Laisser le spectateur lambda macérer dans ses certitudes
Comprendre, l'essence de la télévision c'est avant tout réaliser que sa matrice tient dans un concept on ne peut plus débile : la programmation. Chaque chaîne disposant en toute logique de vingt-quatre heures de diffusion quotidienne, les pontes en charge de l'élaboration de la grille des programmes avancent sur un terrain infesté de mines qu'on appelle audience. Ces vingt-quatre heures passées zappette à la main auront été l'occasion d'en faire le tour, tant que possible sans aucun a priori, tel un nouveau-né à la télévision. Ce postulat s'est évidemment avéré être pipé assez rapidement. D'un côté, on a les chaînes spécialisées sur des thématiques précises tiennent le haut du pavé en terme de qualité, s'efforçant d'apporter par l'image et le son une plus-value culturelle chez le téléspectateur, toujours avec le souci manifeste de considérer celui-ci comme autre chose qu'un simple prospect commercial teubé. Et puis de l'autre, on a les leaders qui depuis le berceau même de l'humanité imposent leur rythme et nous abreuvent quotidiennement de larges rasades de pisse télévisuelle. Emissions de divertissement, mauvaises séries, rediffusions jusqu'à trois fois par jour des émissions de télé-réalité, on a l'impression tenace que tout est fait pour laisser le téléspectateur lambda macérer dans ses certitudes, sans volonté manifeste d'élargir son horizon spirituel. On peut rajouter à cela la prolifération récente des bouquets télévisuels - via les abonnements Internet et l'apparition de la TNT - qui sont venus étoffer quantitativement l'offre historique télévisuelle française. Pour la qualité, on repassera mais le branleur moderne peut désormais noyer son ennui en passant sa nuit à regarder du poker (à défaut d'être Patrick Bruel, il peut toujours se consoler en se disant qu'il est pas plus con que Jean-Pascal), et puis aussi du télé-achat, des vidéos de promotion musicale et même quelques ridicules rediffusions de sitcoms adolescentes pour les nostalgiques de la télévision des années 90. Si côté divertissement et reportages marronnier façon « les vacances de riche que vous ne pourrez jamais vous payer bande de prolos » on est servi, côté questions de fond ou cinéma, c'est le calme plat. De manière étonnante, impossible de se mettre le moindre film sous la dent au cours des vingt-quatre heures. Le cinéma à la télévision ne fait plus recette. Bah oui, le truc c'est que le cinéma, sans rentrer dans les exemples particuliers, invite toujours un tant soit peu à réfléchir, sur soi, sur l'autre, sur la condition humaine. Or, si l'on considère que le dessein contemporain de la télévision consiste à apporter une forme de repos au cerveau du spectateur, telle une béquille l'aider à se soulager du poids insoutenable de la réalité, disons que ce parti pris a du sens. Ceci tendrait en tout cas à expliquer le succès des Secret Story, et autres déclinaisons de télé-réalité où les participants sont avant tout dans une logique de compétition, aussi faussement conviviale puisse être l'ambiance. Regarder les autres s'affronter entre eux plutôt qu'affronter sa propre réalité - c'est-à-dire une meuf casse-couille, des potes accros à la Wii, et des collègues de boulot supporters du PSG qui te lâchent « Paris est Magique » une fois par heure  - on peut dire que ça se tient.

De l'info jusqu'à en vomir
L'une des autres caractéristiques majeures de Sa Sainteté la télévision tient dans l'impressionnante quantité d'informations que les chaînes nous balancent quotidiennement. On n'a jamais disposé dans l'histoire de l'humanité d'une manne de contenus informatifs aussi importante, quasiment de manière instantanée. Paradoxalement pourtant, l'overdose d'informations entraîne une perte de la capacité analytique. Quelque part ça peut sembler absurde, mais oui, en résumé trop d'information rend complètement con. Le matraquage est si soutenu qu'on se noie dans la quantité, perdu dans l'impossibilité de la digérer car instantanément diluée au milieu de trois autres. Toutefois, en partant du principe qu'on ne regarde pas la télévision pour améliorer son sens critique mais plutôt pour s'accorder un instant de répit intellectuel, plus de raison dès lors de s'inquiéter que l'on puisse voir dix fois le même stimuli informatif sans chercher à le comprendre. Pourtant, ce n'est pas grave, au bout de trois heures de matraquages d'i-Téle, de BFM TV, et de Télé-Matin, j'avais eu le loisir de voir dix fois qu'Obama lançait une balle de base-ball comme un tordu et qu'Usain Bolt avait des pieds pourris comme c'est pas permis, et honnêtement j'en avais plus rien à foutre. Résigné, j'acceptais que la modernité, puisse être aussi cela.

Le trop-plein d'audience est nuisible pour la santé
En fait, la raison de la qualité médiocre de la majorité des programmes télévisuels s'explique de manière toute simple (et voilà qu'on y revient) : l'audience est le nerf de la guerre. Si les programmes niais et insipides sont les plus suivis, quel intérêt auraient ces entités commerciales, que sont les chaînes de télévision, à proposer un produit vertueux ou journalistiquement qualitatif auquel le prospect ne prêtera pas attention ? Aucun, bien entendu. Alors certes, cette logique de l'audimat comme leitmotiv absolu n'est pas nouvelle. Déjà en 1996, Pierre Bourdieu s'appliquait à expliquer dans son ouvrage Sur la Télévision qu'en tant que média hétéronome et fortement soumis à l'audimat, la télévision tend à favoriser la logique commerciale contre les valeurs journalistiques. Selon une loi universelle, elle favorise ainsi ce qui « passe bien », donc ce qui se vend bien, au détriment des questions de fond ou de la réflexion. L'idéal absolu consiste à toucher un maximum d'individus sans vexer personne. Inutile dès lors de se perdre en expérimentations sociologiques qui emmerderont la majorité des téléspectateurs quand on peut lui servir une soupe dont on est sûr qu'elle lui plaira sans trop lui faire de noeuds au cerveau. On a d'ailleurs toujours en tête la mythique saillie - un modèle de cynisme inégalé en la matière - de Patrick Le Lay, ancien PDG de TF1. Notre bonhomme s'était lâché un jour nous expliquant que l'objectif premier de la machine TF1 était de « vendre du temps de cerveau disponible à Coca-Cola », sous-entendu filer au téléspectateur de la merde à regarder afin qu'il soit le plus réceptif possible au moment d'encaisser la logorrhée de messages publicitaires qu'on lui servira de manière mathématique. Logiquement, les chaînes ayant pris le parti d'adopter une démarche qualitative face à la démarche commerciale toute puissante le paient en terme d'audience et donc par essence en revenus publicitaires.
L'implacable logique de l'audience, et par effet de levier de la dictature commerciale, n'est pourtant pas propre à la télévision. Dans une société possédant un pan entier régit par quelques valeurs capitalisto-culturelles absurdes, il est difficile de décemment s'étonner qu'un de ses organes de promotion puisse mettre en avant des individus élevés au rang de «candidat » s'exprimant pitoyablement ou des présentateurs feintant en permanence la bonne humeur et la joie de vivre, façon Dorothée et ses boys scouts. La rhétorique hédoniste de la télévision et la dictature des revenus commerciaux ne sont rien d'autre que le reflet d'une époque où la manière importe peu tant que le résultat est excédentaire à l'arrivée. La poésie, la capacité de s'émouvoir pour les vraies choses de la vie et l'empathie peuvent bien aller se faire foutre. Définitivement, et de manière à peine caricaturale, seuls importent la disponibilité mentale du téléspectateur, les salaires des présentateurs et des dirigeants et au-dessus de tout, les dividendes que les actionnaires toucheront à la fin de l'année.

Café, fatigue et abrutissement
Je reconnais que j'ai été un peu chiant jusque-là avec mes théories réchauffées, mais l'idée sous-jacente de cette journée débile a toujours été de pondre un article sur notre relation à la télévision, un texte ayant vocation à sonder la profondeur de notre masochisme. Moralement, faut pas se leurrer, l'expérience aura été difficile à mener à son terme. Qu'elle que soit l'heure de la journée, regarder la télévision sans la forme de détachement que sa nature même requiert est un affreux calvaire. Réaliser à huit heures du matin - après avoir traversé le désert télévisé de la nuit - que l'on va inexorablement devoir se taper - de son plein gré, c'est ça qui est taré - le flux d'informations de la matinée, les jeux du midi pour ménagère, le journal du terroir à treize heures, une étape du Tour du France de cyclisme ou un téléfilm allemand dans l'après-midi, avant d'enchaîner avec une série pour adolescents américains puritains et au choix une des dizaines de production de télé-réalité, donne juste envie de se pendre avec la prise péritel. Physiquement, on passe d'ailleurs par tous les états. En vingt-quatre heures, j'aurai ainsi ingurgité un bonne dose de junk food et surtout quelques litres d'excitants, café et thé couplés à une ou deux canettes de boissons énergisantes autrichiennes. Plus exactement, au cours des douze premières heures seulement. Ensuite, la fatigue mêlée à l'abrutissement a bizarrement annihilé ces deux besoins primaires. Passé un certain nombre d'heures, les yeux se font chaque fois plus rouges et collants, la tête renvoie la sensation qu'elle a triplé de volume et le coeur se fend occasionnellement de quelques petites accélérations désordonnées. La parole et particulièrement la lecture à haute voix se font difficiles, sans compter que la vitesse de raisonnement se fait bien entendu plus longue au fur et à mesure que les heures s'égrènent. C'est finalement l'estomac noué que j'ai eu la confirmation que la télévision incarne, à quelques exceptions près, un concentré de vide total. Comme une boîte de soupe Campbells warholienne quoi.
La sensation finale est assez proche de ce que l'on ressent au retour d'une rave party, abruti par la musique et les substances. Domine incontestablement le sentiment d'être con et vidé de tout sentiment humain crédible. Le regard vitreux, l'image nous transperce de part en part à tel point que passé un cap, on éprouve la sensation que la bêtise que nous renvoie le plat de l'écran vient se fondre dans notre propre médiocrité. Dès l'instant où l'on se questionne sur le bien-fondé de ce qu'on fout devant la télévision en fait. Difficile au sortir de cette journée de ne pas remarquer à quel point remplir le vide de nos vies avec du vide spirituel tout en créant un troisième effet de vide pernicieux une fois qu'on éteint l'objet tient du tour de génie.

Internet killed the television stars ?
Cela tient encore une fois du lieu commun, mais il est effarant de réaliser qu'au sortir d'un intervalle de temps d'un jour devant la télévision, on n'a nullement l'impression d'en tirer quoi que ce soit de tangible ou d'exploitable. Pour autant, on ne peut nier le sentiment d'avoir expérimenté une réalité déjà connue comme jamais auparavant. La démarche, pour aussi contestable qu'elle soit, se rapproche un peu d'une première prise de LSD. Car on a beau avoir vu l'adaptation de Fear and Loathing in Las Vegas de Hunter Thompson par Terry Gilliam, on a beau concevoir parfaitement ce que peut faire un buvard, on ne comprend la portée réelle de l'acte que quand on a passé trois heures à discuter avec un banc d'immondes reptiles en macédonien hellénique.
La bonne nouvelle dans tout ça c'est qu'Internet - grâce à l'expansion des plateformes de partage de vidéos - est pourtant en passe de complètement démembrer la télévision en proposant de manière quasi-immédiate les meilleurs moments. Certains internautes, stakhanovistes du streaming et du zapping guérilla, opèrent le rôle de soldats au front en se sacrifiant pour les autres et défricher la jungle bouseuse que constitue la grille télévisuelle. Dans le fond, la vérité est peut-être là. Tout n'est évidemment pas mauvais à la télévision, et les exemples allant dans ce sens, si on les prend dans l'absolu, sont légions. Mais grâce au Web, il n'est désormais plus nécessaire de se farcir des heures des programmes insipides pour en extraire les quelques instants jouissifs. Aujourd'hui, la télévision n'est plus faite pour être regardée avec sérieux, ni concentration. Tout juste le deviendra-t-elle peut-être demain dans les musées, tel un vieil appareil emblématique d'une époque, qu'on ne peut qu'espérer révolue.
 
 
Pour voir le compte-rendu minute par minute des 24 heures devant la télévision c'est ici.
 
 
Par Loïc H. Rechi // Illustration: Skull.