Pourtant le soir on mange plus que bien à la cantine. Il faut d'ailleurs avouer qu'en règle générale on est super bien accueilli à Black Movie. Une fois de plus je suis hébergé chez des bénévoles trop cool, en mode queer vegan (big up à mes logeuses!), et le petit périmètre dans lequel on évolue pendant le festival semble être l'avant-garde de l'altermondialisation. Dès notre arrivée, on nous parle du prochain vote de canton pour sauver l'Usine, reliquat de la période squat genevoise et lieu emblématique du festival. Selon Michel Houellebecq, la Suisse serait la seule véritable démocratie. Cette idée de voter sur tout et n'importe quoi toutes les semaines m'électrise alors que je vois défiler les grandes enseignes de l'horlogerie qui vend des montres qu'aucun participant à Black Movie ne s'offrira dans sa vie.

mcracletteMcDo Suisse a travaillé jour et nuit pour sa nouvelle campagne

On est parti voir notre premier film, Sayônara de Kôji Fukada. Une histoire de fin du monde où une meuf vit recluse avec un androïde. Globalement, c'est un peu chiant, mais la prouesse du film, le réalisateur venu sur place le rappelle, est qu'il est tourné avec un véritable robot. Pendant le débat, quelqu'un lance cette question très perspicace : «quelle était la différence entre diriger un acteur et un robot ?». Le réalisateur répond poliment que l'androïde ne se plaint jamais. Ce qu'on pourrait tout aussi bien dire d'un Japonais.

Plus fun mais tout aussi nippon, on préfère The Virgin Psychics, nouvelle bizarrerie de Sono Sion (réalisateur culte habitué de Black Movie), film de super héros potache où les personnages sont tous de gros puceaux. C'est tellement japonais (voire à la limite de l'imbitable) que c'est difficilement distribuable en France. Mais les geeks de Japan Expo devraient adorer.

On part ensuite au Cercle des Bains, dont le nom rappelle celui d'un club-house où l'on s'imagine croiser de vieux golfeurs retraités. En fait, c'est un espace à l'intérieur du Musée d'Art Moderne choisi pour les fêtes le week-end en raison d'une bisbille avec l'équipe de l'Usine.
Le Black Movie reste célèbre pour ses fameuses «Nuits Blanches» où l'on se perd souvent jusqu'à pas d'heure. Les projections ont d'ailleurs lieu à partir de 16h, ce qui en fait le festival le plus alcoolo-friendly du monde.

Un DJ de plus de 60 ans au physique de député-maire UDI passe du rockabilly et une sélection très Rémy Kolpa Kopoul pendant que des kids font une démo de breakdance. Tout ça n'a aucun sens mais tout le monde est content d'être là. Comme à chaque fois, il y a plein de gens beaux avec qui on a envie d'avoir un rapport, même si on est toujours à deux doigts du festival d'Aurillac niveau look. Tiens, d'ailleurs, une meuf est en train de jongler avec des boules phosphorescentes. On est toujours sur une playlist des années 50 mais on sent une certaine hystérie poindre comme si tout le monde était en montée de MD au Berghain. Le lieu devient vite trop plein et on se réfugie backstage après s'être pris la tête avec une meuf au bar, qui se faisait un défi d'avoir son verre avant nous et qui parlait de la soirée en disant «Il fait une chaleur sans pareil» et qui achevait de la mettre dans la catégorie «connasse de droite».
 papy
Papy fait de la résistance

En backstage où l'on essaie de finir les restes («un whisky orange ou ou un gin Perrier ?»), un ami commence à me défendre, alors que je ne lui avais rien demandé, un réalisateur dont je n'avais jamais entendu parler. «
Attends, le mec il a fait un film (silence suspense) qui est sorti en salle». Et pour donner encore plus de crédit à son argumentation, il ajoute : «il s'est pris une balle (silence suspense) au Darfour».

festintesticuleLa PQR suisse n'a rien à envier à ses voisins français

Le lendemain, on enchaîne avec le nouveau film de Hong Sang-Soo, Un jour avec, un jour sans. On a le droit a une présentation d'un garçon essoufflé (c'est l'excuse qu'on lui donnera) qui nous offre en préambule le combo «qu'est-ce que peut encore le cinéma ?» et «vraie proposition cinématographique».

On dit souvent de Hong qu'il est l'héritier asiatique de Rohmer ou un relecteur de la Nouvelle Vague à la sauce coréenne. Je crois plutôt qu'il est le cousin caché ou le frère oriental de Jean-Luc Azoulay. Même si le film reprend la forme de Smoking, No Smoking d'Alain Resnais, il s'apparente davantage aux séries d'AB Productions. Le même goût pour les couleurs pastel kawaï, la prise unique qui fait un bras d'honneur à l'Actor's Studio, la musique au Bontempi, l'intrigue vaguement chiante mais hypnotique. De film en film, Hong Sang-Soo réhabilite l'imaginaire des spectateurs du Club Dorothée, et on comprend pourquoi elle était si populaire dans la Chine voisine. (Digression : ne jamais sous-estimer le pouvoir de la multinationale culturelle de Jean-Luc Azoulay. Je me souviens encore de ce cinéphile russe qui m'avait dit avoir grandi avec Hélène et les garçons et Le Miel et les abeilles). C'est une bonne idée de thèse qu'on ne fera jamais, tiens : Hong Sang-Soo et Jean-Luc Azoulay lus sous le prisme de l'oeuvre de Louis Skorecki.

UEGrosse tendance helvète : le look Union Européenne. Vintage ou avant-garde ?

Comme les merveilleuses soirées du festival ont été prohibées pendant les jours creux, on décide de faire une contre-partie dans les locaux de la Haute Ecole d'Art et de Design, où l'on se retrouve avec un gang de réalisateurs colombiens. Ça s'appelle la réalité qui rattrape la fiction.
D'ailleurs, c'est rigolo de voir tous ces dealers dans le centre de Genève que la police contrôle parfois, juste devant les sièges des grandes banques qui blanchissent l'argent de la drogue.

On parle de Pablo Escobar et de Colombie avec le sympathique Carlos Moreno venu présenter Que Viva La Musica, traduit en anglais sobrement par Liveforever, joli trip sur la jeunesse désoeuvrée colombienne présenté l'année dernière à Sundance et qui nous quitte un peu tôt, en raison du jetlag. Dès qu'on se retrouve entre francophones, Gloria ayant prononcé le nom de Maïwenn, on s'enfile une série de Tutotal jusqu'à épuisement.

colombiensMon cartel colombien. Carlos Moreno entouré de Felipe et Jorge.

Pour le dernier jour, on commence avec Necktie Youth, précédé d'une réputation de Kids version sud-africaine. C'est très malin et très réussi. On avait loupé ça à Berlin. Le réalisateur qui joue dans son film peaufine son swag jusqu'au bout, même si on sent qu'il l'a eu de naissance. Son nom est Sibs Shongwe La Mer. Autant dire que t'as le seum si tu t'appelles Pierre Laurent.

On dirait un film de fin d'études d'un petit génie d'école des Beaux-Arts mais on est curieux de ce qu'il peut nous faire par la suite. Le film, en compétition à Black Movie, a obtenu le Prix de la Critique, mais on aurait préféré le voir décerné à Mate-me por favor, génial teen movie brésilien qu'on aimerait fortement voir sortir en France. C'est le film le plus smart que j'ai vu sur l'univers des  adolescentes et les rêves de jeunes filles, quelque part entre Freddy, Springbreakers et It Follows. Les films d'horreur sont la plupart du temps des films faits par des vieux mecs pour des minettes, mais Mate-me por favor, qui déconstruit le genre de façon hyper pop, peut se lire comme un manifeste féministe. On n'a qu'une envie, c'est de voir le deuxième long de la réalisatrice Ana Rocha da Silveira qui nous a apporté les meilleures nouvelles du cinéma brésilien depuis longtemps.

Beaucoup de premiers films à Black Movie, donc beaucoup de «films adolescents». Au milieu d'un magma de premiers longs qui se la pétaient mais sentaient le film de fin d'étude d'école de ciné qui se la raconte grave, Barash, premier film israélien de Michal Vinik, avait l'humilité de l'étude de mœurs bien faite, comme une série américaine où l'ego du réalisateur est noyé dans une équipe d'artisans doués. Vinik n'essaie pas de se faire un nom mais de raconter une histoire, ce qui est déjà pas mal, et cette chronique d'un premier amour lesbien est une jolie réussite. A noter qu'un spectateur a quitté la salle quand l'héroïne prend son premier ecsta et qu'une spectatrice est partie au moment du premier rapport lesbien. On se serait cru à Cannes dans les années 70, quand les pharmaciennes de la ville quittaient la salle dès qu'il était question de sodomie dans un film. On me racontera d'ailleurs plus tard que des spectateurs ont exigé d'être remboursés après avoir quitté la salle, outrés par la scène inaugurale de Tikkun où un agneau est sacrifié. Suisse, pays de non-violence.

Black Movie nous aura aussi fait rattraper quelques films de grands noms ratés en festival. Le génial Trésor de Corneliu Porumbuiu (Prix Un Certain Regard à Cannes et qui sort le 10 février, à ne pas rater comme dirait Télérama) ou Afternoon de Tsai Ming Liang, discussion en plan fixe entre le réalisateur et son acteur fétiche, Lee Kang-Sheng, sous forme de confessions à la Rousseau. Le film ultime pour tous les fans de Tsai Ming-Liang et probablement ce que j'ai pu voir de plus puissant pendant le festival.

chinoisKen Black, égérie du festival

Pour le dernier soir, on se remémore les grands moments de l'histoire du festival, comme quand tout le monde avait terminé topless il y a 2 ans après une soirée karaoké, dans une joyeuse et chaste euphorie nudiste. Cette année, faute de soirées à l'Usine (on croise les doigts pour que ça s'arrange l'année prochaine), le staff se réunissait dans un endroit privé. Quand tout le monde est devenu hystérique à l'annonce d'une partie de baby-foot, j'ai acté un certain déclin. Le DJ a passé deux morceaux de Homework, ce qui m'a plongé dans une certaine nostalgie. Après une anecdote sur Vincent Cassel et Monica Bellucci, l'incroyable et hilarante Jessica Kiang du jury (César de la meilleure révélation féminine) m'ordonne de faire la gossip girl du cinéma. Le genre de happening qui rassemble tous les cinéphiles sans les fâcher. Grisés, on promet de se retrouver tous au prochain festival, Berlin ou Cannes, et puis prophétiquement, le selector passe ce tube imparable et mélancolique, Porque te vas. Oui, pourquoi je m'en vais ?