300px-Lynching-of-lige-danielsCes dernières années, les vidéos se sont multipliées sur les réseaux sociaux d’actes de violence perpétrés par des policiers sur des Noirs américains. Des scènes significatives du racisme latent qui ronge la société américaine ; surtout les États du Sud, où l’on n’a toujours pas digéré la défaite de la Guerre de Sécession (1861-65). Vécue comme une humiliation, elle donne le droit de vote aux Noirs et menace l’identité blanche. Pour conserver leurs prérogatives, les Blancs lynchent quelque 4 000 personnes entre 1877 et 1950, établissant un règne de terreur parmi leurs victimes. Le terme «lynchage» viendrait du juge Charles Lynch qui, pendant la Révolution américaine, envoyait les Tories (loyalistes) de Virginie se balancer au bout d’une corde. Jusqu’aux années 1880, on s’en sert surtout contre les hors-la-loi, notamment les voleurs de chevaux, dans l’Ouest sauvage ; contre des Blancs, donc. Mais bientôt, le Sud succombe à une haine farouche qui confine à la furie. Dans les années 1890, plus de 740 Noirs sont lynchés en Alabama, en Floride, dans le Tennessee, en Louisiane, dans le Mississippi ou encore en Arkansas. Le phénomène, longtemps éludé, commence à intéresser les chercheurs. «Ces vingt dernières années, écrit Benjamin Schwarz dans le Los Angeles Times, les historiens et les sociologues ont avancé diverses explications à cette férocité, pointant et débattant sur une suite de facteurs complexes allant d’un renouveau de la pratique criminelle jusqu’aux mouvements de population, en passant par la nature sanguine des rapports entre les Blancs et les Noirs, ou encore d’une approche de la sexualité et des genres différente, ou des relations sociales nées de formes fluctuantes d’agriculture.» Une terrifiante culture de l’horreur, tapie dans l’ombre d’une normalité hypocrite qui s’abîme à intervalles réguliers dans l’ignominie, où elle semble se ressourcer. Car bientôt, lyncher ne suffit plus.
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Un gamin lui fait sauter les dents pour les revendre
Le 15 mai 1915 à Waco, au Texas, un adolescent noir nommé Jesse Washington avoue le meurtre d’un Blanc. Il est traîné hors du tribunal, battu, poignardé, puis aspergé d’huile et suspendu au-dessus d’un feu allumé pour l’occasion. Plusieurs fois, l’on monte et l’on descend son corps, l’exposant lentement aux flammes. Deux heures plus tard, on permet à la foule de prélever des souvenirs sur sa carcasse, des os, les parties génitales. Un gamin lui fait sauter les dents, pour les revendre.
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En 1898, à Atlanta, un Noir nommé Sam Hose tue un Blanc en légitime défense (l’histoire est déformée par les journaux locaux qui inventent un viol). Il est attaché à un arbre par une foule vengeresse puis aspergé de kérosène. On lui tranche les deux oreilles, les doigts, et les parties génitales ; puis on lui pèle le visage avant de le livrer aux flammes. Ses derniers mots glacent le sang : «Ô, mon Dieu ! Ô, Jésus !». Dans Trouble In Mind, Leon F. Litwack précise : « Lorsqu’il finit par mourir, la foule lui arracha le cœur et le foie. Ils se les partagèrent entre eux, revendant des bouts d’os et de peau à ceux qui n’avaient pas pu assister à l’exécution.» Avide de souvenirs morbides, la foule s’arrache bientôt les cartes postales imprimées à partir des clichés de suppliciés. En 2008, le collectionneur américain James Allen en rassemble une centaine dans son ouvrage Without Sanctuary ; Lynching Photography in America (Twin Palms Publishers). La préface, signée du membre du Congrès John Lewis, explique : «la nouveauté dans (ces lynchages) du tournant du XXe siècle, c’était le sadisme et l’exhibitionnisme qui les caractérisaient. Le procédé ordinaire de mise à mort ne contentait plus les désirs de la foule. Tuer n’était plus suffisant, désormais ; les exécutions devinrent un théâtre public, un rituel participatif de torture et de mise à mort, un spectacle voyeuriste prolongé aussi longtemps de possible (jusqu’à sept heures, dans un cas) pour le plaisir des spectateurs». Le plus dérangeant dans ces clichés, ce ne sont pas les corps humiliés, carbonisés (et pourtant !), mais bien la décontraction affolante des témoins et des meurtriers. Ils semblent agir en toute impunité, sans craindre les foudres de la loi. «Personne ne dissimula son visage, personne ne fut inquiété», précise Leon F. Litwack au sujet du lynchage de Sam Hose.
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Dans une autre «scène pastorale du Sud galant », un jeune homme tout sourire enlace sa copine tandis qu’un type sec, tatoué au bras, l’air satisfait derrière sa petite moustache noire, pointe du doigt les cadavres de Thomas Shipp et Abram Smith. Le cliché est pris par Lawrence Beitler, à Marion, dans l’État de l’Indiana, en août 1930. Le photographe en vend tellement d’exemplaires les jours suivants qu’il passe dix jours et dix nuits sans dormir pour en faire des tirages. Cette exécution est devenue célèbre pour avoir inspiré le poème Strange Fruit à Abel Meerepol, un professeur new-yorkais. Il y parle de ces «peupliers du Sud galant» d’où pend de la chair à corbeaux, des «fruits étranges» battus par les éléments, qui pourrissent puis tombent finalement à terre, gorgés d’amertume. En 1939, la chanteuse Billie Holiday l’intègre à son tour de chant du Society Café, à New York. Il marque un tournant dans sa carrière.
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Une foule de 3 000 personnes va brûler un Noir à 5 heures
Tous les lynchés n’ont pas droit à une oraison funèbre, et leurs cris de terreur s‘évanouissent dans les limbes de l’oubli. Au sujet de Bennie Simmons, lynché en 1913 dans l’Oklahoma, un journal local écrit : «le Noir pria, et cria de douleur lorsque les flammes l’atteignirent, mais ses cris furent noyés sous les hourras de la foule». (Without Sanctuary) De tels comportements ainsi que les nombreuses cartes postales en circulation posent de sérieuses questions. Officiellement illégal, le lynchage érigé en tradition semble se pratiquer en toute liberté. John Lewis écrit : «à plusieurs occasions, les journaux annoncèrent l’endroit et l’heure où se déroulerait le lynchage, et des trains spéciaux furent affrétés pour les curieux». Le 26 juin 1919, par exemple, le New Orleans State, titre : Une foule de 3 000 personnes va brûler un Noir.
Accusé d’avoir attaqué une jeune fille blanche, John Hartfield vit ses dernières heures. «(Il) sera lynché par la population d’Ellisville à 5 heures cet après-midi», précise le journal. En fait, à ce moment-là, on hésite encore. «Certains citoyens en colère parlent de le lyncher, d’autres de le brûler vif.» Que fait alors la police ? «Le Gouverneur Bilbo se déclare impuissant à les arrêter, souligne la publication. Le shériff et les autorités sont impuissants.» En 1906 en Caroline du Nord, le Gouverneur Glenn fait condamner un Blanc à 15 ans de prison suite au lynchage collectif de cinq Noirs. «Le New York Times prédit alors qu’avec de telles mesures, le Gouverneur ne faisait rien pour s’assurer une carrière politique», précise James Allen. Mais rien ne saurait endiguer un flot de plusieurs milliers de personnes déterminées à assassiner un homme - surtout s’il est Noir. Du côté de la Nouvelle Orléans, Hartfield est finalement lynché, criblé de balles puis brûlé, au jour et à l’heure convenus. Des cartes postales sont imprimées pour l’occasion et vendues par milliers. «Un spectateur ravi se vanta même d’avoir coupé un doigt au cadavre pour garder un souvenir» rapporte l'EJI (l’ONG militante Equal Justice Initiative, basée à Montgomery en Alabama). On ne peut pas parler ici de débordement émotionnel, ni même invoquer cette fameuse «justice du Far West», émotionnelle, expéditive mais rendue nécessaire par des circonstances et un environnement particuliers. L'Equal Justice Initiative précise dans un rapport de 2015 : «Il ne s’agissait en aucun cas de cela puisque ces exécutions ont généralement eu lieu au sein de communautés disposant d’un système judiciaire opérationnel, mais jugé trop indulgent pour les Afro-américains.»
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Terreur et Lynchages
Ces lynchages participent à une politique de terreur mise en place dès la Reconstruction par des organisations telles que le Ku Klux Klan (image tirée du film de propagande Birth of A Nation, qui popularisa le KKK au tournant du XXe siècle), qui usent de mises en scène pour créer des images spectaculaires lourdes de sens. Relatant le lynchage plutôt confidentiel de Will Potter, survenu à Livermore dans le Kentucky en 1911, Amy Louis Wood précise : «le lynchage de Potter met en relief de manière macabre la manière qu’ont les Blancs du Sud d'imaginer une mise en scène, un «mélodrame» dans lequel la droiture du Blanc triomphe de la noire méchanceté.» On s’adresse directement aux Noirs pour les terroriser. «Après le lynchage [d’un adolescent à  Waco au Texas, voir ci-haut], son corps fut placé dans un sac de toile puis traîné (...) sur dix kilomètres jusqu’à la localité de Robinson, où se trouvait une importante communauté noire», précise le site de Without Sanctuary. Face à la menace, les Noirs réagissent de diverses manières. Certains s’organisent en associations militantes, d’autres fuient. «Les lynchages de la terreur contribuèrent au déplacement de millions de Noirs vers les ghettos urbains du nord et de l’ouest des États-Unis dans la première partie du vingtième siècle», souligne l’EJI. D’autres encore décident de résister «by all means necessary», par tous les moyens nécessaires (phrase célèbre de Malcolm X pour prôner l’utilisation d’armes à feu dans la lutte des droits civiques). «On trouve beaucoup de traces d’actes collectifs ou individuels de représailles menées par des Noirs. Même si ces actions semblaient déraisonnables et qu’elles menèrent généralement à d’autres lynchages et d’autres violences, les Noirs prirent souvent les armes pour défendre leur vie», écrit Robert A. Gibson, professeur à l'Université de Yale. «S’il nous faut mourir, s’emporte l’écrivain noir W.E.B. Dubois en 1911, pour l’amour de Dieu, que ce ne soit pas en balles de foin ! Les lynchages prendront fin dans le Sud lorsque les lâches qui se regroupent en foule se retrouveront face à des gens armés et déterminés à vendre chèrement leur peau». 

Voici le barbecue de samedi dernier
Pour Benjamin Schwarz, le lynchage est un acte raciste mais ne doit pas être réduit à cela. «20% des victimes de lynchages survenus dans le Sud furent tuées par des foules de leur propre couleur» rappelle-t-il. En effet,  1 297 lynchages survenus entre 1882 et 1968 concernent des Blancs, d’après le Tuskegee Institute. L’ouvrage de James Allen comporte d’ailleurs plusieurs clichés de «fruits étranges» à peau blanche. Dont ceux de deux Italiens, lynchés dans un marécage de Floride en septembre 1910 pour avoir tenté de briser un piquet de grève : «Prenez garde ! Prenez-en de la graine ou subissez le même sort ! avertit un billet retrouvé sur place. Nous savons tout, nous avons un œil sur vous». Quant aux cartes postales, elles sont, elles aussi, à replacer dans un contexte. Dans Lynching and Spectacle (The University of North Carolina Press, 2009), Amy Louise Wood précise : «La popularité des cartes postales de lynchage coïncida avec une mode plus large de la carte postale aux USA. (...) Les journaux n’ayant pas la possibilité technique d’imprimer des clichés de bonne qualité avant les années 20, les cartes postales représentaient pour le public un souvenir visuel d’événements marquants». A partir de 1898, le service postal gratuit se généralise, facilitant la circulation du courrier. «En 1902, reprend Amy Louise Wood, Kodak proposait des feuilles de papier photographique de la taille d’une carte postale, imprimables à partir de négatifs photos pour 10 cents. » Les gens s’envoient alors des images d’événements qu’ils jugent marquants, comme les lynchages - et pas nécessairement pour s’en réjouir. Toutefois, ces subtilités ne doivent pas faire perdre de vue l’essentiel : la dimension ouvertement raciste de ces lynchages. Au dos d’une carte montrant le corps carbonisé de Jesse Washington, lynché à Waco, un certain Joe Meyers écrit à un ami : «Voici le barbecue que nous avons organisé samedi dernier.»
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Ces cartes postales révoltent une partie de l’opinion publique et à partir de 1908, le service postal refuse d’acheminer toute image «dont le caractère tendrait à inciter aux incendies volontaires, au meurtre ou à l’assassinat.» (A.L.Wood). On les envoie donc sous enveloppe... Dans certaines villes, elles se vendent désormais sous le manteau. Peu à peu, le lynchage passe de mode, mais ses effets pervers se font encore sentir dans l’Amérique moderne. «Les incarcérations de masse, les peines pénales excessives, les disproportions dans les condamnations des minorités raciales et les brutalités policières commises à l’encontre des gens de couleur révèlent que les problèmes de la société américaine actuelle sont ancrés dans cette période de terreur», estime l’EJI. En 2009, les Afro-américains représentent 13% de la population globale contre 60% de la population carcérale (Department of Justice). Une disparité qui s’accentue avec le temps. «Si les chiffres se confirment, précise le rapport The Sentencing Project en 2013, un tiers des Noirs nés aujourd’hui aux USA doivent s’attendre à faire de la prison au moins une fois dans leur vie.»
Une conscience grandissante, des dénonciations politiques ou artistiques comme celle de Billie Holiday, la réflexion des Hommes devenus moins sauvages... Sont-ce là les explications à la disparition progressive des lynchages ? Peut-être. Quoi qu'il en soit, l’EJI avance enfin une autre piste, plus sombre, mais qui fait écho aux disparités raciales du système américain actuel. «La disparition progressive des lynchages dans les États étudiés s’explique en grande partie par le recours de plus en plus fréquent à la peine de mort par les tribunaux à la suite de procès accélérés. Que les racines de la peine de mort plongent directement dans la culture du lynchage se confirme par le fait que les exécutions publiques destinées à amadouer les foules se poursuivirent après leur interdiction officielle.» La peine de mort dans les États du Sud serait donc un progrès. Un fruit aigre-doux, digne rejeton «du peuplier du Sud» qui l’a porté.