En ces temps où prospèrent les nouveaux moralistes et les sermons en tous genres, il pourrait être assez salutaire voire jubilatoire de se plonger dans la petite histoire des drogues et des musiques ; en commençant par aujourd’hui, en  remontant dans le passé, en s’arrêtant sur quelques personnalités pittoresques et autodestructrices qui ont fleuri dans l’histoire des musiques pop (rock, hip-hop, électro). Cela nous permettra de relativiser : oui, nos ancêtres, sous prétexte de quête de spiritualité, s’adonnaient déjà aux plaisirs des musiques rythmées associées aux substances psychotropes.


MDMA, zéro tracas - zéro dégâts

2015 ne fut pas vraiment l’année de l’hédonisme, soyons honnêtes. Le bilan n’est pas terrible : épidémie d’anxiété, austérité et (re)montée de nationalisme. On a connu des temps meilleurs. Pourtant - et peut-être faut-il se demander s’il n’y a pas un lien - les musiques électroniques sous leurs diverses formes (EDM, l’appellation la plus partagée, deep house, la version la plus élaborée, et bien d’autres) n’ont jamais autant cartonné. Les fêtes se sont enchaînées, des grands raouts techno aux petites sauteries underground, un succès sans failles et consécutivement une consommation accrue de la molécule magique. Tout cela relève de l’évidence. Un besoin d’échappatoire. Les 15 – 45 ans (ça ratisse large désormais) ne cherchent pas une réponse spirituelle à leurs problèmes en prenant de la MDMA, mais plutôt un moyen de passer quelques heures à l’abri des soucis avec les potes, dans un petit cocon musical et chaleureux, dont l’artificialité n’est pas remise en question.

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La MDMA ou
méthylènedioxyméthamphétamine est ni plus ni moins qu’une amphétamine. Elle prend la forme d’une substance cristalline, consommée la plupart du temps diluée dans une boisson, ou encore la forme d’un cachet, voire d’une gélule – dans ce cas-là on parlera plus volontiers d’ecstasy. L’apparition de cette drogue date de 1898 (!) et, comme il se doit, les premiers à s’y intéresser sont les militaires, plus exactement les Allemands qui l’utilisent comme coupe-faim pendant la Première Guerre mondiale.

18lq5l2ov39mmjpgSidney Gottlieb directeur du MK-Ultra de 1953 à 1964

Puis, bien plus tard, vient le tour des militaires américains, avec le projet MK-Ultra (objectif : augmenter les aptitudes des soldats – dans les années 60), qui finit par être abandonné par ces mêmes militaires, au profit… du citoyen lambda. On voit en la MDMA un moyen de réparer les couples et d’enrayer ainsi les épidémies de divorces. Véridique… Favoriser la communication intraconjugale par la MD ! La drogue se diffuse légalement un temps dans les foyers puis dans la rue, avant d’être définitivement prohibée au milieu des années 80.

Un autre point rigolo (pour la petite histoire) : à l’origine du principe actif de cette drogue, on trouve bien un produit naturel. Le précurseur principal de la MDMA est l'huile essentielle issue des racines du sassafras (un arbre) – inutile de préciser que cette substance est ensuite moult fois trafiquée et modifiée et de façon pas naturelle du tout. La faute aux plantes tout ça. CQFD.

Ralph Metzner (scientifique reconnu, fondateur de Green Earth Planet, soit quelqu’un de tout à fait recommandable) a inventé, pour qualifier les effets spécifiques de la MDMA,  le terme empathogène  («qui génère de l’empathie»), ce qui laisse songeur. La drogue serait-elle la manifestation d’un besoin d’une sorte de shoot d’empathie ? Auquel cas on ne saurait alors que trop la recommander à certains.

Plus sérieusement, tout le monde connaît désormais les effets de cette drogue, y compris les non-consommateurs (du fait des innombrables représentations dans la fiction ou les documentaires) : euphorie, gain d’énergie et de bien-être, assurance, perte d’inhibitions (jusque-là, tout va bien) mais aussi mouvements incontrôlés de la mâchoire (très embarrassant quand l’on en est témoin ou victime), perte d’appétit (ce qui peut être utile mais fondamentalement dangereux), déprime post-conso, manque de motivation, etc.

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Mais restons pour le moment sur les aspects  dits « positifs » : il y aussi bien sûr une sensibilité accrue aux sons, aux lumières, aux couleurs, et même au toucher. Inutile de préciser que cela s’accorde bien avec la musique de manière générale, et  en particulier avec les musiques rythmées et hypnotiques. À cela s’ajoute une sensation de connexion émotionnelle envers les autres. Il n’en fallait pas moins pour que tout un mouvement musical mais aussi quasi-politique, se construise sur ces notions. De là date le second Summer of Love (le premier eut lieu dans les années 70, au coeur des années hippies, sur lequel on reviendra – autre époque, autres drogues), qui marque l’éclosion des «rave parties», reposant sur un idéal hédoniste, en opposition sans doute au mouvement punk, qui clamait haut et fort son No Future. C’est la fin des années 80 et l’apparition de la house music et l’un des ses rejetons, la techno de Détroit. La musique transite des USA vers l’Angleterre où elle se transforme en véritable phénomène de société, puis le reste de l’Europe, enfin le monde entier – on parlera même d’une explosion culturelle. Manchester, ville pas très sexy à l’origine, devient le centre du monde.  On éprouve le besoin de se rapprocher de l’autre, d’aimer son voisin, de s’aimer soi-même (jusqu’à un certain point, faut pas pousser) et d’entrer en harmonie avec son environnement, voire avec l’univers pour les plus inspirés. Les Américains en garderont ce concept de PLUR (ils raffolent des acronymes) : Peace, Love, Unity and Respect. Mutation qui correspond aussi à une époque de – très relatif – optimisme (ce qui n’est plus du tout le cas aujourd’hui), avec le besoin de se sortir des années Thatcher (pour l’Angleterre), de connaître des jours meilleurs – et d’y croire. Quelque chose d’enfantin aussi, avec toutes ces couleurs, ces lumières, ces formes dilatées… L’esprit Disney envahit les clubs. Cela transparaît aussi dans les vêtements, le «style rave», qui, s’il ne restera pas comme un marqueur de bon goût, conserve tout de même un certain charme bigarré.

Capture d’écran 2016-01-25 à 15.25.38Ravers-land-4Des photos prises en 1988 en Angleterre

Très vite, ce sera la guerre entre les consommateurs de speed et d’ecstasy, avec en conséquence une musique plus sauvage qui s’installe dans les raves. L’euphorie des premiers jours a vécu. L’héroïne réapparaît dans les fêtes, l’air de rien. La musique change, une traversée du désert pour la MDMA qui semble ne plus être à la mode (ne nous méprenons pas, c’était pour mieux revenir), les jours sont moins souriants (le 11 septembre est passé par là), l’électroclash remplit les clubs, la cocaïne redevient tendance, les raves se vident et l’heure n’est plus à l’hédonisme.

Il y a aussi autre chose à noter : à l’époque des premières raves, la MDMA se consommait essentiellement sous la forme de pilules et l’on parlait d’«E» (le terme MDMA était rarement employé, pas plus que sa version en poudre) ou de «X» (en France, prononcer «xeu»). À propos de celle-ci, mention honorable pour les précurseurs de l’acid-house et leurs penchants européens : le new-beat belge, les groupes anglais comme Baby Ford, Bomb The Bass, S-Express, Mars, KLF, les Happy Mondays, qui réussissent la prouesse d’établir un pont entre punk et house, ou mieux encore, les géniaux New Order qui transcendent les genres avec un son à la fois pop, électro, house et rock.

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Arrêtons-nous un instant sur l’acid-house : rarement une musique aura été aussi indissociable des drogues  – MDMA et LSD. Les sons agressifs produits par l’instrument phare de cette musique (le synthétiseur-moduleur Roland TR-303) sont vraiment conçus, pensés, pour provoquer des sensations quasi-physiques chez le consommateur.

Après ces années fastes, un passage à vide. Puis naît l’EDM. Enfin, naître… Façon de parler. Un phénomène à l’origine très nord-américain. C’est comme si la bête attendait son heure (je parle de la musique) et, à travers la popularité toujours exponentielle de certains DJ's, David Guetta en tête (un Frenchie, tiens), l’EDM explose littéralement. Elle reprend les codes de la house et la techno quoiqu’en les pervertissant - et surtout en les adaptant aux stades, qui se remplissent maintenant d’un nombre invraisemblable de jeunes ravers ou de clubbers.  Importance des «montées» : ces fameux roulements interminables de caisse claire qui semblent provoquer une forme d’hystérie débile chez les danseurs. Mais qui ne s’est pas laissé prendre au jeu, au moins une ou deux fois ?

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D’une certaine manière, cette explosion (le terme est idoine, dans les grosses raves, durant les
peak times – les moments les plus forts – on cherche à reproduire la sensation d’une déflagration, proche d’un orgasme par certains aspects, avec les lumière, les couleurs et les sons) aurait pu marquer la fin de la musique, et le début du déclin pour la MDMA. Ce ne fut pas le cas, parce qu’il y eut une contre-attaque des mélomanes, toute une flopée de DJ's pointus, exigeants, qui s’emparèrent du phénomène (MDMA + musiques électroniques) pour en livrer leur propre version. Une sorte de charte du bon comportement se développe notamment à Berlin et toute une scène qui prend cela très au sérieux. Ce qui aura pour conséquence que les deux se régénèrent (EDM et électro pointue) dans un rapport donnant-donnant paradoxal dont profitera la MDMA, qui verra sa durée de vie prolongée. MDMA que certains n’hésitent pas à combiner avec d’autres drogues. Inconscients ! Nombreux accidents à la clé, dont certains mortels…  Pendant ce temps, Ibiza prend le relai et réconcilie tout le monde. Même certains DJ's de la première heure, house et garage, seront réhabilités, comme Kerri Chandler.

C’est reparti pour un tour. Pourtant l’époque n'y semble pas propice… Que s'est-il passé au juste ?

Ravers-land-1Août 1990, 5 heures du mat à Gloustershire, UK.


Effets, contre-effets et deep house bonanza

J’ai tenté une brève enquête de terrain – un micro-trottoir sur le thème de la MDMA – à la sortie de certaines soirées parisiennes, mais cela n’a pas été très probant. On pourrait même parler de fiasco. Je n’ai eu le droit qu’à des «mouais», «et puis quoi», «non mais je rêve», «tu cherches de la MD ?», «hmm», etc. Des jeunes gens qui semblaient surtout pressés de rentrer chez eux et de rejoindre leurs appartements ou leurs afters respectifs. Le moment était mal trouvé.

En revanche, beaucoup plus instructive s’est révélée la lecture d’innombrables forums, sur lesquels les gens sont intarissables. On y trouve une vraie passion pour le sujet (MDMA + musique), dont il ressort que la deep house est peut-être la musique la plus adaptée à cette drogue. Cela tiendrait entre autres à son tempo : désormais, cette musique oscille aux alentours de 120 bpms (beats per minute), ce qui correspond en gros aux battements du cœur et serait ainsi le rythme idéal pour danser. Ce qui est intéressant, c’est que cette évolution (ralentissement du tempo) est relativement récente. L’influence de certains DJ's a beaucoup joué, comme les figures berlinoises Dixon ou Âme. Les gens recherchent une musique non-agressive (en tout cas bien moins agressive qu’avant), avec un rythme soutenu mais aussi une certaine souplesse ou élasticité, sur laquelle se superposent des nappes, voire des voix (en général évanescentes - tantôt des sonorités ethniques, tantôt dub) et toujours des sons psychédéliques (mais avec plus de modération qu’auparavant). Aurait-on trouvé le cocktail parfait ? Pas si sûr : les contrecoups se font sentir aussi, les consommateurs des premiers jours commencent à se lasser, beaucoup arrêtent et les plus opiniâtres se tournent vers une autre drogue, la redoutable kétamine. Les vrais amateurs de cette musique, eux, sortent toujours, mais sans drogue. C’est une autre histoire, que l’on n’évoquera pas ici puisque la prochaine fois on se tournera vers le passé, histoire de voir si nos aïeux étaient si ringards que ça.

 

BONUS 1 - Petite playlist 

Bomb The Bass - Beat Dis
S'Express - Theme from S'Express
KLF - 3 A.M. eternal
Baby Ford - Westway
MARRS - Pump up the volume
Happy Mondays - Step On
ÂME - REJ 

BONUS 2 - Le documentaire Summer Of Rave 

BONUS 3 - Une collection de fanzines rave des années 90 à consulter ici.

 

A suivre...