Deux semaines et deux étapes de ce concours aux féculents auront permis de déterminer la suprématie d’une équipe de gaillards parisiens au milieu de tous les prétendants au titre du plus gros mangeur de frites. Avec une première phase de qualification le 5 novembre conviant Les Mines, Polytechnique, ParisTech, la Sorbonne ADES, l’ESG ou encore l’ESPCI (malheureusement aucune école de mode cette année, ndla), il ne restait plus que 3 équipes en finale jeudi dernier (le 19 novembre 2015). Chacune de ces équipes envoyant trois super poulains, nous avions donc les 9 compétiteurs les plus performants des qualifications. Ces finalistes venaient des écoles Chimie Paris, ESPCI et Agro ParisTech et - au début - ils avaient la dalle. 

 

 

«La finale se déroule en 2 manches», rappelle Thibaud De Clercq, le patron (de 25 ans, ndlr) des Rois de la Frite qui joue le rôle de maître de cérémonie et d’arbitre à sa table. «D’abord, les équipes envoient un duo de mangeurs et on cumule le temps qu’ils mettent à manger chacun un kilo de frites. La dernière manche est une étape en solitaire : chaque équipe est censée envoyer son meilleur champion et c’est encore un contre la montre avec un plateau d’un kilo.» Aucune sauce pour lubrifier le tuyau, deux pintes d’eau pour faire couler et des copains braillards en guise de cheerleaders : c’est tout ce que vous avez pour réaliser votre meilleur temps dans cette course surnaturelle de l’homme sur la patate. Pour comparer, une grande portion chez Mc Donald pèse 178 grammes. 

 

 

À toute papate

À vos marques, prêts ? Mangez ! Les gars entament leur run, s’envoyant la friture par poignées avec toujours une main dans le plateau et une autre sur le gobelet pour s’arroser la glotte. La première manche est avalée par le duo de l’ESPCI - l’école d’ingénieurs n’a pas voulu garder son meilleur élément pour l’épreuve finale, mais l’a mis directement sur cette première manche en tandem. Cyril, c’est le nom de cet ogre, est grand, plutôt élancé, métronomique, capable de manger une frite par seconde dans une régularité de montre suisse. Il sort un score de 3 minutes 45. Quel genre de garçon peut bouffer si vite ? Si fort ? Si frit ? En 3 minutes 45, le plateau est nettoyé, le chrono explosé. Cyril se redresse et sourit. Les muscles de ses joues ne sont pas fatigués. 

 

 

Le deuxième, Jamie, vient de Chimie Paris. Il fait 7 minutes et 8 secondes, soit 200 secondes de plus que Cyril. Au décompte total, c’est l’ESPCI en tête, devant Paris Chimie, et enfin Agro Tech. Le temps au kilo monte jusqu’à 11 minutes pour les mangeurs les plus à la traîne. Après, c’est une histoire de mental. 

 

 

«La technique, c’est d’avaler.» Ces mots d’un compétiteur modestement classé de Chimie Paris résument l’esprit de la discipline. «Évidemment, ceux qui jouent le jeu viennent sans avoir déjeuné le midi, poursuit-il. Mais on ne sent même plus le goût des frites. Donc il faut peu mâcher, juste assez pour avoir une purée suffisamment diluée pour que l’eau l’emporte. Il n’y a que comme ça qu’on peut ingurgiter.» Avant de passer à la manche finale, Thibaud De Clercq anime un blind-test entre les équipes et sur 20 morceaux, passe 3 Jacques Brel, 2 Axelle Red et 2 Anny Cordy. 

 

 

Le meilleur pour la faim

Ici, ce que l’on sert aux compétiteurs est en vente : le maxi cornet de 1kg coûte 4,60€ et croustille foutrement mieux que ces merdes saveur papier à l’huile de clown. Thibaud De Clercq ne cherche pourtant pas à se faire mousser : «on fait du fast-food, on sait bien qu’on ne va pas nourrir tout le monde. Mais les gens qui viennent ici viennent se faire péter le bide.» Thibaud est d’origine belge ; ça ne s’entend pas, ça se voit peu, mais ça se lit. «De Clercq». «Je trouvais dommage que la culture belge soit si peu représentée à Paris, alors que la friterie est à l’origine de la restauration rapide puisqu’on en trouvait dans les foires dès 1860.» Du coup, il importe le concept dans toute sa simplicité de menus composés à base de fricadelles, de boulettes et de burgers, il y a cinq ans. Le premier «Les Rois de la Frite De Clercq» est ouvert au 184 rue Saint-Jacques, dans le Vème arrondissement, à proximité des estomacs des élèves de la Sorbonne. Viennent ensuite les échoppes des Grands Boulevards, puis celle où nous nous trouvons en cette soirée de compétition sportive de la rue de Tolbiac, dans ce quartier immense aux allures de ville nouvelle. L’hiver est arrivé entre les buildings, il souffle froid sur le béton désactivé et nous retournons auprès des cuisines car l’heure de la dernière manche va sonner. 

 

 

Les trois derniers fritteurs sont relativement maigres. Censés représenter les champions de leur école respective, ils s’en tirent avec des temps honorables, mais moins spectaculaires que le chrono de Cyril. C’est l’ESPCI qui gagne : les trois goinfres venus pour leur école repartent avec une couronne et une soirée frites à offrir à leur BDE. Bill Conti (la musique de Rocky, ndla) passe pour la 20ème fois sur les petites enceintes et les élèves se volatilisent aussi vite qu’ils ont mangé. C’était un jeudi soir, il y a les soirées étudiantes. Et on peut toujours danser après un kilo de frites. 

 

 

Texte et photos : Bastien Landru.