est convertie en jetons. Quand il lève le camp, il laisse toujours une poignée d'adolescents médusés derrière lui, comme lors de notre première rencontre. Aujourd'hui, je me suis mêlé à eux, je suis resté stupéfait, parmi eux, quatre heures durant, à regarder le timide Hideo fracasser la peau agglomérée de ces tambours en plastique. Au terme de sa performance, j'ai longtemps hésité à lui demander non pas la finalité d'une telle monomanie, mais si cette vie presque rationnée lui convenait. Je suis resté seul avec mon interrogation. Etourdi par la persistance rétinienne de l'écran, je ne l'ai pas vu quitter la salle. Dans la foule des visages, il a disparu. Je n'ai jamais cherché à le retrouver.


N.B. Je remercie chaleureusement, les auteurs de mon guide de conversation franco-japonais, condamnés à l'anonymat par l'impérieuse nécessité de ne pas faire de publicité pour leur entreprise. Chez Brain, on a une politique très stricte vis-à-vis du publi-reportage.
 

Texte et photos : Olivier Tesquet.